Chapitre 35 : Réémergence (2/2)

8 minutes de lecture

Docini était livide. Yeux dilatés. Coincée dans l’instant, sa gorge nouée, si bien que les mots peinèrent à émerger.

— Pourquoi ? demanda-t-elle. Il n’avait aucune raison de…

— Il en avait, corrigea Nidroska, chevrotante. Tout ce temps, il me l’avait caché. Il a laissé une lettre à ses pieds, dans laquelle il avait exprimé explications et excuses. Avant de me rencontrer, il vivait encore avec sa famille. Sa mère était banquière, et s’était attirée la hargne d’un fou qui la jugeait responsable de sa condition financière déplorable, alors qu’il épuisait tout son argent aux dés. Un jour, il s’est introduit chez sa famille, hache à la main. Il a tué le frère et le père d’Unthae. Sa mère a couru dans la rue pour demander de l’aide, mais quand les gardes s’étaient apprêtés à l’arrêter, l’assassin lui a fendu le crâne avant qu’ils l’abattent de deux flèches dans la poitrine.

— Où était Unthae, pendant ce temps ?

— À la taverne. Il ne se doutait de rien. Il n’aurait jamais pu savoir. Tout comme je n’aurais pas pu savoir cette histoire, car il ne s’est jamais confié. En fait, il m’avait dit que comme moi, il avait abandonné sa famille… Il avait d’abord tenté d’effacer son chagrin dans le travail. Puis il m’a rencontré, et s’imaginait que le bonheur le comblerait. Sauf que d’après ses propres dires, c’était éphémère. Quand il a compris que jamais il ne s’en remettrait… Que cet épisode le hanterait jusqu’à la fin de sa vie… Il a mis fin à ses souffrances.

Une minute durant s’étendit le mutisme. Réfugiée dans son verre, Nidroska relâchait ses membres, incapable de contenir ses sanglots. Docini, devant elle, ne trouvait point les paroles pour la consoler. J’ose à peine imaginer les détails. De sinistres oscillations au moment où elle émerge du sommeil. Les yeux qui se lèvent, découvrent l’horreur. Une ombre la couvrant tandis que la corde grince. Le corps de son bien-aimé virant au bleu… Elle a dû hurler. Elle a dû espérer que c’était un cauchemar. Mais il n’en fut rien.

Le gobelet glissait des mains de la capitaine malgré son maintien constant. Jambes pendues par-dessus sa chaise, se balançant à l’excès, elle eût été capable de vider l’entièreté de la bouteille. Néanmoins s’interposa Docini : elle la saisit d’une main, et tendit l’autre à son amie. Un flot de tendresse embellissait son faciès.

— Vous avez eu un immense courage de vous épancher, reconnut-elle. Pitié, ne vous morfondez à cause de ce terrible souvenir… Vous n’êtes pas responsable de sa mort.

— Tu as raison, répondit Nidroska. C’était il y a presque une décennie, après tout. Mais lorsque ce souvenir ressurgit, il me hante un moment. Comme si Unthae avait transmis un traumatisme en vainquant le sien.

— C’est horrible… Je ne sais pas quoi faire.

— Tu m’écoutes. Tu compatis. C’est déjà beaucoup.

Nidroska peina à décocher un sourire. Une fois levée de son siège, peu désireuse de s’enivrer, elle contourna le bureau pour mieux se rapprocher de sa protégée. Pourquoi me fixe-t-elle d’un regard aussi ardent ?

— Le deuil a été difficile, déclara-t-elle. Tous les mois suivants à rester seule m’ont prouvé que j’avais besoin de compagnie. Et que je désirais par-dessus tout faire de la mer ma patrie. Comme je ne voulais pas endurer des contraintes de matelote, j’ai fondé mon propre équipage, et l’ai dirigé dès que Decierno avait achevé la construction de ce superbe navire. La suite se constitue d’épiques péripéties le long des côtes continentales. Mais, du fait cette irréparable blessure interne, j’ai de suite adopté un comportement particulier auprès d’eux.

— Lequel ?

— Celui que tu connais. Une proximité parfois trop grande. L’irrépressible envie de trop en connaître sur eux. Je me sens responsable de chaque homme et chaque femme à bord de ce bateau. Si je souhaite tout connaître d’eux, c’est pour éviter qu’un autre malheur survienne. C’est pour ça que j’étais inquiète pour toi… Si par malheur tu…

Les larmes remontaient. C’est touchant. Ces émotions déferlent en continu. Penchée était la capitaine qui se décrochait du regard de Docini, laquelle, au contraire, l’admirait toute entière. Lentement, elle posa son index sur sa joue, et une goutte miroitante toucha son ongle. Aussi la capitaine mit sa joue dans le creux de sa main.

— Il y a autre chose, décela Docini. Votre humour. C’est un rempart contre la cruauté du monde, n’est-ce pas ?

— Oui, confessa Nidroska. Il camoufle de plus profondes émotions. Enfermer ma souffrance est sans doute une piètre idée, car quand elle se libère, elle est plus dévastatrice. Si je suis attachée à mes compagnons, je devrais être capable de pleurer avec eux… Comme lorsqu’il a fallu enterrer nos amis, récemment.

Elle n’est pas anéantie, mais tout de même marquée. Je dois y remédier. Alors que l’affliction côtoyait la capitaine de plus belle, Docini l’accueillit dans ses bras, lui caressa du haut du dos. Longtemps garda-t-elle le contact avec la capitaine, si bien qu’elles se prirent la main entre des œillades.

Puis Docini se trahit. Par l’érubescence dont se teignit son visage. Par la cadence à laquelle battait son cœur. Par son pincement des lèvres. Par l’insistance avec laquelle elle fixait son interlocutrice. Serait-ce possible que… Non. Cela ne se peut.

— Je sais pourquoi tes traits se plissent ainsi, devina Nidroska. Dis-le-moi franchement, Docini : qu’as-tu pensé de l’instant où je t’ai fait du bouche à bouche ?

— Eh bien…, hésita Docini. J’étais ailleurs. Frôlant la mort.

— Cette opportunité se présente de nouveau. Me le permets-tu ?

— J’en mourrais d’envie… Seulement…

Au moment où Nidroska plaqua ses mains entre ses joues, elle ne ressentait nul désir de se retourner. Ses paupières se fermèrent et ce corps s’inclina à l’instant rêvé. Docini goûta avec plaisir aux lèvres qui lui étaient offertes. Pareille volupté entraîna des frissons tout le long de son corps. Au hérissement de ses poils, au bond de son organe vital contre sa cage thoracique, elle prolongea elle-même le plaisir. Ses doigts s’enroulèrent dans les cheveux de la capitaine comme sa langue s’introduisit dans sa bouche.

Elles finirent de s’embrasser. Face au sourire de sa capitaine, Docini ne cessait de s’empourprer, toutefois se retourna-t-elle abruptement. Des tremblements la secouaient malgré elle.

— Je ne peux pas…, souffla-t-elle.

— Liliath et moi nous engagerons sûrement de façon plus sérieuse un jour, dit Nidroska. En attendant, nous gardons une conception libre de l’amour. Ne te tracasse pas !

— Le souci est ailleurs… C’est juste que…

— Tu ne savais pas que les femmes t’attiraient. Oh, Docini, je l’avais deviné depuis un moment.

Docini écarquilla les yeux, toujours rompue à l’assurance de sa capitaine. Peu à peu elle osait la regarder de nouveau.

— Mon premier doute a été lorsque je te reluquais, se remémora Nidroska. Tu avais l’air gênée, mais pas comme quelqu’un uniquement attirée par le sexe opposé. Et puis, quand j’ai roulé quelques galoches avec Liliath, j’ai vu que tu nous biglais.

— Vous étiez splendides, avoua Docini. C’est un bonheur que je vous souhaite… Mais le mien…

Bras le long du corps, livide, l’ancienne inquisitrice tressaillait continûment. Ainsi son amie lui tendit sa main à son tour. Tout pleur avait disparu de sa figure.

— Tu as peur, sentit-elle. Et je crois savoir pourquoi.

— Par crainte des représailles, murmura Docini.

— Tu as dû te refouler durant tant d’années. Tu mérites désormais l’épanouissement. Je suis là pour t’aider.

— Mais à quel prix ? Godéra me détestait déjà. Parce que je suis faible, parce que je suis une cible tout désignée pour répandre sa haine. Et maintenant, je lui donne une raison supplémentaire de m’abhorrer ? Pourquoi a-t-il fallu qu’il en soit ainsi ?

— L’intolérance surgit comme une barrière impossible à surmonter. Comme je le dis si bien, ta sœur, je lui crache dessus. Je suis fille unique, mais je pense que quand les liens de sang échouent, tu dois en trouver d’autres. Moque-toi bien de l’opinion de tes opposants, peu importe combien ils t’étaient proches. Vis pour toi-même. Assume qui tu es.

En suis-je seulement capable ? Docini s’infléchit à hauteur de sa capitaine. Ils l’ont répété à grands renforts d’encouragements : me terrer ne me protègera que temporairement. Elle aussi sentit sa cornée s’humidifier, mais elle l’essuya du revers de la main, qui bientôt s’enroula autour du poignet de Nidroska. Un jour ou l’autre, j’affronterai Godéra. Il est plus proche, cependant, celui où je me retrouverai encore face à son plus terrible sbire. Leurs visages brillèrent, leur volonté s’affermit, leurs sentiments brûlèrent.

— J’aime les femmes, affirma Docini. Et je n’ai pas à en avoir honte.

— Tu vois ? se pâma Nidroska. Avoir confiance en soi est la clé de la plénitude !

— Je ferai tout pour triompher de mes frayeurs, mais ce sera difficile…

— Là, nos situations sont différentes, car je n’ai jamais été jugée pour mes préférences. J’étais tout juste pirate lorsque je les ai découvertes. Un soir, dans une taverne, une serveuse me faisait de l’œil, donc je l’ai draguée, elle m’a séduite en retour, et nous avons bien profité dans une des chambres de l’établissement. Un peu trop, d’ailleurs, puisque nous avons craqué le lit. L’addition était salée.

— Hum, c’est passionné, je suppose ?

— Nous pouvons y aller plus en douceur. Et seulement si tu le souhaites.

Docini inhala une grosse bouffée d’air. Elle se perdit dans les étincellements de Nidroska, laquelle lui désigna son lit avec force entrain.

— Je le veux, affirma-t-elle. Mais avec douceur, en effet…

— Dans ce cas, je pense savoir ce qui nous plaira.

À côté du lit, une fois les chandelles éteintes, Nidroska déplia la couverture, aussi sa protégée put s’allonger sur le matelas. De suite elle la rejoignit : bras enroulés autour de sa taille, ses pieds nus enroulés autour des siens, elle couvrit sa nuque de baisers. Des gémissements ponctuèrent l’obscurité. Bien qu’elle caresse mes abdominaux avec talent, j’imagine qu’elle veut palper autre chose…

Aucun cauchemar ne l’envahit cette nuit-là. Pas le moindre poing cognant impitoyablement. Nulle lame fauchant sans relâche. Pour ces quelques heures, il n’existait que la capitaine et la pirate, collées l’une à l’autre, savourant la chaleur de chacun. Elles se retournaient et s’embrassaient de temps à autre, jusqu’à l’instant où le sommeil le rattrapa. D’agréables frissons l’habitèrent comme elle atteignit l’harmonie. Parfois il suffisait d’une caresse et d’un câlin pour combattre les traumatismes. Dans son foyer mobile, au milieu de ses loyaux compagnons, Docini s’était redécouvert.

Ce fut après la meilleure sorgue de son existence que l’impulsion la cornaqua au meilleur d’elle-même.

Mes ennemis m’attendent. Qu’ils évitent de mésestimer : je viendrai entraînée.

Dès la nitescence, à l’heure où luisaient les palmiers, Docini courait le long de la plage. De tractions en pompages, parée à se muscler, elle s’entraînait nuit et jour. Sous les encouragements des siens, prompts à lui apporte rafraîchissement quand la transpiration l’inondait, la pirate s’endurcissait. Moulinant de sa lame avec grâce, brisant des tonneaux de son poing, elle se sentait revivre.

Pour sûr qu’elle s’autorisait quelques pauses, lors desquelles elle vidait quelques chopes au rythme des chanson populaires. Au cours des fraîches nuits, elle écoutait les récits de ses camarades, découvrait l’histoire tapie derrière leur simple apparence. Ainsi se poursuivait le cycle.

Continuons à longer les côtes. Je me sens moi-même, désormais. Lorsque surviendra l’inévitable affrontement… Je triompherai de l’adversité comme j’ai surpassé mes peurs.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Saidor C ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0