Chapitre 4

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Si les frasques d'Odbart n’avaient pas rebuté Raphael, qu'il s'en soit pris à une amie, Gema, le forçait à lui prêter une attention toute fondée. Par une immondice de bêtise, Odbart avait eu la vulgaire méchanceté de balancer du deuxième étage d’un bâtiment de la crème fouettée. Et Gema en a rudement subi les frais, au profit des fous rires de la foule l'entourant. Une telle humiliation promettait une effusion de rage. A peine eut-il posé le pied dans la classe sans surveillance que Raphael le prit à part et lui donna un poing dans le ventre, si amaigri, si écartelé par ses os. Le coup laissa ribouler une lippée de sang rouge. Théo se retint de forcer Raphael à cesser son geste. Au moment de réprimander cette tentative, il se demandait ce qui l’avait incité à agir de la sorte. Etait-ce une raison de vengeance réciproque ou une peur que son ami lui inspirait ? Devant les autres, Odbart se massait le ventre à cause de la douleur que le poing de Raphael lui avait assené. De son esprit, ces mêmes mots scandaleux cinglèrent sa voix.

  • Toutes les passions nous font faire des fautes, l'amour est puissante et elle te rend encore plus ridicule que tu ne l’es avec ta tragédie, ronchonna Odbart doté d’une valeur philosophique.

Personne ne comprit, Raphael garda cette phrase en lui. Il savait qu’elle avait une signification profonde et qu’inconsciemment, il aurait le malheur de s’en rappeler un jour ou l’autre. Finalement, les trois amis abandonnèrent Odbart avec son sourire empli de sérénité. Les trois camarades se dispersèrent et s’éloignèrent vers des directions différentes.

Dans sa salle de classe, les tables couinaient sous le poids des élèves, le professeur tardait dans sa salle de repos. Raphael avait horreur d’attendre les gens qui ne venaient pas à l’heure donné. Soudain, c’est avec surprise que Raphael vit Odbart se mettre à côté de lui en cours de mathématique. En plus de ne pas l’avoir entendu venir près de lui, Odbart osait se mettre sur son chemin ou plutôt en sa compagnie.

  • Tu sais qu’il y a des places libres ? lui indiqua Raphael, à la fois agacé et rancunier.

Odbart lança un regard circulaire dans la classe, puis le retourna vers Raphael, les yeux pestant déjà des insultes sourdes, ce que supposait Raphael dans son âme. Odbart sortit ses affaires de son sac à dos, les posa méticuleusement sur sa portion de table, veillant à ne pas franchir la frontière entre leurs deux bureaux respectifs.

  • Je le sais parfaitement, répondit Odbart, mais je désire faire plus ample connaissance avec Raphael Lesbrain.

Raphael crut que la drogue empoisonnait l'esprit de l'ennemi, mais il ne put voir si ses yeux étaient aussi sombres qu'il le pensait, car la clarté du jour faisait barrage. Ainsi, Raphael serra ses doigts, les uns contre les autres, en signe de menace réelle. Il pointa son regard furieux vers son voisin et la menace à peine voilée, perça l’armure fine d’Odbart.

Mon poing ne t’a pas suffi, tu en veux un nouveau sur la gueule ? gronda Raphaël.

Réfléchissant à la démarche à suivre, Odbart se pressa de lui rétorquer, d'une voix faussement apeurée. Il semblait s’être remis admirablement de l’attaque féroce de Raphael.

Non merci, ton poing m’avait déjà fait assez souffrir, fit remarquer Odbart. C’était atroce...

Tellement atroce que tu as raté les cours durant une semaine de ce que je me rappelle, se moqua ouvertement Raphaël, se justifia le jeune adolescent.

Non, j’ai malheureusement été contaminé par un rhume, annonciateur du solstice d’hiver et cela m’a empêché de venir. Les médecins ont autorité sur mes sorties. Tant que je tousse à en étouffer, je suis obligé de rester chez moi.

Pourquoi tu continues à me parler, sachant parfaitement que mes poings n’ont pas fini d’en découdre avec toi, répliqua Raphaël. Après avoir rendu la vie impossible à Gema, tu devrais t’estimer heureux que j’en reste là !

Gema était l’appât dans l’histoire, elle est si timide et faible, souligna Odbart en se massant le ventre. Etre ami avec toi me rendrait immensément heureux, tu es fascinant pour la plupart d’entre nous. Tu as cette fureur de vivre que beaucoup redoutent au point qu’ils ne t’approchent pas. Certains n’osent pas parler de toi, de peur que tes soi-disant yeux sépia ne viennent percer à jour leurs pires péchés dans ce monde.

« fascinant » est le mot pour me désigner, alors ? découvrit l’élève aux yeux ébahis. Tu ne dois pas être la première personne à me donner cet adjectif. Pour Gema, elle ne mérite pas le traitement comme celui que tu lui as infligé. Timide et faible, tu peux l’accoutrer de tous les adjectifs au monde que je ne t’accorderais aucun crédit si tu te mets à l’insulter de la sorte.

Pour sûre ! Qui aimerait se faire traiter de la sorte ! S’esclaffa Odbart. Ne t’inquiète pas, Raphael. Se faire insulter est devenu monnaie courante en France et dans le monde entier, je présume. A coup sûr, on n’est pas les plus à plaindre dans notre Lezay-sur-Seine.

Sans qu’il ne s’y attende, le fleuve de leur conversation mena son chemin entre les deux élèves. Par la suite, Raphael s’entendit avec son ancien ennemi, abordant des sujets variés en matière culinaire, ce qui se révélait des sujets limités par les propres goûts de Raphaël. Il parla de confiseries, pâtisseries et d’une recette de tarte au citron meringué, chose qui aurait aguiché les yeux verts de Théo dans le domaine culinaire. Le professeur ne paraissait pas être gêné de la discussion d’Odbart et un sourire lui apparaissait sur le visage, quand Raphael s’égayait par les mots de son voisin. Soudain, le professeur sortit sa pochette, où il l’avait l’habitude de ranger les notes. Par ordre alphabétique, il les distribua en ajoutant des commentaires allant de «très bien» à «désastreux». Odbart eut un «assez bien» et Raphael, un «moyen».

Midi sonna, les élèves se dispersèrent, tous rentrèrent chez eux pour déjeuner. Odbart se frayait un chemin difficile, dans la foule dissipée. Il abandonnait Raphael, aussitôt qu'il ne percevait plus d'intérêt à s'attacher à lui. Raphael n’avait pas la faim qui tiraillait son ventre. Anders fermait toute la journée le foyer et ne le rouvrait qu’à quatre heures. Pour passer le temps, Raphael avait trouvé un moyen… ou plutôt une invitation. Gema profitait de ce problème pour l’inviter à déjeuner chez sa cousine, Kesara.

Ce mercredi-ci, un grand dîner se faisait entre relations allemandes du gouverneur d’Espagne du Nord et l’élite sociale de France. Pour le moment, l’adolescent priait pour que le temps raccourcisse le long chemin qu’il prenait d’habitude tout le long de l’après-midi. Raphael savait qu’il aurait prié, brûlé un cierge pour la Vierge ou psalmodiait des incantations à de grands et illustres inconnus que son esprit aurait façonné tout seul. Dans la morne solitude qui s’entichait de lui, les cours ne parvenaient pas à l’extraire de ce diable mollement du temps.

L’autre moitié du jour, après un midi rougissant sous le zénith timide de la fin d’un clément hiver, se poursuivit avec les cours de chimie, d’anglais et d’économie. Raphael était à l’aise dans les matières scientifiques où sa logique rompait les rangs de l’imaginaire et que sa tête fumait littéralement à force de réflexions intempestives. Lire était pour lui, une besogne dont il n’était pas parvenu à éprouver le moindre plaisir, sans pour autant qu’il en éprouve un mépris sidérant de frondeur. Feuilleter les textes de La Rochefoucauld le rendait dépourvu de commentaires. L’histoire et la géographie ne le passionnaient guère, bien que les dates ne lui ressortent pas de la tête. D’après ce qu’il savait, l’histoire était déjà lourde de sens et de contresens pour qu’il ne s’avance pas dans un terrain si boueux.

A la sortie des cours, les deux heures de colle le laissèrent comme abandonné et il ne put que s’avancer sur ses prochains devoirs. La pendule s’avérait ne pas vouloir prendre une allure rapide. Les aiguilles tournoyaient à une vitesse si lente. Dans son esprit las, Raphael s’était imaginé une horloge en train de fondre. Contre des courants de paroles et d’actes, il n’aurait pas pu s’endormir devant l’ennui qui rampait vers lui.

La fin de l’heure de colle sonna telle une délivrance divine, Rebecca la surveillante le fit sortir vingt minutes en avance. Eblouissante, il ruisselait une aura protectrice en la personne de Rebecca. Comparé à nombre de surveillants, elle était assez laxiste avec les règles et cela n’étonnait personne qu’elle ait un tel succès en tant que grande amie de la plupart des élèves.

Il se précipita à course rapide vers la porte de sortie où deux militaires faisaient office de gardiens de la paix. A l’évocation de cette attribution noble, Raphael désirait plus leur rire au nez qu’autre chose. Des gardiens de la paix devraient être sommés de retirer leur arme. La paix avait été réduite à néant dès que les armes s’extirpèrent de leur étui d’emballage. Et le fardeau de cette faille dans la paix ne revenait qu’aux nazis, à eux seuls.

Après, Raphael prit automatiquement la route des transports. A ce que Théo répétait toujours, à l’approche des chenilles mécaniques, les bus ne symbolisaient qu’entassements de matières humaines grasses. Les pauvres piétons jouaient aux sardines. On y transpirait, les virages s’amusaient à faire tomber les passagers. Certains n’attiraient pas d’air et d’autres permettaient d’évacuer et à chaque ouverture, l’espace obtenait une nouvelle bouffée fraîche.

Loin des yeux vicieux, Raphael emprunta la route en direction du foyer. Dans sa chambre, il entama les devoirs, en écoutant du rock. La difficulté des exercices ne le ralentissait pas, seule une dissertation le fit patauger. Dix-neuf heures passés, Raphael enfila une veste et repartit après deux heures de révisions. Ce soir, une fête chez une amie était organisée. Elle se déroulait dans la grande villa de Kesara, dont la cousine Gema avait insistée pour célébrer ses seize ans.

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