Chapitre 5.3

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Déroger aux ordres du vieux Ganglati était devenu presque une habitude pour lui. Il savait pertinemment que s'aventurer au-delà de Helgrind pouvait s'avérer dangereux, mais le péril ne l'effrayait pas. Bien qu'être petit puisse apporter son lot de frustrations, il arrivait parfois que cela devienne un réel avantage : passer inaperçu s'avérait fort utile quand il était question de tromper la vigilance des chaperons que sa mère lui avait assignés. Une fois de plus, il avait réussi à quitter le palais sans se faire remarquer ni éveiller les soupçons de ceux qui le croyaient sagement en train de lire dans la grande bibliothèque d'Eliudnir. Une fois de plus, il se sentait libre, libre d'aller où il l'entendait.

Ses mains agrippaient avec fermeté les morceaux de roche noire qui dépassaient par endroits du mur rocailleux qu'il était en train de gravir. Sous ses pieds, l'altitude venait lui rappeler que tout dieu qu'il fût, une éventuelle chute ne lui laisserait que peu de chances de survie.

Un petit garçon normal aurait tremblé de peur ; pas lui. Il ne mesurait pas les risques. Mieux, il les ignorait. Il n'avait jamais apprécié d'être enfermé entre ces maudites grilles de fer brun, contrairement à sa mère qui se complaisait dans cette prison de noirceur dont elle avait fait son fief. Il avait envie, lui, de grands espaces, de folles aventures au cours desquelles il pourrait occire un dragon ou faire rendre gorge à un nain assoiffé de richesses. Vivre, c'était donner libre cours à son énergie, fouler le sol de chaque terre et de chaque jardin, crier haut et fort que l'on existait et que rien ne pourrait y mettre un terme. Voilà ce qui comptait pour lui, voilà comment il imaginait sa vie.

« Ah, j'y suis ! », lança Valgard alors qu'il atteignait une sorte de caverne creusée à même la paroi.

Son petit corps recelait une force incroyable. Grâce à elle, il pouvait fournir d'importants efforts que de simples mortels étaient incapables de réaliser. C'était l'héritage du sang de ses parents, le don précieux des Ases issus de Buri²⁷ et des iotnar nés de Ymir²⁸. Un petit éclair de malice au coin des yeux, il dégaina une pitoyable dague qui pendait à sa ceinture puis balaya du regard l'étendue de la grotte. À l'intérieur de celle-ci régnait une obscurité profonde sur laquelle se détachaient deux yeux rouges, énormes et menaçants.

« Allez, tu peux te montrer, misérable ! Sors d'ici et je ferai peut-être preuve de clémence à l'égard de l'horreur que tu es ! »

Un grondement inquiétant s'échappa des ténèbres, faisant vibrer la montagne tout entière. Une odeur étouffante se répandit dans l'air et les gigantesques yeux clignèrent de concert. Un long grognement guttural se fit entendre, pareil à une musique infernale.

Surgie de l'ombre, une voix caverneuse s'éleva :

« Quel est donc le fou qui ose s'aventurer jusque dans la tanière du plus féroce des féroces ? Quel est donc le nom de celui qui va mourir, déchiqueté par les crocs du Mangeur d'âmes ? »

L'enfant ne se débarrassa pas de cet air altier qui était habituellement le sien. Devant lui, une chose colossale entreprit de s'avancer de plusieurs pas pour exposer sa carrure impressionnante à l'imprudent qui était venu la défier. Puissamment bâtie, elle se dressait sur quatre énormes pattes velues terminées par des griffes tranchantes. Son pelage noir et luisant était interrompu en de rares endroits par des taches fauves que l'on aurait cru nées des flammes du Muspell²⁹. Sa gueule béante, constellée de deux préoccupantes rangées de dents blanches et pointues, laissait échapper sur le sol des litres d'un liquide translucide et gluant. Enfin, sa queue fouettait l'air telle une hache. Ainsi, elle faisait savoir à son adversaire qu'elle passerait bientôt à l'attaque.

« Il y a longtemps que je te cherche ! Lorsque j'aurai quitté ce trou puant, tu ne feras plus de mal aux pauvres innocents qui te servent de repas, monstre !

La créature se moqua :

— Est-ce là le vaillant guerrier venu prendre ma tête ? Si on m'avait dit un jour qu'un gamin viendrait me menacer, un couteau émoussé à la main, j'aurais éclaté d'un rire qui se serait entendu jusqu'à Asgard !

— Tu oses ignorer mes menaces ? Parfait, répugnante chose poilue ! Puisque me provoquer t'amuse autant, que dirais-tu de venir me croquer ? »

La bête jeta un regard plein de haine en direction du présomptueux qui se proposait de l'affronter, elle, la plus redoutable des formes de vie jamais créées. Avec délectation, elle se passa la langue sur les babines : imaginer le goût raffiné que devait avoir un tel morceau de viande la mettait en appétit. N'y tenant plus, elle tendit tous les muscles de son corps et se jeta, la gueule la première, sur l'arrogant petit être.

Dans l'espoir d'atteindre sa proie, elle mordit l'air. Il était déjà trop tard : la lame de son adversaire avait pénétré sa peau comme une vulgaire feuille de parchemin. En un bruit sourd, le quadrupède s'effondra, vaincu.

Valgard le regarda s'écrouler misérablement. Plus fier qu'un paon, il posa un pied sur la dépouille. Une nouvelle fois, il avait triomphé d'un danger sans limites, bravant les puissances maléfiques qui avaient élaboré un plan sournois pour le mettre à mort.

Vingt secondes de silence total suivirent cette glorieuse scène. Soudain, le garçonnet laissa mollement retomber ses fesses sur le sol, la mine boudeuse.

« Ce n'est vraiment plus amusant, Garm ! À chaque fois, c'est la même chose ! Tu te laisses tuer trop facilement », bougonna-t-il.

Aussitôt, le corps apparemment sans vie de la créature se remit à bouger. Il fallait croire que pendant ces quelques instants elle n'avait fait que jouer la comédie. La chose posa alors sur l'enfant un regard amical et bienveillant.

« Dois-je rappeler au maître que nous sommes ici à flanc de montagne ? Cette grotte n'est guère spacieuse et si j'avais voulu bouger un peu plus, il n'aurait pas été exclu que je vous projette par mégarde dans le vide.

— Tu parles ! Tu es comme les autres, tu cherches à me ménager. "Ne fais pas ci, ne fais pas ça, ne touche pas ci, ne tripote pas ça"... Ce que les grandes personnes peuvent être ennuyeuses.

— Depuis des millénaires, j'obéis aux ordres de Hel et ce n'est pas aujourd'hui que je vais commencer à ne plus le faire. D'ailleurs, je vous rappelle que je prends de grands risques en vous laissant monter jusqu'ici. Votre mère vous a formellement interdit de vous aventurer en dehors des limites du royaume, mais vous n'en faites manifestement qu'à votre tête.

— Si j'avais su que tu me sermonnerais, je serais allé jouer avec la valkyrie.

— Allons, vous savez aussi bien que moi qu'elle vous terrifie.

Valgard eut l'air gêné. Un rien déstabilisé, il s'exclama :

— Ne dis pas de bêtises, gros sac de poils. Il n'y a rien qui me terrifie !

— Pourtant, après que vous ayez tenté d'emprunter Giallarbru pour la dernière fois, on vous a entendu pleurnicher des jours durant. Modgud est beaucoup moins patiente que je ne le suis.

— Je m'en fiche de cette sorcière ! Un jour, je serai assez fort pour traverser le pont et ni elle ni ma mère ne pourront m'en empêcher !

— À vous écouter, on pourrait croire que vous êtes le plus malheureux des petits garçons des neuf mondes.

— Justement. Ces neuf mondes, parlons-en ! Qu'en ai-je vu ? Je ne connais que les grilles froides de Helheim. On m'a toujours interdit de fouler la terre du Niflhel !

— Fort heureusement, d'ailleurs. Vous n'êtes pas sans savoir qu'au-delà de Helgrind, commence le royaume de Nidhogg et de ses serpents. Eux n'obéissent pas à votre mère et ne sont donc pas soumis à son pouvoir. Si jamais vous cherchiez à pénétrer leur domaine, ils vous surprendraient et vous mettraient à mort sans la moindre sommation.

— Ce serait toujours préférable à cette existence. Si ça continue, je vais finir par ressembler à ces horreurs sans corps qui hantent le royaume.

Garm s'étrangla :

— Ne parlez pas de choses dont vous ignorez tout, jeune maître. Notre souveraine ne vous a-t-elle pas parlé des tourments impérissables qu'endurent ces pauvres hères ? Estimez-vous plutôt heureux de ne pas vous trouver parmi eux !

— Le palais est rempli de serviteurs morts et je les côtoie chaque jour. Einar, le vieux bibliothécaire, est déprimant, c'est vrai, mais il n'y a pas de quoi en faire un drame.

— Ne confondez pas les âmes sauvées par votre mère avec celles obligées à se baigner dans les eaux brûlantes de Hvergelmir. Ces esprits ne sont plus libres de penser ou de se mouvoir. La seule chose dont ils sont encore capables est de pleurer sur leur existence passée ou de regretter leur confort. Ils ne sont plus que tristesse absolue, liés entre eux par un lien indéfectible : la souffrance. »

Le garçon parut trembler légèrement, inquiété par le discours de son fidèle compagnon. Sur un ton identique, le molosse poursuivit :

« On vous l'a sans doute déjà dit : ne cherchez jamais à écouter leurs plaintes, elles pourraient vous charmer. Ne les touchez sous aucun prétexte, sous peine de devenir l'un d'eux. Si leur douleur n'est pas la vôtre, ils essaieront de vous faire croire le contraire. Bien que prisonniers, leur pouvoir est grand, ne l'oubliez pas. »

Avancé jusqu'au rebord, le fils de Hel se pencha au-dessus du vide. Sous ses pieds, se dressait Eliudnir, le noir palais de sa mère, que baignaient les eaux vertes de Hvergelmir, la source originelle. Des centaines de milliers de formes spectrales y étaient pressées les unes contre les autres, gémissant sous la morsure acide du liquide qui venait leur ronger les veines.

Leur visage arborait une expression de colère ou de chagrin, voire de peur. Des litanies monocordes s'échappaient de leurs bouches édentées, privées de langue. Habituellement, ils donnaient l'impression de tous se ressembler ; si on en prenait le temps, en revanche, on pouvait sans mal discerner chacun de leurs traits, et ce, quelle que soit la distance à laquelle on se trouvait. Ainsi que l'avait dit très justement Garm, leur accorder la moindre attention était dangereux car alors on commençait à comprendre et à partager leur peine.

Un horrible frisson saisit Valgard quand il imagina le sort qui serait le sien s'il cherchait un jour à les regarder de plus près.

« Je suis un dieu, que pourraient donc me faire ces choses ? demanda-t-il pour dissimuler sa crainte.

— Vous ne pouvez prétendre être éternel, lui répondit le gigantesque chien. Le sang qui coule dans vos veines vous rend fort et solide, mais il existe des dangers, sur cette terre froide et aride, auxquels vous ne sauriez résister.

— Je croyais pourtant que les dieux étaient plus forts que tout, qu'ils étaient capables de contrôler la matière et le temps, d'influer sur la destinée des hommes, de changer le cours des plus furieuses batailles.

— Certains peuvent posséder de grands pouvoirs, ils n'en restent pas moins faillibles. Dans cet univers, même le plus glorieux des dieux doit constamment se tenir sur ses gardes s'il ne veut pas mordre la poussière et se retrouver parmi les âmes damnées de Hel, votre mère. Ils sont au-dessus des simples mortels, mais ils partagent avec eux une peur irrépressible de la mort.

— Tu mens ! Les braves n'ont pas peur de la mort.

— Seuls les guerriers meurent avec le sourire, car ils savent qu'ils seront accueillis aux côtés des dieux d'Asgard. Les paysans, les malades, les enfants et les femmes sans bouclier, eux, succombent en sachant que leur dernier voyage les mènera jusqu'ici.

Valgard frémit. Il venait de perdre ses belles illusions.

— Et les dieux, si l'un d'eux meurt à son tour, où se rend-il ?

— Ici, cela va de soi. Odin est celui qui a créé la grande Valhalle et que pensez-vous qu'il se passe s'il venait un jour à mourir ? Aussi puissants qu'ils soient, lui et les âmes de ses fiers combattants tombés à la guerre devraient prendre la route de Hel pour se mêler aux esprits languissants des détenus qui hantent ces lieux.

— Je comprends. Ma mère m'a raconté que mon père était un dieu mais qu'il avait été tué. Si c'est le cas, il devrait être là, n'est-ce pas ?

— Difficile à dire. Il y a ici des nains, des alfes et des iotnar. Néanmoins, jamais je n'ai entendu parler d'un dieu qui hanterait cet enfer. De plus, je pense que s'il était effectivement parmi les morts, votre mère aurait normalement dû lui rendre sa liberté. Cela, elle en a le pouvoir.

— Alors où est-il ?

— Il arrive parfois que des âmes parviennent à s'échapper du royaume et à traverser Helgrind. Lorsque c'est le cas, elles sont inexorablement attirées vers le Niflhel, sur les terres de Nidhogg.

— Et ensuite ? Que leur arrive-t-il ? Qu'est-ce que Nidhogg fait d'eux ?

— Je n'ai pas pour habitude de m'aventurer hors du domaine qui est le nôtre, mais qui sait, peut-être s'en sert-il comme esclaves ?

— "Esclaves" ? Que veux-tu dire par "esclaves" ?

— Les serpents qui rôdent aux confins de notre territoire ourdissent de sombres plans. Au point que les dieux se méfient d'eux et préfèrent ne pas s'en approcher. Personne ne sait réellement ce qu'ils trament au fin fond de leur domaine. Je ne serais cependant pas étonné qu'ils se servent de ces âmes pour mettre sur pied quelque vengeance.

— Tu crois que c'est peut-être le sort qui a été réservé à mon père ?

— Je ne peux me prononcer, jeune maître. Je n'ai fait que vous dire le peu de choses que je sais. Peut-être devriez-vous en parler à votre mère ? Peut-être pourrait-elle vous faire part d'éléments que j'ignore ? »

Valgard jeta un regard en direction des plaines désertes qui se déroulaient à l'infini derrière Helgrind, les grilles noires de Helheim. On pouvait apercevoir de petites taches vertes qui se faufilaient à travers les barreaux de fer et qui se dirigeaient lentement vers ces vallées desséchées et stériles. Là-bas, nichaient le puissant Nidhogg et ses hordes de serviteurs, des monstres sans foi ni loi que même les Ases craignaient. Attendant patiemment qu'apparaissent leurs nouvelles proies, tous salivaient, tapis dans l'ombre, à scruter l'horizon de leurs gros yeux ronds. Si Dag avait réussi à s'échapper de Helheim, il était peut être encore prisonnier de ces horribles prédateurs.

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Lexique :

27 - Buri : forme simplifiée du nom Búri, signifiant Le Géniteur. Premier ancêtre des dieux, né au temps des origines. Grand-père disparu d'Odin et de ses deux frères, Hoenir et Lodur.

28 - Ymir : nom signifiant Hermaphrodite. Premier iotun de la création, nourri par le lait de la vache Audhumla. À l'époque des origines, il régna sur une partie de Niflheim, aux côtés de sa prolifique descendance. Odin et ses frères l'assassinèrent.

29 - Muspell : autre nom donné au monde de Muspellheim.

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