Chapitre 3.1

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C'était donc cela, la chaleur ? Il ne s'agissait pas d'une sensation désagréable. Au contraire, elle naissait des rayons du soleil ou des flammes rassurantes d'un bon âtre. Ici, l'air était une couverture moelleuse dans laquelle on pouvait s'emmitoufler et se tenir à l'abri du frimas. Un tel confort était absent de Niflheim et de ses hautes montagnes de glace sinistre, où le gel était si présent qu'il colonisait la moindre petite parcelle de matière. Mais, dans l'Enclos du Milieu, la déesse Sol¹⁸ conduisait sans cesse le char du Soleil, et le feu avait été depuis longtemps domestiqué par les hommes.

Et puis il y avait cette lumière éclatante, presque éblouissante, qui tranchait avec la noirceur des mondes du dessous. Rien n'était dissimulé dans l'ombre. Chaque chose, de la plus imposante à la plus petite, faisait montre de ses plus beaux atours, réclamant avec fierté que l'on pose un regard exclusif sur elle. C'était comme un festival de couleurs au cours duquel le jaune des petits toits de chaume défiait le vert des prairies qui s'étalaient à perte de vue. Le smalt de la voûte céleste était ponctué de tâches brumeuses et blanches, semblables à de petits paquets de laine. Au gré du vent, elles se transformaient en métiers à tisser, en attelages de chevaux ou en instruments de musique. Par endroit, le gris des rochers se mêlait au brun de la terre que l'herbe tendre, gorgée de rosée, n'avait pas encore envahie. À des milles de distance, de vastes et larges vallées étaient dominées par une ceinture rocailleuse dont les lignes se démarquaient à peine de l'horizon. Plutôt que de se combattre, le minéral et le végétal avaient préféré s'unir et ériger de fantastiques monuments naturels en hommage aux dieux qui leur avaient donné la vie. Ainsi, un épais matelas de mousse engloutissait la pierre qui, à son tour, allait se déverser dans la mer, où les côtes donnaient sur la ceinture marine qui entourait Midgard le beau, Midgard le vert. Au sud, des bosquets bordaient une petite ville ; deux grandes portes de bois avaient été érigées.

Ce pays tant rêvé était d'or et de verdure, de roche et d'eau. L'important était de ne pas en perdre une miette. Aucun joyau n'avait plus de valeur que ce sublime paysage. Toutefois, il n'était plus temps de s'appesantir sur un décor si grandiose ; il restait bien des choses à découvrir. Les êtres humains, par exemple : comment étaient-ils quand le souffle de la vie animait encore leurs membres ? Comment s'occupaient-ils de leurs enfants et de leurs bêtes ? Ganglot disait souvent qu'il en existait autant que d'étoiles dans le ciel et que, lorsqu'un astre s'éteignait, un fils de Midgard s'en allait à son tour. Certains pouvaient se montrer profondément vertueux, semant le bonheur autour d'eux, œuvrant pour la félicité de leurs pairs ; d'autres avaient dans le cœur une haine, une soif de pouvoir et de sang que rien ne pouvait arrêter. À l'instar des dieux, dont ils étaient en quelque sorte les enfants, on racontait que les hommes excellaient dans l'art de brasser vérité et mensonge, raison et folie, pour en tirer un subtil mélange que l'on appelait conscience.

Ses pas conduisirent Hel jusque dans le village qu'elle avait aperçu. À l'entrée, deux gardes avaient été postés. Elle leur jeta un regard fasciné. Pour la première fois de sa vie, elle voyait de véritables hommes. Ils n'avaient rien de commun avec les morts qui sillonnaient les plaines stériles du Niflhel. Qu'ils pouvaient être beaux ! Leur chevelure blonde était protégée par un casque rond qui leur recouvrait la partie supérieure du visage. Une lourde cotte de maille, serrée au niveau de la taille par une ceinture de cuir, venait barder leurs tuniques hâlées. À leurs pieds, une paire de hautes bottes de peau recouvrait les traditionnelles braies, et s'enfonçait à demi dans le sol légèrement boueux sur lequel les roues des charrettes avaient laissé d'interminables empreintes longilignes.

À l'intérieur des hautes barricades de bois, des gens semblaient s'amuser et chanter. Par moments, s'élevaient des cris puissants qui n'avaient rien de hurlements de douleur ou d'effroi. Ici, on ne criait pas sa souffrance, seulement la joie qui animait le cœur. Les rires aigus des enfants se mélangeaient à la musique et aux récits des scaldes.

« On dirait que tu as peur d'entrer, femme. Tu ne devrais pas, il n'y aura point de désordre, aujourd'hui ! », s'exclama l'un des gardes devant l'hésitation qu'avait marquée l'étrangère.

« Tous les hommes libres ont le droit de participer à la fête du pain et à ses jeux. Mais tu devrais te hâter, la grande course de chevaux va commencer. Il paraît que cette année la compétition sera rude », ajouta le second, un sourire jusqu'aux oreilles.

Timidement, exécutant ses premiers pas dans un environnement qu'elle soupçonnait à peine, la fille de Loki pénétra à l'intérieur du village. Protégé par une vigoureuse palissade, un amas compact de petites maisons était noyé dans une véritable marée humaine. Des hommes forts parlaient à voix haute ou agitaient des cornes de bière. Leurs visages rouges faisaient ressortir la blondeur de leur barbe drue. Des femmes habillées de chainses¹⁹ et de bliauds²⁰ donnaient la main à des enfants, tandis que des chiens, attachés par des cordes à de petits piquets, aboyaient avant d'être corrigés par des pieds peu amènes.

Une telle agitation régnait entre ces murs de bois qu'il en devenait presque difficile, même pour une magicienne, de saisir les quelques mots ou bribes de phrases qui s'égaraient, perdus au-dessus des autres. La iotun était saisie par le contraste entre le bruit qui régnait en ces lieux et le silence morbide qui peuplait Niflheim. Il était étonnant de remarquer à quel point les êtres humains pouvaient si rapidement passer du vacarme le plus sonore au silence le plus total. Elle comprit alors que le bruit était une constituante essentielle de l'existence, que lorsque la vie avait totalement déserté un corps froid, plus aucun rire ne l'accompagnait jusqu'au royaume des ombres.

Soudain, un cri se détacha du bourdonnement ambiant.

« Les chevaux ! Les chevaux sont prêts ! »

Aussitôt, la foule s'ébranla, se dirigeant vers l'extérieur du village. En quelques minutes, la petite cité se trouva vidée de ses habitants. Il ne resta qu'une poignée de cabots ou d'animaux de basse-cour pour continuer à animer les rues. Hel s'était laissée entraîner jusqu'au-dehors. Là, de fabuleuses créatures au port digne hennissaient, flattées par la main de leur cavalier. Il s'agissait donc des fameux chevaux dont nul homme éphémère ne pouvait se passer ! Sur la terre des mortels comme dans maints autres royaumes, ils étaient devenus à la fois sujet de fierté et moyen de subsistance. Nobles et rapides, ils accompagnaient leur propriétaire à la guerre ; puissants et courageux, ils pouvaient leur apporter leur soutien pour les difficiles travaux agraires. Neuf d'entre eux s'ordonnaient le long d'une ligne horizontale, le regard baissé vers une herbe verte qu'ils broutaient par intermittence. Quoique dissemblables, tous étaient resplendissants et paraissaient traités avec le plus grand soin.

« Qu'est-ce que cela ? demanda naïvement Hel à une femme qui se tenait à sa gauche.

— Ne me dites pas que vous ignorez en quoi consiste la grande course de chevaux ? Chaque année, neuf des meilleurs cavaliers de la région se réunissent afin de mesurer leur talent en l'honneur de la déesse Iord et des dieux Thor et Freyr²¹. La vigueur de leur galop détermine la bonne santé de nos récoltes pour l'année à venir. »

Chaque spectateur y allait de son petit commentaire. Plusieurs noms, formulés au détour d'une conversation passionnée, arrivèrent jusqu'aux oreilles de la gardienne des morts. On parlait d'un certain Arild qui venait des montagnes de l'Ouest, ou d'un dénommé Ditwin qui chevauchait plus vite que n'importe qui. On vantait les mérites d'un comte qui avait fait un long voyage et qu'on appelait Erling. Enfin, on louait la belle allure d'un vagabond dont on ignorait jusqu'au patronyme. Leurs magnifiques montures portaient les noms de Hrarald, Thonnolf ou Budvesgal, et toutes donnaient l'impression d'avoir été enfantées par les vagues, filles d'Ægir²², tant on imaginait leur course aussi rapide que celle des flots.

En l'honneur des Dieux qu'ils priaient, ces neuf créatures et leurs dresseurs allaient se livrer la plus impitoyable des compétitions, leur galop fendant l'air et la terre en un rythme effréné.

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Lexique :

18 - Sol : forme simplifiée du nom Sól, voulant dire Soleil. Déesse ase dont l'attelage, chargé de flammes arrachées au monde de Muspellheim, traverse les cieux tout le jour. Sœur jumelle du dieu Mani.

19 - Chainse : longue tunique faisant office de chemise. En toile ou en lin, elle est fendue sur les côtés. On la porte sous le bliaud.

20 - Bliaud : long vêtement qui se porte par-dessus la chainse et qui descend jusque sous les genoux. Aux manches courtes pour les hommes et longues pour les femmes.

21 - Freyr : son nom signifie Seigneur brillant. Dieu vane des éléments, il est le frère jumeau de Freyia.

22 - Ægir : nom signifiant La Mer. Iotun, ami des dieux, souverain des eaux salées.

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