Chapitre 19 : Menace imminente (2/2)

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Tous étaient tétanisés. Malgré les armes braquées, malgré le flux virevoltant, pas un n’osa réaliser ne fût-ce qu’un pas.

— Il est trop tard pour battre en retraite, pas vrai ? s’enquit Dirnilla.

— Restez calmes, tempéra Fliberth. Nous avons l’avantage.

Godéra éclata d’un rire gras.

— Votre foi aveugle en vos capacités m’insupporte, tança-t-elle. Vous refoulez vos peurs, mais je vous vois trembler. C’est exactement ce que je cherchais. Mettre votre orgueil à bas.

— Tu ne nous effraies pas plus que de mesure ! Ton ordre périra, nous nous en portons garants !

— Il suffit que je m’absente quelques mois et tout part en vrille. Rah, qu’il est long de traverser l’Empire Myrrhéen ! Vous avez mené des alliances improbables et des assauts sournois. Mais c’est fini, désormais. Rassemblées, vos rébellions sont plus faciles à mater.

— Ton inclémence n’est plus à prouver. Ta lâcheté, en revanche… Utiliser la magie alors que tu la répugnes ? N’y a-t-il pas plus hypocrite ?

— Je révèle vos faiblesses. Nous, les véritables inquisiteurs, avons équipé nos armes pour contrer la magie. Ainsi je retourne votre soumission à l’engeance contre vous.

— Et en plus tu envoies tes subordonnés en sous-effectifs pendant que tu restes sagement en arrière ? Quel type de meneuse es-tu ?

— La plus efficace possible.

Godéra continuait de dédaigner ses adversaires. Comme juchée sur son piédestal, elle ne renoncerait à rien pour progresser, ainsi derrière un rempart vivant. Agissons vite et intelligemment. Plus de dommages collatéraux. Plus de victimes innocentes.

— Rassemblons-nous et pourfendons-la ! enjoignit-il. Attaquez-la de côté pour sauver notre ami !

Synchronisés, ils pensèrent lancer l’assaut décisif.

Coordonnés, ils imaginaient briser toute contre-offensive.

Mais d’un bras solide Godéra retenait son otage. D’une poigne de fer maniait-elle son épée. Laquelle esquissa des courbes dévastatrices, qu’aucun sort n’anticipa, que nulle parade n’arrêta. Godéra se renforçait de son rempart humain, ripostait en dépit des circonstances. L’un après l’autre les combattants tombaient, démembrés ou dilacérés sur cette terre déchiquetée.

Bon sang, a-t-elle bu de cette potion qui renforce les sens ? Ses capacités sont surhumaines !

Fliberth avait beau frapper, encore et encore, son épée se contentait d’entrechoquer celle de l’inquisitrice. Ses larmes montaient comme giclait le sang de ses compagnons. À la célérité de ses estocades se perdait sa précision.

La lame adverse s’abattit sur son épaule droite, l’obligeant à se mettre à genoux.

— Ce n’est pas fini…, souffla-t-il. Tu ne peux pas triompher ! Tu es seule.

— Et puissante, répliqua Godéra. L’auriez-vous oublié ?

Grinçant des dents, refoulant sa douleur, le capitaine se redressa. Il tenta de se porter à dextre, de chercher la faiblesse de son opposante. Son épée rentra encore en collision dans une gerbe d’étincelles. Il la lâcha. Recula juste à temps pour éviter d’être décapité, mais l’arme impacta sa cheville.

Fliberth était rejeté à plat ventre. Tout juste parvenait-il à s’accrocher au sol. Écrasé sur ma propre traînée de sang… Je me suis trop précipité. Il a constaté avec désespoir combien de ses camarades avaient subi un sort similaire au sien. Les plus chanceux étaient blessés. Certains avaient trépassé. Nous tenions notre opportunité de la vaincre. Les rumeurs disaient qu’elle n’avait pas brillé à Doroniak, donc peut-être qu’elle n’était pas si forte que cela. Mais non, nous l’avons sous-estimée. Une terrible erreur.

Seule Dirnilla tenait encore debout. Elle était clouée sur place. Secouée de sanglots moites. Ses dents claquaient immodérément. Face à Godéra, bien plus grande et imposante qu’elle, la garde paraissait faible.

— Encore là ? se gaussa Godéra. À ta place, j’aurais pris les jambes à mon cou. Enfin, analogie stupide, puisque je te suis en tout point opposée. Tu es chétive, je suis forte. Tu es pitoyable, je suis imbattable. Abandonne et peut-être que je serai clémente. Parce que tu me fais carrément pitié.

— Jamais ! tonitrua Dirnilla. Je vais surmonter mes frayeurs. En avant !

La garde chargea. Puisa toutes ses forces pour l’assaut. Tendit son épée vers l’inquisitrice.

À sa stupeur, Godéra relâcha le mage et le poussa vers elle. Dirnilla le transperça tout entier, sous les yeux dilatés de son capitaine. Une lame dégoulinante de sang émergea tandis que la victime s’éteignit dans un hoquet d’étouffement.

Nous n’avons même pas réussi à le sauver…

L’épée de Dirnilla glissa de ses mains en signe de rejet. En pleurs, elle était sur le point de se recroqueviller, ce alors que son adversaire ne cessait de la dévisager.

— Attention, Dirnilla ! prévint Fliberth.

Sa voix résonna moins qu’escompté. À moins de ramper, il était incapable de soutenir sa collègue, trop occupée à fixer le cadavre, sa figure atteinte d’une pâleur maladive.

— Je l’ai tué…, se dolenta-t-elle. Qu’ai-je fait ? Je suis une terrible, horrible meurtrière.

Une main froide se referma sur sa gorge, la souleva. Si proche de Godéra, elle paraissait mesurer la moitié de sa taille. Suspendue à faible hauteur, juste libre d’osciller ses jambes, la garde cria davantage. De toute sa voix. Mais elle demeurait incapable de se défendre.

— Oh, la ferme ! fit Godéra, exaspérée. Tu devrais me remercier : un mage de moins ! Mais tu préfères geindre comme une enfant. Depuis quand engage-t-on des personnes aussi lamentables que toi dans cette garde ? Ma guerre n’en devient que plus facile et moins amusante. Je méprise la faiblesse, tu le sais ? Des personnes comme toi, on aurait dû les étouffer dès la naissance. Comment t’appelles-tu, d’abord ?

— Dirnilla…, murmura la garde, dégoulinante de sueur et de larmes. Et oui, je suis faible et fragile… Je ne suis pas dangereuse pour vous, pas vrai ? Alors je vous en supplie, écoutez votre cœur et épargnez-moi !

— Une guerrière digne de ce nom n’implorerait pas ma pitié comme une pleutre. Je le reconnais cependant : une seule chose est dangereuse chez toi. Tes beuglements. Débarrassons-nous-en, veux-tu ?

Godéra rengaina son épée pour mieux défourailler sa dague dissimulée dans une poche de sa houppelande. D’un geste vif et sec, elle trancha la langue de Dirnilla. À son extraction jaillit derechef du fluide vital. Résonna encore la moquerie lorsque la cheffe la laissa tomber misérablement à terre.

— Mes inquisiteurs ont battu en retraite, dit-elle en contemplant sa victoire. Même avec notre faible nombre, nous avons réussi à bien endommager votre base. Votre humiliation n’en est que plus satisfaisante.

Une rafale d’ondes circulaires la surprit. Elle braqua son épée pour minimiser ses effets mais glissa sur une vingtaine de mètres.

Si Fliberth échoua toujours à se relever, il identifia leur sauveur.

Kalhimon ! Ou plutôt, Emiteffe. Janya et les autres ne sont pas avec elle ?

Elle ne portait la coutumière épée de son réceptacle. Au lieu de quoi elle canalisait le flux autour de sa personne. Elle minimisa en priorité les plaies de ses alliés. Un éclat verdâtre pour apaiser les souffrances. Les survivants s’avéraient encore bien incapables de se redresser et de revenir à la charge. Toutefois remercièrent-ils Emiteffe, sans qui le glas aurait sonné.

Fliberth échouait toujours à se mettre debout. Il atteignit cependant Dirnilla en rampant, qui se couvrait la bouche inondée de sang. Étendue sur le terrain nu, plus vulnérable que jamais, la garde riva ses yeux vers le ciel afin d’éviter la réalité. Le capitaine toucha délicatement son avant-bras.

— Tout ira bien, consola-t-il. Ce n’est pas ta faute. Emiteffe va réparer la situation. Godéra ne sera plus une menace.

Emiteffe progressa entre ses camarades tombées, lèvres plissées mais le regard déterminé.

— Reculez, conseilla-t-elle. C’est entre elle et moi. Plus de victimes innocentes. Plus d’inquisition envieuse de détruire tout ce que nous chérissons.

Tous les meurtris s’engagèrent à respecter cet engagement. Mais leur intervention s’avéra lente. Même une présence salvatrice diminuait peu leurs peurs. Consciente de la pernicieuse et perfide, Emiteffe continua de charger, quitte à priver l’environnement du peu de vie encore contenu. Pour mieux faire face à Godéra.

— Je ne commettrai pas l’affront de t’appeler Kalhimon, déclara l’inquisitrice d’une voix méprisante. Tu l’as lâchement assassiné. Tu as failli détruire notre ordre.

— Tous les moyens sont bons lors d’une guerre, répliqua Emiteffe. Kalhimon a décimé tant de mes proches, ce n’était que justice. Je ne pouvais pas me limiter à éliminer le chef, car quelqu’un le remplacerait. Et j’avais raison. J’ai échoué à réorienter l’inquisition vers le bon chemin, mais la scission a été utile.

— Tu les as retournés contre moi ! Ils se sont fiés à toi parce qu’ils croyaient que tu étais Kalhimon, espèce de fourbe ! Tant pis. J’éliminerai ces traîtres un par un.

— J’ai aussi un regret. Au vu des dégâts que tu as commis, j’aurai dû anticiper combien tu étais nuisible. Ton échec à Doroniak n’était qu’un accident compte tenu de ta puissance Kalhimon t’a corrompue.

— Erreur. J’ai rejoint Kalhimon en toute conscience. J’étais lucide vis-à-vis des mages, et la réalité m’a toujours donné raison. L’exemple récent de Doroniak le prouve.

— Tu n’as cure des milliers d’innocents massacrés, blessés ou exilés par les deux camps. Tu utilises uniquement cette bataille comme prétexte pour soutenir ton idéologie séparatrice.

— Ha, Emiteffe ! Palabrer avec toi est une perte de temps. Affrontons-nous, et pour de vrai cette fois-ci !

Elles se fixaient, leur aversion au paroxysme, leur rivalité au maximum. Déjà des pierres se soulevaient du sol qui menaçait de se lézarder.

Les dégâts vont être colossaux. Le duel d’une ampleur inégalée.

Et nous sommes les témoins de cet événement qui nous dépasse.

Tout le tranchant de la longue lame s’illumina d’un éclat aveuglant. Godéra l’abattit au sol. Aussitôt une fissure se propagea à haute vélocité, qu’Emiteffe bloqua d’une paume auréolée de doigts pliés. Deux brèches craquèrent la pierre avec un grondement cacophonique. À des angles extrêmes, ils ne touchèrent aucun des survivants, mais s’étendirent sur plusieurs centaines de mètres. Si Emiteffe n’avait pas paré, nous serions peut-être tous morts.

Les bras de la mage se contorsionnèrent. Vive, fluide, elle déploya des colonnes de flammes qu’elle projeta droit sur son adversaire. Cette dernière orienta verticalement sa lame, inspira, ferma brièvement les paupières, et orienta sa puissance annihilatrice. Elle se mut à sénestre sitôt que le feu perdit sa hauteur démesurée. Si son équipement fut un brin impacté, elle se limita à grogner, encore impétueuse.

Emiteffe déploya d’autres piliers incandescents. Plutôt que de riposter, Godéra s’engagea dans la chaleur. Nul embrasement n’était en mesure de l’endiguer tant elle désaxait toute flamme à proximité.

Elle était à portée de son ennemie. Chaque spectateur retint son souffle.

Un choc ébranla les alentours. Entrechoquant ses paumes, elle généra des ondes qui déstabilisèrent l’environnement. De suite projeta-t-elle un rayon lumineux, mais Godéra s’intercala. Un filet de sang stria sa joue gauche. Ses yeux se plissèrent comme elle lança la contre-offensive.

L’impact se révéla assourdissant. Même si Emiteffe avait à peine reculé, son flux avait déferlé, émergé sous forme de bouclier. Des vibrations soutenues s’ensuivirent. Avec elles la sensation que tout l’environnement se ployait sous la puissance des belligérantes.

— Je connais les limites de la magie ! tonna Godéra. Tu serais prête à vider cet endroit de toute substance juste pour continuer à puiser ?

— Un risque que je suis prête à prendre, affirma Emiteffe.

— Pauvre folle, cela causera ta perte !

Et la sérénade s’enchaîna. Les secondes s’égrenaient au rythme du flux déployé et des esquisses destructrices. Aucune combattante ne semblait s’épuiser. Chacun des impacts repoussa davantage les mages. Chacun des coups les plongea dans l’incertitude, comme ils anhélèrent en observant l’affrontement, leur cœur cognant à toute allure. Emiteffe peut triompher là où nous avons échoué. Elle a l’expérience. Elle a la volonté. Elle a le pouvoir.

Clarté et obscurité s’opposaient sur ce biome déchiqueté. Rarement la magie n’avait exprimé pareille fureur. Rarement ces vagues n’avaient été aussi déchirantes, engendrant d’irréversibles perturbations, blessant d’incoercibles zélatrices. Elles bandaient toute leur opiniâtreté au travers leurs cris. Elles exprimaient toutes leurs attaques tant qu’une once d’énergie les habiterait encore. Ainsi le fluide vital coulait d’abondance.

Terre et ciel se dérobaient.

Une seconde de trop, Godéra avait abaissé ses défenses.

Emiteffe plaqua ses mains contre ses tempes.

L’inquisitrice s’arma à la hâte dans son désespoir. Au grand dam de tout un chacun, elle trancha les deux bras de son adversaire, qui tomba à genoux. Elle haleta sans hurler, au contraire de ses alliés. Jaillit le liquide vermeil lorsque sonna la sinistre saveur de la défaite.

Ce n’est pas vrai. Pas si près du but…

— Je reconnais ta grande maîtrise de la magie, concéda Godéra en toisant la vaincue. Mais même toi, tu as des techniques favorites, des barrières mentales pour projeter des sorts toujours plus variés. Tu en es devenue prévisible. C’était donc cela, ton plan ? Détruire mon esprit et infiltrer mon corps ? Tu as assassiné Kalhimon ainsi, mais tu ne m’auras pas piégé !

— Tu te pavanes trop, critiqua Emiteffe. Peut-être que je me suis affaiblie, mais cela t’arrivera aussi un jour.

— Réduite à des menaces ? Tu représentes toujours un danger, en fin de compte. J’ai appris à ne plus sous-estimer qui que ce soit !

— Jamais nous ne soumettrons !

Godéra décapita le corps de son ancien maître.

La tête vola au milieu des défaits. Rien ne put contenir leur sanglot, ni n’effaça leur affliction. Face à eux, recourbés, en pleine géhenne, Godéra apparaissait souriante et conquérante.

Elle rengaina son épée et entama son demi-tour.

— Où vas-tu ? s’époumona Fliberth. Reviens et achève-nous si tu l’oses !

— Emiteffe était un adversaire redoutable, admit-elle, essoufflée. Je n’ai plus la force de batailler.

— Tu fuis ?

— J’ai brisé vos défenses. J’ai éliminé ma principale rivale. J’ai réduit votre morale à néant. Je n’avais pas vécu une si belle journée depuis longtemps.

— Tu n’étais pas venue pour libérer Aïnore ?

— Cette tortionnaire indécise ? Non, gardez-la, je vous en fais cadeau. Pendez-la haut et court si ça vous chante. J’aurais perdu moins que vous.

— Rattrapez-la ! Ne la laissez pas détaler ainsi !

Personne n’était capable d’exécuter l’ordre. Godéra s’en alla en triomphe, à une cadence excessivement lente.

Elle avait déjà disparu lorsque les survivants étaient réduits à compter leurs morts.

Elle était déjà loin quand seulement Jawine, Vendri, Janya et leurs autres alliés se heurtèrent à leur débâcle.

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