Chapitre 11.3

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Depuis combien de temps Valgard n'avait-il pas dormi d'un sommeil paisible ? Des mois, une année peut-être. Dès que la fatigue le gagnait, il se sentait projeté dans cette vallée à l'herbe verte, écrasée sous un ciel colossal d'un bleu électrique. Conscient de rêver, il ne parvenait pourtant pas à s'échapper de cette scène qu'il avait appris à connaître par cœur. Ses membres semblaient obéir à une force extérieure.

Là, toutefois, il n'avait pas envie de courir. Il voulait seulement s'allonger et respirer l'air pur. Aucun oiseau ni aucun cheval ne se profilait à l'horizon. Et point de cauchemar. Peut-être le Wyrd avait-il décidé de lui offrir une vraie nuit de repos ? C'en était à ce point inespéré que le demi-dieu ne put s'empêcher de rire aux éclats.

Des brindilles lui chatouillaient délicieusement les lobes d'oreilles, la nuque et les joues. Qu'il était exquis de pouvoir laisser ses pensées vagabonder sans contrainte, sans que la moindre inquiétude vienne leur arracher subitement les ailes ! Au-dessus de sa tête, le soleil brillait. Il se faisait si éclatant qu'il fallait plisser les yeux pour le distinguer. Des nuages blancs flottaient dans les airs, semblables à de petits morceaux de cotons tamponnés contre la voûte céleste.

Soudain, une voix brisa cette nappe de silence idyllique. Si Valgard crut d'abord entendre l'écho de son propre rire, il comprit bien vite qu'un autre que lui était venu visiter ce havre fictif. Il laissa échapper un cri de surprise lorsqu'il découvrit devant lui un garçonnet à la mine espiègle.

« Les grandes personnes, ça passe son temps à dormir. Je croyais que tu étais différent, toi ! lança ce dernier, un petit air malicieux sur sa trogne de poupon.

Ces petites jambes, cette voix au timbre si particulier, ce visage si coquin, cette chevelure si blanche. Valgard connaissait cet enfant : c'était lui-même.

— Je ne dormais pas, je me reposais, se défendit le fils de Hel, amusé.

— On s'ennuie quand on se repose. Moi je n'aime pas m'embêter ! On perd son temps et ça ne sert à rien !

— Tu ne te sens donc jamais fatigué ?

— C'est parce que je suis un dieu. Les dieux n'ont pas besoin de dormir. Ils laissent ça aux humains. Ceux-là sont très fragiles. Un rien et ils se cassent...

— Parfois, les humains se montrent plus solides qu'il n'y paraît. Tu sais, il n'est pas bon de se fier seulement à ce que tes yeux peuvent voir. Un dieu doit se montrer capable de distinguer ce qui se cache au-delà des apparences.

— Ça, ce sont des bêtises. Les humains sont fragiles, c'est ainsi. Par exemple, la femme avec laquelle je jouais, je l'ai brisée. Elle est tombée et elle n'a pas voulu se relever... Elle disait qu'elle était forte, tu parles d'une menteuse !

— Que s'est-il passé ? Tu lui as fait du mal ?

— Au début, j'ai cru qu'elle faisait semblant d'être morte et puis j'ai vu les taches rouges près de sa bouche. Je l'ai attrapée par les bras et j'ai essayé de la tirer vers moi. Je n'y suis pas arrivé. Elle était trop lourde.

— Cette personne, tu saurais me dire où tu l'as laissée ?

— Bien sûr ! Je peux t'y conduire si tu veux. »

L'enfant tourna les talons et détala en direction des grands arbres, à l'horizon. Ses enjambées étaient courtes, mais sa vitesse était impressionnante. De longues minutes furent nécessaires au fils de Hel pour rejoindre son alter ego.

Le souffle coupé, les poumons en feu, il se pencha légèrement, les paumes appuyées contre ses cuisses endolories. Il releva la tête. Se retrouver face à son reflet était comme se tenir devant la silhouette d'un être cher et disparu, arraché trop tôt à une existence éphémère. Ce petit bonhomme était mort, molesté par une horde d'abominables serpents, détruit par une légion d'âmes disloquées. Pourquoi diable réapparaissait-il maintenant ?

« Viens, suis-moi. Je vais te montrer l'humaine. Elle est juste derrière les arbres », reprit-il.

Là, Valgard trouva le cadavre ensanglanté d'une vieille connaissance.

Étendue sur le sol aux côtés des restes de Stiarna, les bras et les jambes brisés, Modgud gisait inconsciente, le visage figé en une horrible expression de souffrance. Ses belles pupilles bleues avaient fui leurs orbites pour ne laisser derrière elles qu'une paire de globes blancs et vitreux cernés de sinistres ecchymoses. Entremêlées les unes aux autres, les mèches de ses longs cheveux noirs masquaient en partie sa figure. Ses doigts ressemblaient à des serres, que terminaient des ongles tachés d'une vilaine substance rougeâtre. Quelle image atroce que de voir son professeur, son amie, sur ce tapis de sang et de feuilles !

Les mains tremblantes, les yeux embués de larmes, Valgard tomba à genoux et éclata en longs sanglots. Modgud était morte.

Que dois-je comprendre ? Cet enfant a tué mon maître... Mais cet enfant, c'est moi ! J'ai le sang de mon maître sur les mains... Qu'est-ce que cela signifie ?

Lorsqu'un être s'éveillait à cette grande toile cosmique dans laquelle le Destin l'avait savamment englué, il se trouvait pris au piège d'un cauchemar sans espoir de s'en extraire jamais, et se voyait condamné à en revivre tous les actes tragiques chaque fois qu'il se laissait vaincre par le sommeil. Le don de prescience était difficile à obtenir et le Wyrd exigeait de ses élèves qu'ils se battent afin d'en être méritoires. Par visions et par énigmes, il montrait la voie à ceux qu'il jugeait suffisamment doués pour compter parmi ses fidèles. Il offrait à l'initié la possibilité de connaître à l'avance ce qui constituerait son futur. Encore fallait-il être capable de décoder ses paroles, de dénouer les fils de la vérité et du mensonge qui constituaient sa chair.

« Tu te sens coupable ? l'interrogea le petit garçon. Tu ne devrais pas. Nous sommes des dieux. Tu ne pourras pas chasser ce qui te rend si exceptionnel. Laisse-la donc et viens t'amuser avec moi. Toi, je ne te casserai pas et nous pourrons jouer longtemps, longtemps ! »

À force de pleurer, les yeux de Valgard commençaient à le brûler. Une boule lui serrait la gorge. Ses mâchoires, crispées par un mélange de douleur et de rage, restaient désespérément soudées l'une à l'autre. Ici, tout n'était qu'illusion, il le savait, mais sa peine était bel et bien réelle. Le Wyrd s'était fait fossoyeur.

Il se réveilla. Au-dessus de lui, l'obscurité familière qui enveloppait le Niflhel se voulait rassurante : le Murmure du Destin avait révélé suffisamment de ses secrets pour rendre le jeune homme aux tranquilles ténèbres de sa prison souterraine.

Il doit exister un moyen d'éviter cela... Le Wyrd montre ce qui a été, ce qui est et ce qui sera peut-être. Je viens seulement de le comprendre : si on ne peut changer le passé, il est possible d'influer sur ce futur-ci. Modgud, tu ne mourras pas !

Déterminé à ce que cette macabre prédiction ne puisse se vérifier un jour, le fils de Hel se força à retrouver peu à peu son calme. On lui avait appris à rester maître de ses émotions, et ce, même dans les situations les plus extrêmes. Il allait chasser ce trouble qui l'empêchait de réfléchir.

Du moins, tout aurait pu se dérouler de la sorte si un filet de lumière, accompagné d'un bruit de tonnerre, n'était venu s'abattre sur sa maigre paillasse.

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