Chapitre 6

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Après une nuit privée de rêves, il avala son petit déjeuner dans la cuisine, autrefois comblée de pensionnaires. Désormais, trois personnes vivaient au sein de ce foyer à la limite de l’abandon. Raphael était ravi car ce matin, Anders avait acheté des croissants, chose rare. Le lait avait dû couter cher, la pâte à tartiner au chocolat était exclue de table à cause de son prix exorbitant.

A l’arrêt du bus qui se trouvait devant un restaurant Italien, Raphael attendait impatiemment son transport en commun. Vers huit heures du matin, le soleil était pleinement en train de monter et prenait la même route, qu’il poursuivait pour se cacher derrière l’horizon. Le nombre de personne augmentait à l’arrêt. Ils commençaient à affluer et cela ressemblait vite à un troupeau de moutons où il n’y avait aucun berger pour les guider. Le bus arriva et ouvrant ses portes, laissa entrer une cinquantaine de personnes. Pour ne pas être déranger, Raphael prit soin de s’installer contre une fenêtre au milieu de la chenille mécanique. Le fond regorgeait de trop grands bavards, que devant les gens ne disposaient d’aucun siège et que les portes permettaient au vent de s'incruster à forte ou petite dose. Les arrêts près des écoles de tous les niveaux scolaires, que ce soient des lycées, collèges, écoles primaires et maternelles, donnaient l’opportunité de décharger le bus d’un poids. Au lycée de Pétain, beaucoup y descendirent et Raphaël suivit le troupeau de moutons. Ceux-ci le conduisent finalement devant le portail d’entrée. Là-bas, il reconnut la silhouette de Gema qui s’enfuyait presque à sa vue, en se mélangeant à la foule. Son regard était triste.

Dans le parking, Aaron partageait une cigarette avec Théo, celui-ci avait le regard égaré dans le ciel.

« J’ai le pressentiment qu’il va pleuvoir d’ici peu, dit-il à Théo, la tête enfouie dans les nuages.

-Je ne saurais pas te répondre, on n’a pas de télévision à la maison, répondit Aaron en souriant.

-Dis donc, qu’est-ce qui t’arrive, Théo ? lui demanda poliment Raphael. C’est rare que tu me salues gentiment. D’habitude, tu réclames que les salutations soient à l’ordre du jour. »

La réponse tarda à se faire entendre. Théo ne dirait rien, il n’aimait pas parler lorsqu’il fumait, et Aaron n’avait que peu de sujets de discussions. Toutefois, Aaron était l’exécutant idéal afin éructer ses quatre vérités à Raphael. Celui-ci ne redoutait point qu'elles soient très percutantes et sanglantes.

« Tu n’es pas tendre avec Gema et j’avoue que cela m’énerve, lui dit-il d’une voix qui atteignait presque le ton d’une menace. Je veux pas me disputer avec toi, mais si tu continues de te foutre d’elle, sache que je ne me montrerai pas gentil. Tu oses venir vers nous, oubliant comment tu nous traites. Alors, je te le répète et ne te le redirai pas trois fois : fais gaffes à toi et aux autres.

-C’est rare, commenta Théo, le regard baissé sur sa cigarette. Je suis pour ma part assez d’accord avec Aaron, tu me dégoûtes un peu.

-J’étais énervé, se défendit Raphael. Cela ne t’ait pas arrivé de perdre ton sang-froid quand tu te réveilles à minuit alors que tu as un cours d’histoire à neuf heures du matin ?

-Le malheur ne fait pas forcément le malheur de tous, rétorqua Théo. Ne t’en prends pas aux gens qui ne te veulent que du bien, surtout de la part de Gema. Elle est une personne qui se soucie davantage des autres qu’elle-même. Lorsque je l’ai eu au téléphone pour lui souhaiter un bon anniversaire, j’entendais ses pleurs. Je crois que tu ne rends pas comte que du mal que tu peux provoquer chez des gens. Et dire que l’on voulait te retirer de la pauvre pelouse que tu embrassais et que tu as répliqué par des mots ingrats que je ne citerais pas là, c’était le comble de la méchanceté. Je sais que tu t’excuseras, car tu n’as que cela à faire prochainement. Fais-toi pardonner et ta conscience recouvra un semblant de gentillesse. »

Théo ne pipa plus un mot. Sa leçon de moral sut redresser les épaules de Raphael, le jeune garçon éprouvant un tumulte rancœur et de culpabilité que nul ne saurait effacer pour lui. Théo s’appliquait depuis longtemps pour Raphael ne dérive pas vers un mauvais comportement. Il craignait que l’orgueil ne le sculpte dans un corps de nazi.

Et Raphael réprimait sa culpabilité en lui. Il dérapa vers l’ombre d’un arbre d’où il accueillit un plaisir infime à ne rien faire. Il avait l’impression de se laisser mourir entre les bras de la nature. L’herbe galopante gratouillait son menton, les racines de l’arbre se courbaient, pareils aux bras d’une mère universelle. Ses cils vibrèrent de fatigue et il les échoua contre ses yeux sépia. La vibration de l’air dans ses oreilles calma toutes les tentations de l’homme, il avait la sensation sublime d’être libre. Ce ne fut qu’en rouvrant les yeux qu’il décela une ombre à l’horizon, les cheveux ternes se confondant avec le bitume inhumain. La silhouette divagua sa tête vers elle, mais Raphael referma les yeux avec l’espoir qu’elle ne s’approchât pas de lui. Il souhaitait être seul, uniquement seul sous l’ombre de l’arbre. Qu’importe qu’une boule de neige tombe sur l’une de ses joues, il en éprouvait un immense plaisir. Aveugle aux couleurs, il entendit des pas venir vers lui et il sut qu’ils repartirent en arrière, car leur résonance sur le sol diminuait à mesure qu’il désirait les rouvrir.

« As-tu l‘intention dormir une matinée entière sous cette arbre, mon pauvre Raphael ? Lui souffla une voix conciliante. Tu ferais mieux de te réveiller de ce rêve faux, tu risques de tomber bas dans tes illusions. »

Raphael vit les cheveux bouclés de Théo et sa bouche pincée par l’appréhension. Il s’agenouilla près de Raphael, inspira l’air glacial pour en ressentir la nature réelle.

« Des heures se sont écoulées avant que je t’entrevois dehors, fit remarquer Théo. Dormir sous un arbre est une idée sympathique, sauf que la saison hivernale réclamerait que tu ailles se dorloter sous des draps douillets. Si tu veux mourir si tôt, dis-le à Anders avant de succomber.

-Mourir n’est pas dans mes plans, murmura Raphael au bord de la fatigue. Parfois, j’ai le malheur de me rappeler du bon vieux temps, de ce qui aurait pu ne jamais se produire et des mensonges qui me rendraient heureuses. Les mensonges ont la vie dure, ce n’est pas ce que disait Anders ?

-Oublie la vérité et tu te mentiras à toi-même, c’est ce qu’il disait aussi, répondit Théo. Cesse d’être affalé comme cela et laisse-moi une place. Après avoir planché sur un travail sur la littérature allemande et l’art officiel, j’ai les neurones en feu. Un peu de glace saura rafraichir mon cerveau. »

Raphael se releva, repoussant la neige du bout de ses bottes et Théo s’asseyait à sa droite, tel qu’il en convenait à son ami de longue date. Raphael s’empressa de lui confier ses cauchemars.

« Peut-être que tu devrais mettre ça à part, lui recommanda chaudement Théo. Je pense que tu devrais t’appliquer à régler d’autres problèmes que tes rêves. C’est connu que les rêves sont dangereux pour ceux qui les prennent trop au sérieux. Rappelle-toi des prédictions de Cassandre dans la mythologie grecque. Elle a sombrée dans la folie, a été violée par la suite et la mort la détruite totalement. Personne ne voudrait qu’un tel destin ne t’arrive de sitôt.

-Dans quel monde vivons-nous, Théo ? Nous sommes soumis à la tyrannie de l’état allemand et d’un führer. Nous sommes des prisonniers. On nous rabaisse au plus bas rang. Du moins, je le croyais avant qu’Aaron ne me parle des camps de concentration et d’extermination. Cela aurait pu me rassurer, à croire que je ne vivais pas la plus horrible des vies, toutefois j’ai en moi un dégout que je n’expliquerais que par ma colère. Tu savais tout cela et tu n’as pas voulu m’en parler.

-Quels intérêts en aurais-je perçu ? L’interrogea Théo avec une pointe de sarcasme. La complainte des morts n’aurait pas arrangée tes affaires. Parler ne suffit pas à toujours à éclaircir la vérité. Au contraire, cela brouille les voies de la vérité. Tu as lu le journal de ce matin ?

-Non, je n’en ai pas eu le temps.

-Un attentat à la résidence de vacance du gouverneur Charnu, dit Théo. Trois hommes sont morts dans une explosion. A la première lecture, j’ai cru que Charnu était mort. Tu vois comme l’actualité est surprenante dans notre pays, pendant que les explosions sont habituelles dans d’autres. Les résistants agissent sans queue ni tête. Ils posent des bombes en signe de révolte. A la fin, on retrouve des cadavres et des familles éplorées et cela les rend plus horrible aux yeux du monde. Il faut faire la distinction entre ceux qui sont pour la paix et la guerre, tout simplement. Je te dis ça parce qu’il ne faut pas que tu te réjouisses de la moindre mort. Une seule mort peut changer l’opinion publique. Tu comprends pourquoi ton comportement avec Gema m’a outré ? C’est parce que tu lui insuffles ta colère, qu’elle serait à même de répliquer avec colère. Ta colère peut être contagieuse. Aie pitié de sa faiblesse à elle.

-Tu n’abandonnes pas tes leçons si facilement, répliqua Raphael avec un petit sourire. Tu ne peux résister à l’envie d’apprendre des choses à ton prochain. Heureusement qu’on t’écoute sinon tu parlerais dans le vide. Quand j’étais tout petit, il y avait une gamine un peu givrée. A la récréation de l’école, je la voyais autour d’un arbre, marmonner des phrases incohérentes et regarder ses pieds pour ne pas trébucher sur une racine.

-Et c’est en hommage à cette gamine que tu dors sous un arbre, l’arrière-train coincé entre les racines ? L’interpela Théo.

-En quelque sorte. Ou pas du tout. Quand j’y pense, revenons à notre sujet. Ne voudrais-tu pas devenir instituteur pour enfants au vue de ta coutume à donner la leçon aux autres ? Cela te conviendrait parfaitement. Un travail respectable pour un anglais expatrié, un étranger qui plus est dans notre bonne France. Tu as du talent, autant en user pour le meilleur et pour le pire.

-Formater les esprits de jeunes ne me conviendrait pas du tout. Enferme-moi cette idée saugrenue dans un four et n’en parlons plus. Vivement que le printemps vienne, je ne supporte plus l’hiver.

-Oui, prions pour qu’un printemps survienne. »

Théo dut le quitter pour son prochain cours. Raphael ne s’attarda pas sous l’arbre. Un bref instant, il espérait que la silhouette de tout à l’heure, reviendrait vers lui. Il n’entrevit qu’un vide immense qu’un blizzard hivernal rompait dans ses rangs. Le soleil n’apparut plus du reste de la journée grise. Un amas de nuages gris envahissait le ciel céleste. Raphael en confondait le ciel et la terre tant la blancheur le surplombait.

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