Chapitre 11.1

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Des nains. Leur carriole immobilisée en plein milieu de Giallarbru, ils défiaient du regard les trois gardiens des lieux. De son côté, Valgard observait avec la plus grande des attentions ceux que l'on disait maîtres de la pierre et de l'acier.

Conformément aux descriptions qu'en faisaient les livres et les parchemins, ces petits hommes ne devaient pas dépasser plus d'un mètre cinquante. Tous portaient une longue barbe dont la couleur allait du brun foncé au châtain le plus clair. Leurs petits yeux à demi plissés, dissimulés par d'épais sourcils broussailleux pointaient sur un visage légèrement ridé, marqué par la fatigue.

Ils étaient habillés de volumineux jaserans ou de longues tuniques matelassées sur lesquelles avaient été brodées des runes qui se lisaient à l'envers. Leurs chevelures crêpelées, tressées ou retenues sur la nuque par d'épaisses cordelettes d'argent, se voyaient recouvertes en partie par des heaumes cornus incrustés de pierres noires. Attachées à leur ceinture ou à leur dos, des haches aux formes variées signifiaient qu'ils n'étaient pas prêts à mourir sans défendre chèrement leur peau.

Trois montaient des poneys lourdement chargés, dont les flancs étaient entourés par de nombreux sacs de toile. Les trois autres avaient pris place dans une charrette que tiraient deux bêtes supplémentaires. Sur celle-ci, de larges pièces d'étoffe recouvraient des objets de grande taille aux formes inégales.

La seule vue de Garm aurait effrayé les plus hardis des brigands. Cependant, ces six étranges créatures n'étaient pas impressionnées par cette masse de muscles, de crocs, de griffes et de poils qui se dressait devant elles et leur ridicule chargement. Leur peuple était réputé pour avoir mené de grands et sanglants affrontements contre les dragons des mines de Ioruvellir. Il ne fallait pas se fier à leurs membres courts et à leur allure gauche. Aventuriers ou soldats, les victimes d'une telle méprise ne se comptaient plus.

« J'imagine que votre route a été longue, gens de Svartalfaheim, mais des milles vous séparent de votre terre natale, lança Modgud, déchirant le voile de silence qui s'était abattu sur la scène. Au-delà de ce pont, débute le royaume de Hel. Tout porte à croire que vous vous êtes trompés de chemin. »

L'un des nains interrogea du regard ses compagnons. Puis, d'un geste maladroit, il descendit de sa monture. Les semelles de ses lourdes bottes s'écrasèrent contre les tonnes d'or qui le soutenaient au-dessus de l'eau.

La guerrière, qui flairait une attaque, resserra ses doigts autour du manche de son arme. Rien. L'étranger se contenta de faire un pas en avant et de faire siffler ses narines.

« Il est connu que nous autres, fils des roches, sommes de piètres cavaliers, commença-t-il. Pourtant, personne ne s'est jamais permis de remettre en question notre sens infaillible de l'orientation. De plus, il y a un autre point sur lequel vous faites erreur, belle dame. Le modeste groupe avec qui vous vous entretenez ne vient pas du monde souterrain de Svartalfaheim. En vérité, nous comptons parmi les Réprouvés de Svarinshaug.

La vierge plissa les yeux. Ce nom ne lui était pas inconnu.

— Du temps où je faisais partie de la garde d'Odin, on m'avait parlé d'un clan nain qui préférait vivre à l'écart des siens.

— Notre histoire n'est pas si simple. Aussi est-elle trop longue pour que nous vous la racontions maintenant. Tout ce que nous vous demandons, mes frères et moi, est de nous laisser traverser le pont. Nous avons affaire avec votre souveraine, car celle-ci a une tâche urgente à nous confier, répondit le petit homme.

Garm ne put s'empêcher de prendre la parole :

— Notre reine offre généralement à ses invités un laissez-passer très spécial. Nous désirerions le voir. »

Modgud et Valgard comprirent que le molosse éprouvait la sincérité des voyageurs. En dépit de ses pouvoirs, Hel ne pouvait interagir physiquement avec les mondes du dessus tant que son corps restait prisonnier de Helheim. De ce fait, transmettre à ces visiteurs un objet marqué du sceau du royaume lui était impossible. La réponse que donneraient les nains témoignerait ou non de leur bonne foi.

« Il y a de cela trente jours, l'âme de mon frère Nati a pris le chemin de votre terre. Conformément à nos coutumes, nous lui avons offert des funérailles de prince en brûlant son corps sur un lit de brindilles et de charbon de bois. À notre grande surprise, la cérémonie ne se déroula pas exactement comme prévu. Tandis que nous allions mettre le feu à sa chair, mon frère s'adressa à nous d'une voix qui n'était pas la sienne :

"Salut à toi, ô peuple nain de Svarinshaug ! Salut à toi, dont les ancêtres, lâchement assassinés, figurent parmi les plus grands virtuoses du marteau et de l'enclume. Salut à toi, dont le cœur est souillé par l'amertume et la colère. Salut à toi, forcé de vivre loin de tes anciens compagnons, ennemis d'aujourd'hui. Toi qui cherches à te venger des dieux capricieux qui t'ont contraint à quitter ton foyer, entends l'alliance que je te propose. Hel, fille de Loki emprunte le cadavre de l'un des tiens pour te parler depuis le monde des morts. L'une des quatre armes mythiques forgées par tes aïeuls est en ma possession. Bloddrekk est son nom. La vie qui coulait dans sa lame est presque tarie, mais c'est par toi qu'elle retrouvera son pouvoir de jadis. Choisis six de tes meilleurs chefs forgerons, conduis-les en ma demeure. Six entreront sur mes terres, sept les quitteront. Car, en contrepartie, je rendrai la vie à ce frère. Quant à l'épée, elle sera léguée à un champion désigné pour la brandir. Ainsi, l'œuvre de vos pères n'aura pas été vaine : les dieux trembleront une nouvelle fois devant Bloddrekk."

... il n'en fallut pas plus pour nous convaincre, enchaîna le nain. C'était bien la souveraine des damnés qui s'adressait à nous en ces termes. Son esprit nous parlait par le biais de notre regretté Nati. Aucun d'entre nous n'ignore les légendes de notre peuple, ces légendes qui racontent comment quatre armes magiques furent responsables de la mort des fondateurs de nos familles. Et si nous avions cru longtemps à la disparition de ces pièces exceptionnelles, désormais, il y a un espoir pour que nos pères ne soient pas morts en vain. »

Cette histoire se tenait. Cependant, Modgud restait perplexe. Si ces Réprouvés disaient vrai, pourquoi Hel n'avait-elle pas prévenu son avant-garde de leur visite prochaine ?

« Je ne vois pas de quelle épée vous parlez, dit la valkyrie. Stiarna est la seule arme magique que compte le royaume des ombres. Or, j'en suis la propriétaire.

— L'œil averti d'un artisan remarquera sans peine la préciosité de votre lance, rétorqua le nain d'un ton calme. Seulement, en comparaison de Bloddrekk, ce bijou relève du cure-dent.

Il ne plaisait guère à Modgud que l'on déprécie ainsi la valeur de Stiarna.

— Tu deviens insolent. Sache que ce sont tes cousins de Svartalfaheim qui l'ont forgée. En quoi serait-elle donc inférieure à cette épée dont tu vantes les mérites ?

— Thrain, Ori, Uni et Ryg étaient considérés, à l'instar de Brokk³⁶ et de son frère Eitri³⁷, comme les meilleurs forgerons que les huit mondes aient jamais comptés. Les quatre armes qu'ils ont créées ne se contentent pas d'être de simples objets magiques. Elles sont aussi maudites et profondément mauvaises. Une âme noire les habite.

Modgud répliqua sèchement  :

— Tes histoires m'épuisent ! Maintenant, ordonne à tes compagnons de rebrousser chemin et reviens avec davantage de preuves. »

Au ton de son interlocutrice, l'étranger fronça les sourcils. Décidément, cette femme ne voulait rien entendre. La diplomatie avait échoué, la violence serait peut-être plus efficace. Une hache fut dégainée. Cinq autres la suivirent.

« Je crois qu'ils disent la vérité, intervint Valgard pour éviter le pire. Il y a effectivement une lame maudite entre les murs d'Eliudnir...

— Vous parlez de l'épée que j'ai retrouvée à vos côtés, sur les rives de Hvergelmir ? le coupa Garm. Je me souviens qu'un önd agonisant émanait d'elle. Sans que je puisse me l'expliquer, je me suis senti obligé de la ramener au château.

La tension de ces derniers instants s'allégea brusquement. L'envie d'en découdre s'éclipsa de tous les visages en présence : si deux des trois gardiens accréditaient le récit du groupe de voyageurs, peut-être était-il possible de régler ce problème de façon pacifique.

— Si l'on en croit ce qu'il reste des notes de Thrain, fit le porte-parole des nains, Bloddrekk est une épée animée d'une soif insatiable. Reforgée, elle deviendra sans doute l'égale de Miollnir, le célèbre marteau de Thor !

Valgard comprit enfin pourquoi il avait senti ses forces le quitter alors qu'il pénétrait le territoire des serpents. La lame s'était insidieusement abreuvée de son énergie profonde.

— J'ignorais cette histoire, reconnut Modgud, l'air un brin confuse. Admettons qu'il s'agisse de cette fameuse relique, comment se fait-il qu'elle se soit retrouvée dans le domaine des morts ?

Garm ne trouva rien à répondre. Pour lui, la question était de savoir si oui ou non, les nains étaient animés de bonnes intentions.

— Nous devons prendre une décision importante, s'inquiéta-t-il. Est-il raisonnable de laisser passer ces six personnages ? Leur récit a l'air fort convaincant, mais mérite-t-il que l'on prenne le risque de les laisser emprunter Helveg, le chemin d'Eliudnir ? »

Le fils de Hel avait la nette impression qu'un lien fort l'unissait à Bloddrekk. Il y avait longtemps de cela, tous deux avaient vécu une expérience hors du commun. Si l'entité emprisonnée dans l'arme s'était nourrie du jeune homme, elle lui avait également sauvé la vie par la suite, en renvoyant au Néant l'un des serpents affamés de Nidhogg. Il était manifeste que Bloddrekk ne s'était pas contenté de parasiter le corps de son porteur ; un échange s'était indubitablement produit.

« Laissons-les poursuivre leur route, conclut Valgard. Cette épée recèle un étrange secret. Je veux savoir de quoi il retourne.

— Si ce sont des espions ou pires, je... protesta Modgud.

— Alors Garm et moi les rattraperons et réparerons mon erreur. J'assumerai cette décision jusque dans ses plus funestes conséquences.

La vierge n'insista pas.

— Qu'il en soit fait selon votre souhait, lâcha-t-elle, lasse. »

Satisfaits par la tournure qu'avaient pris les évènements, les nains se remirent en route.

Leur race était connue pour compter en son sein bien des scélérats, mais les Réprouvés de Svarinshaug faisaient de l'honneur une suprême vertu. Il n'y avait ni mensonge ni tromperie dans leurs paroles. La détermination qui se lisait dans leurs yeux se faisait le miroir de leurs honorables intentions.

Pour le prince de ce noir royaume, c'était une évidence. Certes, depuis des années, il vivait parmi les cadavres et les rochers ; mais si son entourage se limitait à une humaine, un chien géant, une horde de serpents dégénérés et leur souverain, il n'en demeurait pas moins capable de reconnaître dans les yeux de quelqu'un cette étincelle que rien ne pouvait éteindre, cette soif de justice qui pouvait braver le froid le plus belliqueux ou survivre à la plus terrible des tempêtes de flammes. Dans le brouillard perpétuel de son existence, cette faible lueur lui permettait de discerner ceux dont la peine ressemblait à la sienne. De fait, ces voyageurs et lui n'étaient peut-être pas si différents.

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Lexique :

36 - Brokk : forme simplifiée de Brokkr (Celui qui travaille avec du métal). Illustre forgeron-nain qui, à l'aide de son frère Eitri, créa, entre autres, Gungnir et Miollnir, les armes fantastiques d'Odin et de Thor.

37 - Eitri : nom signifiant Le Venimeux. Illustre forgeron-nain, frère Brokk et cocréateur de Gungnir et Miollnir.

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Fray

La vie est un long chemin constitué d’étapes et de temps, certains ont une longue et belle route qui les attend tandis que d'autres n’auront pas le temps de poser le pied à terre que tout sera déjà fini, c’est ainsi que nous passons notre temps à marcher du point de notre naissance au bout que constitue notre mort. Mais en y pensant, que feriez-vous, que ferions-nous et que ferais-je si demain matin en me réveillant je découvrais qu’il me restait désormais 91 jours à vivre ?

C’est amusant de se demander qu'elle pourrait être le sens de la fin, serait-ce la fin du monde ? La fin de votre monde ou seulement la vôtre, par la maladie ? La peur ou le suicide ? Quelle mort vous attend, pourquoi, comment, ou ? Mais jamais quand. Je pense que le jour 1 sera le jour le plus épuisant, ce sera le jour des questions, de l’introspection du moi intérieur, ce que j’ai fait ou non, ce que j’aurais dû, voulu et put faire et ce que je ne ferais surement jamais, à partir de ce moment, celui où tu sais que tu est condamner, tu comprends une chose importante, le fait de ne vivre qu’une seul fois n’était pas vrai, nous vivons chaque jour, mais nous ne mourrons qu’une seule fois, d’ailleurs nous ne vivons pas vraiment, nous existons dans une machine qui nous brasse, bien sûr on peut dire que c’est la faute de la société et c’est peut-être le cas, mais ce n’est pas elle qui nous brasse, la vie s’en charge déjà bien toute seule, de ce fait vous commenceriez pour la première fois de votre existence à vivre, à être... et après tout être où ne pas être-t-elle est la question ?

Si j’avais 91 jours, je prendrais le temps, car après tout que vous resterait-t-il d’autre que cela, prendre le temps de ne plus rêver mais de créer, de voir et d’apprendre, de voyager la ou le coeur et la passion vous appelle, à travers le monde, le ciel et la mer, à travers les routes, les chemins et les campagnes, je réaliserais mes fantasmes les plus cohérents, je dirais ce que je n’ai jamais dit et ferais ce que je n’ai pas su faire. Bien sûr le temps pour soi est important mais plus que n’importe quoi j’offrirais mon temps pour tous, il est bon d’avoir son temps mais le partager, c’est le plus grand trésor que vous pourriez avoir à ce stade de votre vie. Il devrait une fois vos rêves réalisés rester une trentaine de jour, mettez en vingt-neuf au service du monde, aidez les autres à voir que le temps fuit et qu’ils ne le voient pas, aidez à offrir un sourire, un rire et un sentiment, une larme, un désir ou un embrasement, votre aide serait infini et vos intentions simple; vivez le temps qu’il vous reste pour autrui et voyez ce que votre aide apporte au monde, ce que vous donnez le temps ne vous le rendra pas, mais le monde sera meilleur grace à vous, grace à moi. Je garde le dernier jour pour les adieux, les aux revoirs et les derniers instants, les pardons, les "je t’aime" et les "à jamais", je garde ce dernier jour et surtout je laisse aller cette nuit pour attendre cette vielle amie qu’est la mort et qui m’attend, j’aime, j’ai aimé et j’ai été aimé mais plus que le temps de vivre il est temps de se reposer, car plus que toute ma vie, depuis 91 jours j’ai vécu, j’ai été et dans la longue nuit, la plus longue de l’année je ne suis plus qu’un souvenir, une pensée. J’étais celui que j’aurais dû être et que je n’aurais jamais êtait, mais désormais le temps est écoulé et je peux m’en allez, la nuit la plus longue laisse l’aube lui succéder. Plus que tout, si j'avais 91 jours, je vivrais.

Il y aura aussi un jour pour se morfondre de son sort, mais ce jour n’est pas arrivé.
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Caroline Desart
" Je suis paralysée, où sont mes sentiments?
Je ne ressens plus rien, je sais que je devrais.
Je suis paralysée, où est le vrai moi?
Je suis perdue et ça me tue de l'intérieur,
Je suis paralysée "
Traduction de Paralyzed de NF
"Théa enchaine les problèmes les uns après les autres. Agacés par son comportement, ses grands-parents lui annoncent qu'elle quitte New York pour aller s'installer à Padema Creek, chez sa tante Élisabeth. Seul bémol, Théa n'a aucune envie de quitter la grosse pomme, ne savait pas que Padema Creek existait et encore moins qu'elle avait une tante qui y habitait.
Arrivée sur l'île, elle reprend les cours au lycée, pour son plus grand malheur. Là- bas elle fait la connaissance de Kiara, Noah et Ryder. Kiara est une vraie pipelette, Noah un artiste dont sa sensibilité déconcerte Théa et Ryder un garçon aussi beau que mauvais.
Théa ne veut aucune attache, de toute façon elle ne saurait pas, elle n'a plus aucune émotion. Les amitiés sont proscrites pour elle, à bannir définitivement. Une sorte de protection. Mais pas facile d'éviter de tisser les liens quand les gens persévèrent à la faire entrer dans leur vie.
Mais Théa a vécu un terrible choc qui la fait sombrer un peu plus chaque jour, dans un gouffre géant.
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