Chapitre 5

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Devant la villa des Matteo, la pelouse était parfaite, coupée au millimètre près. La fête avait commencé depuis assez longtemps et les invités jouaient sur l’herbe propre. Le ciel était dépourvu d'étoiles qui pouvaient transporter les curieux vers des sentiers inconnus et où la liberté serait une belle utopie. Vêtues de robes souples et de tissus aussi légers que le vent le voulait, les jeunes filles perdaient la pudeur qu’elles arboraient avec fierté au lycée. L’alcool leur faisait perdre la notion des saisons. Même en plein hiver, ils s’allongeaient sur le sol et roulaient en riant. Ils baignaient dans l’illusion d’un monde dépourvu de contraintes et de devoirs moraux. Les embrassades étaient nombreuses et un couple, contre un arbre, paraissait vouloir s’éterniser dans un langoureux baiser que Cupidon ne songerait à déraciner si facilement. A l’intérieur, un DJ mettait la musique et l’ambiance suivit le fil des mélodies dansantes. La scène de danse se situait dans le salon où un buffet de boissons et de gourmandises était à disposition. Raphaël ne perdit pas son temps et prit un verre de whisky, qu’il avala d’un coup. La boisson ne l’enivra pas si prestement qu’il ne l'aurait cru avant d’avaler la première goulée.

  • Salut, Raphaël, dit une voixt timide.

Gema, la prétendue reine de la soirée, lui souriait. Ses cheveux raides lâchés cachaient ses yeux bruns, elle portait un jean et une chemise noire. Son vernis était violet, ses paupières lourdement maquillées d’ocre et son teint était laiteux. Elle paraissait tellement malade que son visage imitait la pâleur de la lune, chose exceptionnelle aux yeux de Raphaël. Avec un naturel déconcertant, il la comparait à une vierge pleureuse, une femme que l’on ne peut toucher sans autorisation divine. Malgré cette pensée, elle était irrémédiablement renfermée sur elle-même, la face s’empourprant de plus en plus d’une rougeur mignonne.

  • Bon anniversaire, lui déclara-t-il. Ça fait longtemps que je ne t’avais pas vu. Tu ne reviens plus au lycée, j’ai plus personne à qui parler de mathématiques. Comment les choses se passent pour toi ? Ce n’est pas de la faute d’Odbart si tu ne reviens pas nous voir ? Aurais-tu peur de lui ? Ou de quelqu’un autre ?
  • Tu me comprends… je… je…je ne peux…plus y aller. J’ai… ai… des cours à … domicile. Kesara te cherchait… hier, mais elle… ne t’a pas trouvé.

Gema était une personne fragile, mais elle manquait cruellement de confiance en elle. A force de se sentir inférieur aux autres, elle fut sujette à un bégaiement qu’elle ne pouvait plus contrôler. Elle se perdait souvent dans la construction de ses phrases et après, on ne savait plus ce qu’elle disait. Il fallait être patient pour s’attarder sur ses mots, les rattacher les uns aux autres et saisir toute leur signification. En situation où elle se retrouvait dans la foule ou entourée d’inconnus, son handicap se révélait à chaque parole.

  • Ne parlons plus de Kesara, on parle de toi. Tu vas bien moralement ?

Raphaël insistait pour qu’elle se confie à lui, mais tout ce qui les entourait la bloquait dans ses retranchements. Il lui tapota gentiment sur l'épaule, une manière à lui, de l'encourager dans les moments durs, bien qu'il ne pourrait pas toujours être présent pour ceux qui en avaient rudement besoin.

  • Oui, je me dois de… tenir le coup… pour toi, déclara-t-elle avec son bégaiement étouffant ses mots remplis d’indulgence.

Pour Raphaël, Gema n'avait pas à tenir le coup pour lui. Qu'elle se préserve du mal et il ne s'en porterait que mieux. Facile à dire pour une demoiselle qui avait la main sur le cœur. Finalement, l’égoïsme la requinquerait plus qu’il ne saurait le croire. Le visage caché par la longueur de ses cheveux sombres, Raphaël songeait à ce qu’elle se les raccourcisse, car il arrivait mieux à y faire rayonner un tendre sourire.

  • Tu es aimable, lui dit-il tout en ingurgitant un nouveau verre, cette fois-ci de vodka.

Gema s’en alla vite, cette atmosphère ne lui plaisait guère. Assez timide, elle avait eu du mal à s’intégrer dans la bande d’amis. Une leucémie la fit sombrer plus dans la tristesse et la douleur. Jamais un garçon n’avait posé un regard sur elle et les filles la ridiculisaient sans arrêt. Et la cause devait être une stupide maladie exécrable.

Sa chimiothérapie durait et durait sans que l’on puisse en voir le bout. Elle ne raconta rien, ne voulant embêter les autres. Pour stupide décision, elle eut à s’envelopper dans des draps de linceul. Cependant, elle sous-estima les yeux gris de ceux qui regardent, lorgnent le monde d'une voix muette et ne préservent les mots que si la mort ne les guette pas. Théo remarqua son changement et derechef, il lui échut d'en informer la bande. Ce jour-là, elle ne put renier cette dure réalité. Moins heureuse, elle ne fréquentait plus le lycée. Ses proches parents payèrent des cours à domiciles, par peur qu’elle ne puisse poursuivre des études supérieures. Son anniversaire avait sûrement été organisé par ses deux cousines.

Son arbre généalogique parlait de trois frères qui eurent chacun, une fille. Espagnoles, elles apprirent leur langue natale dès leur plus jeune âge. Unies par les doigts de la main, les trois cousines étaient inséparables. Elles jouaient ensemble, avaient un groupe de musique, partageaient les mêmes activités. Mais les amitiés connaissent souvent des fins tragiques dans un sens. Vers la cinquième, Kesara se moquait de ses deux meilleures amies, les méprisait. La prétentieuse Kesara s’incrusta dans un groupe raciste. La fissure devint plus grande avec le départ de Diana à Barcelone et la maladie de Gema. A ce jour, leurs relations ne s’étaient pas améliorées, malgré tout, elles se voyaient toujours au sein de la bande ce qui créait de multiples conflits.

Ce soir, l’occasion de boire se présentait à Raphaël. Il s’empara d’un verre et le remplissait une fois, deux fois, trois fois, puis quatre fois. Il en perdit la raison et titubait, n’arrivant plus à tenir debout. La nuit devint sombre, la fête battait son plein. Les étoiles étaient comme des perles cousues sur le voile ténébreux de la nuit. Au commencement de la nuit, elles s'absentaient de sa vue et la voûte céleste paraissait un mur bleu foncé. Rien de plus. Rien de moins. Le toucher de la pelouse lui paraissait comparable à celui d’un simple matelas. Et les bras réconfortants d’une jeune fille aux yeux bleus ne purent l’arracher à la douceur de la terre verte. L’étrangère marmonnait des mots, néanmoins il était trop ivre, peu clairvoyant, pour que les sons parviennent à ses oreilles. La mystérieuse silhouette fit appel à des inconnus dans la noirceur de la nuit que les lointaines lampes de la maison rendaient plus impénétrable. Perdu dans son sommeil sans fond, il entendait des voix cruelles se perchaient au-dessus de lui, tels des corbeaux, rapaces noirs.

Le lendemain, il se réveilla avec stupeur sur un canapé de velours rouge. De son regard embrumé, il aperçut Gema, assise dans un fauteuil, les yeux rivés vers une fenêtre. La tête posée sur un oreiller, il aurait voulu rester dans sa position confortable s’il ne s’était pas senti à l’aise dans cette maison inconnue. S’efforçant de décrocher sa tête du douillet oreiller, Raphaël en éprouva un sacré mal de crâne et dit :

  • Aie, qu’est-ce qui s’est passé ?

Gema s’approcha de Raphaël et lui tendit un grand verre d’eau. La fraîcheur liquide le surprit si bien, que l'eau coulait vers la commissure droite de ses lèvres. Sans nul doute, il avait dû défrayer la chronique. Il ne savait plus trop pourquoi il avait bu.

  • Tu as trop bu, c’est le résultat de tes déboires !
  • -Je sais, boire n’est pas la meilleure chose pour moi. On est quel jour, lundi ? Non, jeudi !
  • -Tout faux, Mardi.
  • - Quoi, tu ne m’as pas réveillé ? J’ai cours, je ne peux pas me permettre de rater de cours.
  • -Je comprends, dit-elle les yeux baissés. Tu sais, je…

Le jeune homme l’interrompit en lui bouchant la bouche avec sa main. Perplexe, Gema n’osa pas s’opposer.

  • J’ai pas envie de te parler, répliqua-t-il en s’essuyant impulsivement les yeux lourds. Quand tu peux me rendre service, il faut toujours que tu me mettes dans la galère. C’est toujours la même chose.

Gema ne répliqua pas et laissa Raphaël, s’en aller sans qu’un seul regard ne soit tourné vers elle. Dans la rue qui l’emmenait au foyer, le soleil au loin se levait et les lumières des lampadaires publics s’éteignaient. La nuit ruinée en l’espace de quelques heures, abandonnait son sombre manteau pour que la place soit faite pour un nouveau jour, qu’il espérait lumineux.

Retard inévitable, Raphaël dut s’encombrer d’heures de colle, ce qui ne fit qu’accroître sa colère déjà existante depuis le réveil. N’arrivant pas oublier cette fureur au fond de son être, il appela Gema sur son téléphone portable et laissa un message vocal où il disait, dans un pur élan de rage inavoué :

  • Pourquoi t’existe ? Tu peux me le dire ou pas ?

Une folie qui l’avait poussée à être si désagréable et cruelle, lui passait parfois par la tête. Il s'essayait à se repentir sur ses actes. Et ce dernier geste était la preuve indigeste de sa méchanceté écorchée. Pour éradiquer sa migraine, il décida de faire un tour de vélo, liberté dont il ne se passerait aucunement. Le matin, à l'heure où le soleil se dérobait encore à se lever dignement, il allait se balader sur les deux roues. Le vent de liberté, provoqué par la vitesse, l’apaisait délicieusement. Ses jambes l’emmenaient dans des coins perdus, le désir de ne pas s’arrêter dans son élan, pouvait demeurer en lui, et durant des heures gigantesques. Ses heures de cours, ils les maudissaient en une fraction de secondes et il reportait l’angoisse du futur pour plus tard.

Le soir, il retourna dans sa chambre et se réjouissait de dormir. Les rêves l’envoyaient dans un lieu doux et paisible. Ces moments aussi courts qu'une impression lui donnait, lui semblait s'allonger comme une symbiose de bonheur exalté et de frustrations ressortant des tréfonds de son cœur éméché.

Longtemps il avait rêvé, longtemps raconter ses histoires au sein de son esprit resté chimérique. Ses rêves étaient une sorte d’échappatoire. L’illusion d’être libre se trouvait réalisable, une sérénité envahissait son corps. Chaque nuit était l'heure de s’épanouir. Ses rêves le rendaient si heureux, qu’il les regrettait fortement à son réveil. En venait alors, l’envie gigantesque, immense de voir le temps passait vite. Par ailleurs, tout avait un sens qui pourtant lui échappait et souvent, le même rêve revenait, comme pour le hanter et lui faire dire qu’il ne pouvait s'en aller. Celui-ci était sombre, Raphaël se noyait dans une eau profonde dont le fond l’attirait et ne le lâchait pas. Un sentiment de désespoir s’accentuait et une silhouette étrange le ramenait à la vie. Yeux argentés, vêtements blancs, chevelure blonde vénitienne éteinte de sa lumière et des larmes écarlates ne voulant que s’exprimer. Elle frôlait sa joue. Raphaël ouvrait les yeux, le soleil l’avait sorti de son sommeil. Il n’y avait jamais eu de suite.

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