Réponse à "BRADBURY CHALLENGE 2017-2018 semaine 12/52"

de Image de profil de jomojomo

Avec le soutien de  Lydia, Bajoka 
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Chambre 12, dématernité.

La jeune maman sourit la mine fatiguée. Elle a l'air heureux avec son bébé dans les bras. Ses yeux l'enveloppent insatiablement. Tableau iconique. Le monde se tient discrètement à l'écart sur le pas de la porte. Il attend la fin de la trêve pour se manifester. Pourquoi offre-t-elle l'enfant à l'infirmière à coté de son lit, avant de chercher son nom sur le badge accrochée à la blouse : Eve ?

– Eve icrem

« Evicrem », quelle est cette langue incantatoire. J'ai dû mal comprendre.

Dans les yeux de la mère l'ombre d'une inquiétude succède à la joie. Ses lèvres ferment un sourire quand l'infirmière pose l'enfant dans son berceau puis recule jusqu'à la porte d'entrée et disparaît avec lui. Eve souriait aussi, les yeux tournés vers la maman. Dans la chambre, les parents attendent et parlent d'un ton léger. Ils rient ensemble indifférents. Je les envie presque. Ils n'ont jamais revu bébé. Le savaient ils ? Je crois que oui. Je crois même que ça les soulage. Eve l'a emporté. Dans le secret du couloir son visage se détache du nourrisson. Elle revient vers la salle des nouveaux ...dénés, me souffle-t-on, indifférente à l'enfant qui dort paisiblement. Dénés ?

Eve croise une collègue qui s'éloigne d'elle, esquisse un salut de la main à peine ébauché déjà caché – les gens s'excuseraient-ils de vivre ici ? Elle se laisse happer par l'une des portes du couloir. Derrière, une pièce aux couleurs affadies où l'infirmière abandonne l'enfant non sans avoir pris soin de vérifier si tout allait… mal ? Elle sort de mon champ de vision. Lui reste seul. Que peut-il bien penser. Il n'a pas l'air anxieux. Attente, silence à peine troublés par le passage assourdi d'un chariot à proximité. Mais les sons ont quelque chose d'inachevé, restent en suspens dans l'air comme des points d'interrogation.

Eve réapparaît, pourquoi ce malaise quand elle prend l'enfant dans ses bras. Il pleure. Sa bouche se tord, ses petits bras gesticulent maladroitement. Et je pleure moi aussi. Mais les gestes...suis-je devant un miroir. L'infirmière lui parle doucement et les cris redoublent. Je crie aussi. La jeune femme ne s'en soucie guère. Elle ne comprend pas qu'elle le maltraite ? Elle le berce, murmure des sons étranges où les mots entrent dans la bouche, aspirent l'air.

– Revourt al rella av no, àl, àl.

L'infirmière parle une langue où la douceur s'engorge dans la brutalité gutturale. Monde étrange. Je n'avais pas rêvé.

Les pleurs s'enroulent dans les cris puis se redéploient, disparaissent à nouveau absorbés par de petits poumons fragiles. Eve fredonne un chant fait de feulements et de hoquets surprenants, se déplace dans la pièce avec une démarche que je n'avais jamais encore observée: elle attaque le sol de la plante du pied et termine son pas par le talon. Elle comprend enfin que ses bercements contrarient l'enfant et le remet dans son berceau. Il se calme aussitôt. Et moi je doute de sa compétence. La jeune femme revient alors dans le couloir en tirant le landau.

Dans ce monde vos parents vous abandonnent sans remords, se réjouissent même de votre disparition et la tendresse fait pleurer les bébés. Eve est complice. La maternité est complice et l'infirmière fait donc son travail consciencieusement avec la dose de professionnalisme adéquate à la situation. Ici suffisamment de désamour pour accompagner l'enfant pour son premier voyage.

Ils remontent vers La Salle des Soins Post Natal. L'enfant dort toujours. Il ne se réveillera pas. Sa peau se marbre de plus en plus, son visage, son petit visage de poupon se fripe. Il entre en phase initiale dirait-on. L'infirmière ne peut empêcher une pointe de gaieté d'éclairer son regard. Elle sait, elle a l'habitude et elle n'intervient pas. Je suis scandalisé. Il faut réagir. Un médecin vite. Pourquoi suis je figé. Je ne peux rien faire. Pourquoi? Voilà la salle.

C'est une césarienne. La maman est allongée sur la table d'opération. Sa maman. Elle s'éveille juste sous l'effet de l'anesthésique qu'on lui a prélevé. Mais je viens de l'apercevoir il y a un instant et elle était tout à fait consciente.

Maintenant les choses s'accélèrent, il le faut mais sans précipitation. Les gestes sont sûrs. Chacun sait ce qu'il doit faire. Eve entre dans la pièce de dos. Les gens circulent comme si regarder le monde les yeux dans les yeux était insupportable. Ils fuient la vieillesse et l'âge adulte, tournent les talons aux prémisses de la vie. Mais ne devrais-je pas dire de la dévie ? Il y a quelque chose de terrible dans ce déroulement.

Eve pèse le petit être : solik siort. Elle le prend dans ses bras, le débarrasse du linge qui l'enveloppe et le confie au gynécologue. Toujours les mêmes gestes et leur mouvement rentrés, on dirait…une crainte… de la pudeur...non plutôt de la honte. C'est ça. De la honte. Je comprends enfin. Ici on ne naît pas et c'est un soulagement heureux pour tous.

Tout va bien, semble-t-il. Le personnel plaisante. C'est une dénaissance facile. L'enfant s'enveloppe d'un liquide sanguinolent. Le médecin connecte le nouveau déné à son cordon ombilical puis le loge délicatement dans le ventre maternel. Il ferme l'ouverture d'un coup de bistouri. Plus de trace sur la peau. C'est fini et tout s'est bien passé. La maman a son gros ventre. Il faut attendre que cela se résorbe. Neuf mois pour qu'il n'y paraisse plus, quelques mois supplémentaires pour que la mémoire efface les dernières traces. Nous n'aurons jamais été conçus enfin, ni imaginés, ni rêvés, ni désaimés.

Là, dans la douceur maternelle, moi qui deviens lui dans les palpitations d'un cœur. Lui qui s'anéantise peu à peu, se recroqueville autour de deux cellules, deux molécules, rejoint un cycle d'une autre nature, dans un autre univers, dans l'absence des hommes. Plus rien, ni son, ni image, ni voix.

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En réponse au défi

BRADBURY CHALLENGE 2017-2018 semaine 12/52

Lancé par Bajoka

Bonjour à toutes et tous !

Reprenant le principe d'écrire une nouvelle par semaine, et ce sur une durée d'un mois, renouvelable pendant un an, nous vous proposons le défi de cette semaine !

— rédiger une courte nouvelle, avec ou sans chute , 1300 mots maximum (soit moins de 5 minutes de lecture) ;
— durée 7 jours, vous postez quand vous voulez jusqu'au septième jour inclus ;
— date de cette semaine (7jours) : du lundi 27 novembre au dimanche 3 décembre 2017 inclus ;
— sujet : libre !

Soyez heureux.ses, créatifs.ves et motivés.es,

Pour en discuter toutes et tous ensemble, bienvenue là :

https://www.scribay.com/talks/17270/bradbury-challenge-2017--2018-vous-etes-toujours-la--

Pour accéder à toutes les nouvelles depuis le lancement rendez-vous là :
https://www.scribay.com/author/727823185/nouvelles--rbradbury--2017---2018

Bonne écriture, et à très vite,

Toute l'équipe !

Commentaires & Discussions

Chambre 12Chapitre7 messages | 4 ans

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