Chapitre 11.2

7 minutes de lecture

Les murs du cachot paraissaient transpirer. Un liquide incolore suintait presque à travers les pierres grises et maculées de moisissure. Des ombres dansaient sous les longues flammes bleues des torches qui prenaient, par intermittence, des teintes violettes ou vertes. Un autel de pierre gravé d'une tête monstrueuse trônait au milieu de la pièce, comme un seigneur silencieux perdu dans sa méditation. À proximité, six silhouettes à peine plus grandes que lui se tenaient avec raideur. Une septième, plus fine et plus haute, restait en retrait, solitaire, presque invisible.

Veig écarquilla les paupières. Dans sa main droite, il tenait la lame rugueuse pour laquelle il avait parcouru un si long périple. Elle était en sa possession, prête à le servir et à le rendre invincible. Il lui suffisait de la serrer de la sorte pour ressentir la force inquiétante qu'elle dissimulait au tréfonds de ses entrailles de fer froid.

« Son pouvoir est grand, retentit une voix monocorde. Pour l'heure, elle vous supplie de lui donner ce qu'elle recherche, mais lorsqu'elle comprendra que vous n'en ferez rien, c'est dans votre corps qu'elle puisera ce dont elle a besoin. »

Le nain négligea l'intervention de Hel. Seule une poignée d'élus pouvait se vanter d'avoir approché la sœur de Fenrir, le grand loup dévoreur de cités, mais qu'était donc un tel privilège en comparaison du plaisir apporté par le simple fait de contempler une épée à ce point sublime ? Plus les secondes passaient, plus le maître forgeron avait l'impression de comprendre le langage de cette arme de légende. Au début, il avait eu peine à saisir ce qu'elle lui murmurait : cela ressemblait plus à des gémissements d'animaux. Au fil des secondes, des mots avaient commencé à se former.

Nourris...moi... sang ! ...veux qu'il coule, qu'il c... et qu'il coule enc... ! ... si soif !

Veig ne pouvait lui apporter ce qu'elle réclamait. Lui offrir son propre sang était tentant, mais Bloddrekk n'exerçait pas encore une ascendance assez forte pour qu'il commette un pareil acte. Bien qu'il reste une autre solution, le nain ne parvenait pas à s'y résoudre. Les images des corps inanimés de ses frères venaient s'imprimer dans son esprit, qui l'imploraient d'offrir ce sacrifice au démon sommeillant dans la lame.

...sang... entends ? Donne-moi leur...! Assoiffée ...affaiblie !

À n'en pas douter, ce que Thrain, Ori et les autres avaient enfermé dans ce morceau de métal était un mal terrifiant et peu banal. Une puissance de cette trempe provoquait assurément le vertige. Tuer pour la conserver n'avait rien d'une folie. D'un demi-tour rapide, il se jetterait sur ses compagnons. Ces misérables, surpris, n'auraient pas le temps de comprendre. Bientôt, la lame serait sur eux, couperait la tête d'un premier, trancherait le bras d'un second. Le troisième chercherait à saisir la hache attachée à son dos. Inutile, il serait beaucoup trop lent : ses doigts tomberaient sur le sol, bientôt écrasés par des pas affolés. Enfin, un quatrième et un cinquième finiraient empalés, éventrés...

... délice ! Tue..., tue pour m...

Une telle œuvre d'art méritait bien qu'on lui passe quelques caprices. Veig ne put s'empêcher de ricaner. Hel voulait un champion ? Elle allait être servie ! Incontestablement, cette épée l'avait choisi, lui et personne d'autre !

Cependant que ses muscles se tendaient, ivres de carnage, le nain s'alarma de ce qu'il allait faire. Devenait-il fou, lui que l'on louait pour sa sagesse et son intelligence ? Pouvait-il laisser cette soif de meurtre le dominer et faire de lui l'un de ces déments chez qui les pulsions les plus primaires prennent le pas sur la morale ?

Pourq... ? Pour... reculer ? Pourquoi t'arrê... mainte... ?

Il se sentit défaillir. Autour de lui, les murs se mirent à tournoyer de plus en plus vite. Le sol se déroba sous ses pieds avant de manquer l'engloutir tout à fait. Était-ce l'œuvre de l'épée ? Indubitablement. Ainsi que Hel l'avait annoncé, c'était dans le corps de son porteur que ce fer puisait sans retenue aucune. Veig en avait pleinement conscience. Pour lui échapper, il lui suffisait de lâcher la poignée, de renoncer à la manier. Facile à dire : abandonner ce trésor était bien trop dur.

« Je vous l'ai dit, si vous ne lui donnez pas le sang qu'elle réclame, c'est de votre énergie qu'elle s'abreuvera. »

Les doigts gourds continuaient à enserrer nerveusement le manche de l'arme. Néanmoins, la fille de Loki était l'égale d'une déesse. Se baissant en une série de cliquetis métalliques, la gardienne des morts apposa une main ferme sur Bloddrekk. Rapidement, la volonté de l'objet céda.

« Elle aurait pu vous tuer et cela suffit à prouver que vous n'êtes pas celui qu'elle attend, reprit la iotun. Seul quelqu'un de suffisamment fort peut la manier. Pour espérer ne pas devenir son jouet, il faut être aussi dangereux qu'elle. »

Veig eut l'impression d'émerger d'un terrible cauchemar. Ses camarades accoururent à ses côtés et l'aidèrent à se relever. Ses traits accusaient l'épuisement ; des gouttes de sueur constellaient son front craquelé ; de minuscules veinules rougeâtres apparaissaient sur le blanc de ses yeux.

« Sous l'emprise de cette chose, j'ai senti déferler dans mon âme une vague de chaos et de terreur, haleta-t-il d'un souffle difficilement retrouvé. Les miens n'auraient sans doute pas eu la force de me l'arracher. Si vous n'aviez pas été là, nous serions peut-être morts à l'heure qu'il est.

La silhouette hiératique de Hel parut gagner dix centimètres.

— Vous comprenez maintenant pourquoi les dieux les ont tant redoutées, elle et ses trois sœurs, lâcha-t-elle. Ils croyaient en être débarrassés mais, par un bienheureux concours de circonstances, voilà que l'une d'entre elles se trouve à présent entre nos mains.

— Et vous, Votre Altesse, vous parle-t-elle ?

— Elle cherche à pénétrer mon esprit et à me sommer de lui donner le sang qu'elle réclame. Bien qu'elle sache que face à moi, ses efforts resteront vains, elle tente sans cesse de me plier à sa volonté.

— Pourquoi, alors, ne pas la faire vôtre ? Sur vous, elle n'aurait aucun effet !

— J'ai fini par saisir que ma destinée n'était pas de prendre les armes et de nous venger, mes frères et moi. Ceci, je le réserve à un autre. »

Quelle étrange femme que cette blafarde ensorceleuse. Un insolite et complexe exosquelette d'acier ouvragé venait recouvrir la moitié droite de son anatomie : une terrible rumeur racontait que son corps était à demi mutilé et difforme. Pourtant, il était impossible de ne pas la trouver magnifique dans son interminable robe noire. Cadre d'un visage dont seule la partie gauche était visible, ses longs cheveux blancs retombaient le long de son dos. Une peau d'une pâleur extrême se devinait malgré l'obscurité des lieux, à l'instar de deux petits yeux citron pareils à l'ambre rutilant. En la personne d'une si séduisante et parfaite incarnation de la mort, les ténèbres avaient trouvé leur plus fantastique ambassadrice.

« Combien de temps pensez-vous que cela prendra ? reprit la iotun.

— Difficile à dire, répondit Veig. Il ne demeure presque plus aucune trace écrite susceptible de nous apprendre de quelle façon les quatre armes maléfiques ont été forgées. En outre, étant donné l'état déplorable de la lame, il nous faudra sans doute la fondre entièrement pour la remodeler à votre convenance.

— Ne vous contentez pas de modifier cette partie. Détruisez la poignée. Créez-en une nouvelle. Bien sûr, je vous fournirai des matériaux suffisamment précieux pour redonner à Bloddrekk sa gloire d'antan.

— Vous devez savoir, Votre Altesse, que nous ne pourrons nous permettre de trop en altérer la composition originale. Si nous tombions dans la démesure, qui sait ce que nous pourrions enfanter ? Imaginez que nous fassions sauter le verrou qui retient la bête enfermée dans l'épée, aurions-nous la force de la contrôler ou de l'anéantir ?

— N'ayez crainte. Employez tout votre savoir-faire à prouver à vos ancêtres que vous êtes capables de perfectionner leur œuvre. Montrez-vous leurs dignes successeurs. Votre travail accompli, vous regagnerez votre royaume avec votre frère disparu, le sentiment d'avoir contribué au rétablissement de l'équilibre. »

Les nains avaient raison de s'inquiéter. Naguère, les créateurs de Bloddrekk avaient péri, le crâne fracassé par l'éclair blanc du dieu Thor. Plus aucune trace ne permettait donc de comprendre comment l'épée maudite et ses sœurs avaient été fabriquées. Or, il n'était plus question de créer un carquois toujours plein, un bouclier invulnérable ou une masse empoisonnée. La tâche que leur avait confiée Hel se montrerait autrement plus laborieuse : il fallait maintenant renouer avec un passé qu'ils brûlaient de corriger, une époque qui leur avait ravi quatre de leurs plus glorieux parents.

Veig et ses compagnons affichaient la froide détermination de ceux qui n'ont pas le droit à l'erreur. Hel ne manqua pas de le remarquer et proposa à ses six invités de gagner les chambres préparées à leur intention.

« À Helheim, le temps est une force fondamentale que même l'absence de jour et de nuit ne peut abolir. Lorsque les âmes qui sont à mon service se sentent trop fatiguées, elles regagnent leurs quartiers et s'endorment paisiblement. Imitez-les car, à votre réveil, vous devrez surpasser vos ancêtres. En attendant, l'épée restera sur cet autel. À l'abri dans ce cachot, sa voix ne viendra plus hanter l'esprit de qui que ce soit. »

Annotations

Recommandations

Itane Watine
Afin de révéler la vérité sur l’improbable existence de DIEU, un être superbe du nom d’Itane Bel voit sa vie être sauvée grâce à l’aide de Joseph Dedzer, un jeune homme aigri dont l’empathie démesurée fait de lui un personnage au caractère singulier. Seulement un ange schizophrène du nom de Jiznée vient troubler la vie des 2 hommes d’un amour vertigineux. Dès lors, la quête divine s’en trouve édifiante de clarté.

« Ami, mon nom est Joseph Dedzer. J’ai au demeurant, en ce jour d’anniversaire, trente-trois ans ; et d’ici peu de temps je ne serai plus de ce monde. Laisse-moi te léguer mon histoire à la logique corrompue. Celle d’un homme aux mille et un talents découvrant le jour de sa mort que celui-ci n’a pas vécu. Tel sera mon récit. Vois entre tes mains le manuscrit d’un lâche où tout commence par une chaude soirée d’été, une soirée qui fit chavirer ma vie à jamais… »

Telle une rivière qui coule au coeur de l'océan laissez-vous porter par le courant d'une intrigue enchanteresse, telle sera la promesse de DEUS EX MACHINA.
196
236
1206
175
Ludwio
Jeune homme parlant d une histoire vécu il y a longtemps..
3
4
74
1
Natacha TIBI
Pour mener à bien ce défi,
j'ai choisi le thriller
de Sire Cédric "Le premier sang".
5
11
0
1

Vous aimez lire Erène ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0