Chapitre 1.1

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Ici, tout n'était que tristesse et stérilité. Le noir régnait en maître et sa mainmise n'était contestée que par d'opiniâtres touches de gris qui, çà et là, apportaient une note moins désespérante à ce sombre édifice de pierres et de grilles. À des centaines de mètres en contrebas, s'offraient au regard des étendues sans fin de morts qui s'agglutinaient les uns aux autres, baignés jusqu'à la taille dans les eaux acides de Hvergelmir, la source originelle.

Au loin, figurant une immense barrière d'indestructibles pals, des montagnes blafardes pointaient leur tête vers une croûte compacte de stalactites, réunies en un plafond de roches tranchantes. Des ballots de brume sale se déplaçaient lentement, tels des fantômes. Sur leur passage, la terre se couvrait de givre. L'air était sec, affûté comme la lame d'un couteau.

Quel morne lieu que cet empire souterrain, à jamais délaissé par les prévenances du soleil ! Helheim était le nom de ce triste fief. Ceux qui, de leur vivant, n'avaient pas péri au combat, étaient irrémédiablement condamnés, après leur trépas, à y errer sans but, incapables de penser et d'agir, prisonniers de leurs regrets et de leur honte.

Au sommet de la plus haute tour d'Eliudnir, son château d'ébène, la iotun¹⁰ Hel s'appuya sur la rambarde du balcon qui dominait l'ensemble de son domaine.

« Et tout ça est à toi », lâcha-t-elle dans un soupir.

Depuis un temps qui lui semblait être une éternité, elle était la gardienne de ce terrible endroit, de cette terre lointaine que tous craignaient d'approcher un jour. Elle ne lui vouait ni amour ni haine. Au fond, elle savait que sa condition n'était guère plus enviable que celle de ses pauvres sujets. Une détenue supplémentaire, piégée dans cette geôle détestable.

Elle ne se rappelait plus sa venue ici.

Avec le temps, bien sûr, elle avait fini par apprendre la vérité ; Nidhogg, l'intraitable seigneur de Niflheim, le royaume voisin, était venu lui raconter l'histoire de sa naissance et le sort que lui avait réservé Odin le Borgne, le plus glorieux des Ases. Fille du perfide Loki et de la repoussante Angrboda, elle comptait parmi leurs rejetons maléfiques, censés - selon une vieille prophétie ! - plonger les neuf mondes dans un indicible chaos. Quelle absurdité ! Elle n'avait que faire des stupides rivalités entre dieux et iotnar. Son châtiment n'avait aucun sens : son sang l'avait rendue coupable d'un crime qu'elle n'avait pas même l'intention de commettre.

Ô Odin, viendra bientôt le temps de la fin, et pas un homme ne pourra s'y soustraire. L'époque sera à la guerre. Les humains s'entretueront en premier, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus un seul, puis ce sera au tour des fils de Bor, issus de Buri. Sur eux fondront les enfants d'Ymir. Oui, Fimbulvetr, le Grand Hiver, gèlera les champs de bataille sur lesquels la progéniture de ton frère, à la tête des iotnar, mènera les glorieux combats. La mort fauchera toutes les âmes, même l'invincible Thor. Le feu fera tomber la citadelle des dieux. Les flammes disparues, un nouveau monde naîtra. Ragnarok ! Ragnarok ! Ragnarok !

Trois coups frappés contre la porte ramenèrent Hel à la réalité. Il s'agissait sans doute de Ganglot, sa première servante. D'un geste de la main, la iotun débloqua le verrou de l'entrée.

La domestique pénétra timidement dans la pièce à peine éclairée par la lueur de quelques chandelles.

« Vous m'avez demandée ? », chuchota-t-elle, le regard baissé.

Ganglot n'ignorait pas la difformité de la gardienne des morts. Cette dernière avait toujours vécu dans l'ombre, de peur qu'on ne retienne d'elle que sa laideur. Et lorsqu'elle se montrait à ses gens, ce n'était que revêtue d'un habit de métal qui recouvrait les parties torturées de sa silhouette. En fait, Hel n'était qu'à demi-difforme : si le côté droit de son corps évoquait celui d'une pourrissante créature, son côté gauche, lui, était celui d'une belle jeune femme.

Cependant, ce n'était pas par peur que l'on évitait son regard ; en réalité, les serviteurs étaient attachés à leur reine – loin de la craindre, ils la respectaient. Si tous se gardaient bien de dévisager Hel, c'était pour ne pas la rendre plus malade de tristesse qu'elle ne l'était déjà : souvent, au détour d'un couloir, on pouvait l'entendre pleurer, prisonnière de sa solitude, misérable et pauvre chose vomie par la vie.

« Relève la tête, Ganglot. J'ai mis mon armure, tu peux donc me regarder sans crainte.

— Que puis-je faire pour votre service, ma dame ?

— Il y a... une chose que j'aimerais que tu fasses pour moi, mon amie. »

La voix de Hel avait quelque chose d'inhabituel. Elle semblait plus légère, plus malicieuse. On aurait dit qu'une pensée agréable avait chassé le ton désolé qui l'habitait communément. Ses gestes étaient hésitants, un peu gauches. N'eût été la gaine de métal dont son corps était enveloppé, on aurait pu aisément la prendre pour une adolescente impatiente de retrouver l'élu de son cœur. Fébrile, elle saisit les mains de sa servante et pria celle-ci de s'asseoir confortablement sur l'un des fauteuils de la chambre.

« J'aimerais que tu me parles de l'Enclos du Milieu. Le monde des hommes.

— Le monde des hommes ?

— Oui. Si l'on exclut ce pauvre Garm, je suis la seule, ici, à ne pas venir de là-bas. J'aimerais que tu me dises tout ce que tu en sais. Le pourrais-tu ? Les livres que j'ai lus ne m'en apprendront jamais plus.

— Je ne sais pas si cela est une bonne chose, Votre Altesse. Ce n'est plus mon monde et cela n'a jamais été le vôtre. En parler ne nous apportera rien de bon, je le crains. »

La mine presque joyeuse de Hel se décomposa subitement. Mais, pleine de remords, la domestique reprit :

« Veuillez me pardonner. Puisque vous insistez, je vais vous parler de l'endroit d'où je viens. Comme vous le savez, on le nomme Midgard. Il abrite les humains, créations d'Odin, Hoenir et Lodur... »

Durant de longues heures, Ganglot instruisit sa maîtresse des us et coutumes en vigueur dans le troisième monde. Longuement, elles parlèrent de musique et de nourriture, sur quoi elles enchaînèrent avec les rayons du soleil, le scintillement des étoiles et la douce chaleur du feu. Ces sujets épuisés, elles passèrent aux arbres et à la végétation, aux batailles et à l'or qui souvent les provoque, à la mer qui s'étend au-delà de l'horizon, puis au vent qui pousse les voiles des bateaux. Plus les mots défilaient et plus les images se succédaient les unes aux autres dans l'esprit de la gardienne des morts.

Naturellement, elle connaissait ce qu'il y avait à savoir sur les rapides alfes et leurs villes transparentes, les malveillants nains et leurs cavernes creusées au cœur de la terre. Toutefois, de tous les peuples des neuf mondes, les humains restaient à ses yeux les plus fascinants, les plus complexes mais aussi les plus fragiles. À bien des égards, ils ressemblaient aux dieux. Cependant, et contrairement à ces derniers qui pouvaient vivre quasi éternellement, les êtres humains n'avaient d'autre choix que de mener une existence éphémère. En un laps de temps très court, ils devaient naître, grandir, se battre pour leur survie, fonder une famille et enfin mourir. Leur passage sur la terre des vivants était si bref qu'ils ne pouvaient se permettre de perdre le plus fugace des instants. Ainsi, beaucoup de sentiments inconnus des habitants d'Asgard étaient nés avec les mortels.

À la demande de Hel, Ganglot enchaîna sur son ancienne existence, ce qui avait contribué à faire d'elle la paisible femme qu'elle était devenue. Les larmes lui montaient souvent aux yeux alors qu'elle revivait certains épisodes de son histoire. Car s'ils relevaient du passé, ces souvenirs n'en demeuraient pas moins vivaces, marqués au fer rouge sur sa chaire spectrale.

La servante l'ignorait, mais de ses mots allait découler le destin de tous les mondes et l'avènement d'un nouvel ordre cosmique.

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Lexique :

10 - Iotun : forme simplifiée de Jötunn (pluriel : "iotnar", forme simplifiée de Jötnar). Les iotnar sont les ennemis héréditaires des dieux à qui ils vouent en général une haine sans limites. La plupart habitent le quatrième monde, Iotunheim.

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