L'eau et les ténèbres (partie 1) : La gallerie des ombres

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                Je suis convaincu que je me suis trompé d’adresse. Plutôt, je l’espère. C’est toutefois impossible puisqu’il n’y a aucun autre bâtiment aux alentours. J’aurais dû m’attendre à quelque chose de ce type. Après tout, un vieux manoir perdu au milieu de nulle part est parfaitement présentatif des activités de la Safe Soul Society. Par contre, je pensais qu’une prison pour créatures maléfiques aurait l’air plus… sécurisée… et un peu moins vétuste. A part ça, bravo, le tableau est complet : nous avons la vieille forêt lugubre devant, la plaine desséchée derrière et la pluie torrentielle au-dessus… Tout est tellement cliché que l’ensemble ressemble à mise en scène d’un film d’épouvante. Bref, je crois que tergiverser ne me servira à rien, sinon à me faire tremper. Puisqu’une erreur d’adresse est à exclure, j’en conclus qu’à l’intérieur m’attends quelque chose que je n’ai pas prévu. De toute façon, personne ne m’a rien dit : pas un mail, pas un coup de téléphone, pas même une lettre que j’aurais pu lire dans mon train comme n’importe quel personnage de roman : rien. On m’a bien évidement sorti les salades des grandes occasions : « Tu apprendras tout ce que doit savoir là-bas. » et « Ne t’en fais pas, on t’enverra les infos ! ». Je les attends toujours…

                Bon, je m’approche de la porte qui, j’en suis sûr, grince. Pas de sonnettes, un simple battoir. Rustique, mais efficace car il fait un boucan du diable. D’autant plus efficace qu’immédiatement, la porte s’ouvre toute seule, par magie sans doute. Au passage j’avais raison : elle grince.

                Si mon hôte est à l’origine de l’ouverture de la porte, il doit avoir des nerfs d’acier car je reste pendant de longues minutes devant l’entrée, songeant à ce qui se trouve dans cette vieille bâtisse. Au final, le paillasson est le premier à craquer et m’envoie m’affaler sur le parquet poussiéreux. La porte se referme aussitôt et une voix d’homme m’interpelle avec autorité.

« Relevez-vous, vous allez vous salir. »

                Premier contact avec l’autochtone plus ou moins réussi. J’essaie de repérer d’où vient la voix, mais ne vois personne jusqu’à ce qu’une main sombre m’invite à me relever. Une fois debout, j’époussette ma veste en observant celui qui sera mon instructeur. Il est grand ; au moins deux mètres. Ses cheveux sont courts et noirs, le genre de noir que l’on ne peut apercevoir que lors des rituels apocalyptiques. Mauvaise comparaison, des souvenirs me reviennent. Passons. Il porte un costume chic noir et blanc dont le contraste de couleur est assez perturbant. Son visage… ah non, il n’a pas de visage. Comment peut-il parler sans bouche ? Sinon, il porte juste un léger collier de barbe tout aussi sombre que ses cheveux. Au vu de sa peau noir d’encre, je crois qu’il n’est pas humain, ou alors en partie seulement. D’après les informations parcimonieusement données avant mon départ, je pense savoir qu’il s’appelle Azarius. Quand on y réfléchi, c’est vrai que ce n’est pas vraiment un nom d’être humain. De peur de le vexer, je décide de ne pas le fixer plus longtemps.

« Je vois que vous êtes plutôt contemplatif, comme personnage » me lance-t-il après quelques minutes passées à enlever la poussière de ma veste, sur laquelle, accessoirement, il n’y a plus aucune trace de saleté. « Je vous ai vu attendre devant la maison, devant la porte et maintenant devant moi. Ne jugez-vous pas que cela soit assez pour le moment ? »

                Il n’y aucune trace d’animosité, ni de moquerie dans ses propos. Plus simplement, il n’y a aucune de trace d’aucune émotion. Toutefois, sa remarque me fait réfléchir, et je décide de tendre ma main et de me présenter.

« Hugues Callidre. Je suis votre nouvel assistant. »

« Je constate que l’on ne vous a pas fourni beaucoup de données quant à votre rôle en ces lieux » réponds Azarius sans me rendre ma poignée de main. « Plutôt que de rester immobile dans cette pièce, je vous propose de faire une visite des lieux. »

                Sur ce, il se dirige vers une pièce mal éclairée, un peu comme tout le reste du manoir. Je n’aime pas beaucoup quand les choses commencent aussi vite, mais je n’ai pas vraiment le choix. Je suis immédiatement Azarius et arrive alors dans ce qui semble être un salon. Toutefois, confirmer cette affirmation me serait difficile au vu de la luminosité trop faible. Même la grande fenêtre donnant sur la plaine ne fournit pas assez de lumière pour voir le mur du fond. Fort heureusement, mon hôte est conscient de mes facultés limitées.

« Attendez que j’allume la lumière… Je n’ai pas eu à utiliser les lustres depuis le dernier assistant. Voilà. »

                Soudain, le lustre s’illumine et je peux enfin distinguer les moindres grains de poussière sur les fauteuils. Nous sommes bien dans un salon : sièges, tables basses, guéridon, cheminée, étagères à bibelots… Après un brin de nettoyage, je suis sûr que cette pièce sera plus conviviale. Je déduis toutefois qu’elle n’a pas été utilisée depuis longtemps.

« Je pense que vous avez compris que cette pièce est le salon. Il ne me sera donc pas nécessaire de vous le préciser. »

                Au moment où je comprends toute l’ironie de ses paroles, Azarius traverse la porte du fond pour atteindre une immense salle à manger. J’ai le droit à un nouveau lustre allumé afin d’évaluer la longueur de la table. Elle est immense. Je ne sais pas qui habitait ici avant la reconversion de ce manoir, mais il avait la folie des grandeurs. Sur les murs, la galerie des ancêtres, austères comme il se doit, me toisent d’un regard hautain. Je crois que je ne vais pas apprécier cette pièce.

                Sans commentaires, Azarius me fait ensuite passer dans la cuisine, puis dans la salle de bain. En atteignant une salle fermée, je me rends compte que mon guide ne touche pas le sol. Il marche, mais à environ une dizaine de centimètres du parquet. En fait, il n’est pas si grand que ça... Bon, la peau noir sans fond, le manque de visage, la lévitation, ça commence à faire beaucoup. Pendant qu’il déverrouille la porte d’un mouvement de la main, je pose enfin la question qui me turlupine.

« Vous êtes quoi ? »

                Aïe ! J’ai très, très mal formulé ma question. Azarius s’apprêtait à franchir la porte, mais ma demande l’a fait s’arrêter dans l’embrasure. Il n’a pas d’yeux, mais je sais qu’il me foudroie du regard. J’ai honte. Horriblement honte…

« Je veux dire, vous n’êtes pas humain… » commence-je en rougissant.

« Je vous félicite pour vos observations pertinentes » me coupe mon interlocuteur. Etrangement, il n’y a pas de colère dans sa voix.

« Etes-vous un spectre ? » demande-je donc en me passant la main derrière la tête.

« Non, pas vraiment. Je suis une ombre. »

« Ah… »

                J’ai beau avoir trois ans d’expérience dans la SSS, je ne sais pas ce qu’est une ombre. Je décide ne pas poser la question de peur de me rendre plus ridicule que je ne le suis déjà, et préfère attendre d’être seul pour chercher une réponse. Il doit bien y avoir une bibliothèque dans cette bâtisse.

                Azarius semble plutôt satisfait de mon acquiescement, bien que je suis sûr qu’il est horriblement vexé. Il pénètre donc dans ce qui se révèle être une chambre. Etant donné que mes valises s’y trouvent, je suppose qu’il s’agit là de la mienne.

« Grâce à vos talents de détective, vous avez sans doute deviné l’usage de cette pièce, ainsi que la personne à qui elle est destinée » me lance Azarius.

                Il est rancunier… En tout cas, je ne compte pas me laisser insulter par un inconnu. Peut-être que je ne suis pas très doué, pas très fin et pas forcément très malin, mais ce n’est sûrement pas à lui de me juger. Je m’apprête à envoyer une répliquer cinglante, mais une petite voix dans ma tête me dit avec autorité de me calmer. Je serre donc les poings et respire un grand coup. Après quelques secondes, Azarius penche sa tête sur le côté.

« Vous êtes donc dans votre chambre. Cette pièce étant votre espace privé, je ne m’y immiscerai en aucun cas sans votre permission. Avant de vous laisser vider vos bagages, je tiens à finir la visite. »

                Pour ce faire, il me contourne et sort de la salle. Un fois dans le couloir, il reprend la parole.

« Vous m’avez l’air d’être plus raisonnable que votre prédécesseur. Il avait posé la même question,  tout aussi indélicatement soit dit en passant, et je lui avais fait la même remarque ; il est vrai que je m’emporte facilement. Toutefois, il s’était mis en colère, ce qui n’est pas votre cas. Je crois qu’il faudra que je revoie mon jugement à votre égard. »

                Je suis très flatté par la dernière phrase… Quoique… Pas vraiment, en fait : il m’avait pris pour un demeuré ou un rageur. Bon, puisqu’il va « revoir son jugement », je suppose que je n’ai pas à me formaliser pour si peu. Cependant, le « je m’emporte facilement » me laisse pensif. Il pas montré la moindre trace d’un quelconque énervement. Il faut absolument que je me renseigne sur les ombres et leur comportement. Abrégeons, j’ai une visite à finir. Une fois dans le couloir à mon tour, nous nous dirigeons vers les escaliers. Aux pieds de ceux-ci, Azarius s’arrête, croise ses bras dans son dos et se retourne pour me faire face.

« Connaissez-vous le rôle de ce manoir ? »

« C’est une espèce de prison, non ? »

« En effet. Toutefois, ce n’est pas une prison comme n’importe quel vulgaire bloc de béton dans lequel on enfourne des pelletées de créatures maléfiques pour des délits mineurs. Ici, on n’entasse pas les détenus dans des cages. Vous a-t-on dit quelle méthode était utilisée en ces lieux ? »

                Non, mais je n’ai pas envie de l’avouer. Si je me souviens bien, ce manoir est surnommé « La galerie ». Je ne crois pas que les ancêtres acariâtres de la salle à manger soient à l’origine de cette appellation. Galerie pourrait faire référence à une grotte… Non. Dans ce cas, Azarius ne m’aurait pas conduit vers des escaliers qui montent. Galerie d’art ? Je ne pense pas. Tant pis, j’abandonne.

« Non, pas vraiment… »

« Ne vous en faites pas » me rassure Azarius. « Vous n’êtes pas le premier envoyé ici à brûle-pourpoint. A dire vrai, je n’ai quasiment jamais accueilli quelqu’un ayant reçu des informations sur cette prison. Le contraire serait relativement inquiétant au vu de son niveau de sécurité. »

                Petite pause durant laquelle Azarius se contente de flotter devant moi, laissant ses derniers mots faire effet. Je suis sûr qu’il attend que je demande comment les prisonniers sont enfermés ici. Je n’en ai pas envie. Je ne tiens pas non plus à lui faire plaisir, mais je souhaite encore moins rester plus longtemps sans renseignements. Tant pis, je n’ai pas les nerfs aussi solides que lui.

« Et quelle est cette fameuse méthode ? »

« Ravi que vous posiez la question » dit-il alors qu’en fait, son intonation ne donne pas spécialement l’impression qu’il soit plus « ravi » que d’habitude. « Dans ce manoir, nous gardons les détenus dans des peintures. La technique est quelque peu archaïque, j’en conviens, mais elle est particulièrement efficace sur les êtres puissants. En conséquence, nous n’avons ici que des êtres hautement maléfiques. »

                Je déglutis difficilement.

« Montez donc, je vous expliquerai en chemin. »

                Nous grimpons donc les escaliers couverts d’un tapis déteint. Azarius m’explique comment, à l’aide d’une peinture spéciale, on peut emprisonner quelqu’un dans une toile. Il « suffirait » de peindre un paysage, puis de prononcer je ne sais quelle incantation pour que la victime soit transportée dans le tableau. Je suis certain que quelqu’un d’autre aurait trouvé tout ça passionnant, mais moi pas. Azarius doit avoir travaillé son timing à la seconde, car à son dernier mot, nous posons –ou plutôt je pose- le pied au premier étage.

« Ici sont retenus les esprits et ombres maléfiques » m’explique mon guide en insistant bien sur le « maléfique ». Je suppose qu’il veut me faire comprendre qu’aucun amalgame ne sera toléré. Leçon comprise et retenue, chef !

« Il est courant d’entendre des bruits et hululements dans cette partie du manoir, » continue mon guide, « mais les détenus y sont inoffensifs. Sauf si vous êtes cardiaque, bien entendu… Je ne vais pas vous faire entrer dans toutes les pièces car ce n’est pas utile, mais sachez que les plus dangereux individus de cet étage sont derrière cette porte. »

                Azarius accompagne ses paroles d’un geste désignant une porte ouvragée au fond d’un couloir obscur. Je remarque des symboles étranges. Mon appréhension monte d’un seul coup. J’espère ne pas avoir à y aller trop souvent.

« La porte est doublée d’une rune de scellement. On ne peut ni en sortir, ni y entrer. Des questions ? Non ? Alors passons à la suite. »

                Je me contente d’acquiescer bêtement, puis me met à gravir les marches. Je n’ai même pas une question qui me vienne à l’esprit. Sauf au sujet d’Azarius, bien évidemment, mais je crois qu’il serait malaisé d’émettre à voix haute une interrogation à ce sujet. Vers le milieu des escaliers, Azarius m’indique que l’étage suivant est dédié aux sorcières.

« Je croyais que les sorcières étaient retenus dans des prisons matérielles. Pourquoi y’en a-t-il ici ? »

« Tout simplement parce que ces peintures ont pour une grande part plusieurs siècles. Autre époque, autres mœurs. N’oubliez qu’au moyen-âge, la question de la détention des sorcières de se posait pas. On les brûlait » ajoute Azarius en voyant mon air dubitatif.

                Je fais la moue. Au deuxième, nous nous arrêtons quelques instants durant lesquels j’aperçois des jeunes femmes en train de s’agiter dans les tableaux. Elles sont charmantes, mais leurs sourires sont un peu trop… trop tout court.

« Elles bougent… c’est normal ? »

« Plus un être est puissant, plus sa mobilité dans une peinture est grande. Ceux retenus dans cet étage peuvent tous se promener dans leur environnement, mais pas plus. »

                Jugeant que tout a déjà été dit, Azarius se met aussitôt en mouvement vers le dernier étage, mais il s’arrête pour ajouter :

« N’écoutez jamais une sorcière que vous ne connaissez pas, surtout prisonnière. Un sinistre idiot nous a jadis causé une évasion. De nos jours, on manque de moyens pour rattraper des créatures maléfiques… »

                J’acquiesce encore, sans faire de commentaires. Je m’imagine mal faire face à une sorcière. Je n’ai pas beaucoup de souvenirs du stage de formation sur les humains qui ont vendu leur âme au diable et ce genre de simagrées, et je le regrette, mais à l’époque, je ne pensais pas me retrouver un jour sur le terrain. Je ne suis pas un homme d’action.

« Le troisième étage est occupé par divers types de monstres » me révèle Azarius. « Vous aurez l’occasion d’y entendre des bruits inquiétants, mais rien de grave. J’espère que vous n’avez pas le sommeil léger. »

« Non, non… Mais de toute façon, je dors en bas, non ? »

« Cela n’a que peu d’importance. Les détenus sont particulièrement virulents durant la nuit. Votre prédécesseur qui avait les nerfs facilement irrités les avait aussi fragiles. Il a craqué et est parti. Alors, un conseil : faites attention après le coucher du soleil. »

                Charmante remarque. Je comprends pourquoi on ne m’a pas donné de plus amples informations : j’aurais bien évidement refusé de venir. Maintenant, je ne peux sans doute plus faire marche arrière. Je me suis fait avoir de A à Z… Comme d’habitude, en fait.

                Je constate que le troisième étage est effectivement peuplé d‘étranges créatures hostiles et colorées. Je vois des serpents géants, des loups garous et d’autres choses indéfinissables que je préfèrerai ne jamais avoir en face de moi. Nouvelle recommandation de mon mentor :

« Evitez de passer devant cette porte. Derrière elle se trouve un monstre capable, même au sein de sa peinture, d’aspirer la force vitale des personnes passant devant. Nous l’avons mis en quarantaine, mais on n’est jamais trop prudent, surtout avec des êtres aussi pernicieux. »

                Petite pause pour que je puisse profiter de l’environnement sonore et de la dernière remarque. J’ai bien l’impression que mon guide prend plaisir à me faire peur. Justement, il jette un coup d’œil par la fenêtre, puis se met à fixer le couloir animé de bruits variés.

« Je n’aime pas beaucoup cette pluie… Elle dure depuis des semaines, et le manque de lumière solaire excite les créatures. Elles se ragaillardissent chaque jour un peu plus… En plus, l’humidité abime les toiles. »

                Je me serais bien passé de ce commentaire. A présent, je crois que j’aurai du mal à dormir cette nuit. Merci, Azarius ! Au moins, j’en suis maintenant sûr : il a préparé son texte.

« Ils ne peuvent pas sortir, au moins ? » demande-je en hésitant.

« Non. Même au fait de leur puissance, ils ne pourraient pas sortir de leurs geôles. Le seul moyen de s’échapper et de faire en sorte que le tableau soit gravement abimé ou détruit. Vous ne courrez donc aucun risque. Si vous ne faites pas de bêtises, évidement. »

                Nouveau silence oppressant de la part de mon mentor tandis que les bestioles s’en donnent à cœur joie. Je suppose qu’elles sont ravies d’avoir un nouveau à effrayer. Les paroles d’Azarius ne me rassurent qu’à moitié, mais je décide de ne pas écouter mon autre moitié, celle qui a la frousse de ces trucs-machins bruyants.

« Bien, maintenant que la visite est finie, nous pouvons redescendre » me propose Azarius.

« Mais… il reste un étage, non ? »

« Un étage ? » me demande mon mentor, légèrement crispé.

« Oui, de l’extérieur, j’ai vu un étage en plus. »

                Azarius me considère un long moment, puis me répond enfin.

« Vous êtes peut-être un peu trop observateur, en fait. Toutefois, je ne vais pas vous mentir afin d’éviter des désagréments. Au dernier étage, qui vous est interdit, se trouvent des démons. »

« Des démons ? » répète-je en me rappelant toutes les vieilles légendes que l’on m’avait raconté quand j’étais gamin. « Je croyais qu’ils avaient disparus. »

« Disons que ceux qui n’ont pas été emprisonnés sont partis. On ne se débarrasse jamais vraiment de ces calamités. Maintenant, je tiens à être clair : vous ne devez en aucun cas, pour aucune raison et sous aucun prétexte monter dans leur étage. Ces êtres sont si puissants qu’ils pourraient vous tuer, même enfermés dans des tableaux, même derrière des runes de protection. Je ne vous dis ces choses que parce que si je ne l’avais pas fait, vous y seriez un jour ou l’autre monté pour jouer les curieux, et je me serais retrouvé avec un nouveau cadavre sur les bras. Je tiens donc à ce que cette porte reste close. »

                Je tique en entendant « nouveau cadavre », mais je n’ajoute rien. Je devine parfaitement ce qui est arrivé au collègue en question, mais je ne souhaite pas en savoir plus. La réputation des démons est déjà bien étayée, alors je me passerai des détails.

« C’est la curiosité qui a tué le chat » murmure-je.

« Elle vous tuera avec la même facilité, alors n’allez pas la titiller » me fait remarquer Azarius. « Maintenant que nous avons visité tout le manoir, nous allons redescendre pour que je vous explique vos tâches et votre quotidien. Suivez-moi. »

* * *

                Il est vingt heures et je suis dans la salle à manger. Les tableaux de cette pièce sont, comme je l’avais supposé, animés puisque que leurs regards méprisants son constamment tournés vers moi, et ce où que j’aille. Je ne vais vraiment pas aimer cette pièce, du tout !

                Azarius m’a dit qu’il avait préparé une petite collation en vue de mon arrivée. Je n’ai, comme d’habitude, aucune information sur les qualités de cuisinier de mon hôte. J’ose espérer que son âge supposément avancé lui aura permis d’acquérir des connaissances en cuisine. Si ce n’est pas le cas… je préfère ne pas y penser. En tout cas, j’imagine bien Azarius vêtu d’un tablier de cuisine. C’est grotesque… Je crois que je commence à être fatigué, je deviens tordu. Je suppose que le voyage en train m’a épuisé. Bref, j’ai devant moi couteau, fourchette, serviette et verre. Je suppose qu’il est en cristal. Les ancêtres ne devaient pas aimer boire du vin dans de la vulgaire verroterie.

                Enfin, Azarius arrive avec une assiette et la pose devant moi. Au menu ce soir, cuisse de poulet, petits pois et carottes. Je ne sais pas trop ce que je dois penser. Je prévoyais quelque chose de soit plus frugal, soit plus raffiné. Je veux dire, Azarius ressemble plutôt à quelqu’un de distingué. C’est vrai ça ; qu’est-ce qu’il mange ? Les ombres mangent-elles, au moins ? Elles n’ont pas de bouche, mais peut-être ont-elles un autre moyen. Encore une donnée à chercher dans une hypothétique bibliothèque. Pourvu qu’il y en ait une…

« Vous ne mangez pas ? » me demande Azarius.

« En fait, Je comptais vous poser la même question. »

« Vous êtes bien curieux mais peu renseigné » me signale mon hôte en retournant le couteau dans la plaie de mon ignorance. « Si vous avez besoin de le savoir pour commencer de manger, je vais volontiers vous répondre. Les ombres ne mangent pas. J’ose espérer que vous avez songé au fait que les ombres n’ont pas de bouche avant de poser cette question. Maintenant, je vous suggère d’entamer votre repas. Je tiens à ce que vous vous couchiez tôt pour être apte à travailler dès demain. »

                Maintenant qu’il m’a expliqué en quoi consiste ma tâche dans ce manoir, je pense que je ne serai pas si dépaysé que je l’imaginais. Tenir des dossiers sur les détenus, l’état de leur tableau et leur état à eux aussi. Rien de très palpitant, mais je vais devoir faire des visites aux pensionnaires. Charmante perspective… J’aurais largement préféré m’occuper des archives du centre des juges. Depuis qu’un esprit qui s’est cru malin a fichu le bazar là-bas, ils doivent tout reclasser. Des siècles de condamnation de créatures magiques dans un bâtiment entier… Il parait qu’ils en ont pour encore plusieurs années. En y réfléchissant bien, je crois qu’ici et là-bas se valent plus ou moins, à ce détail près que « là-bas », je ne risque pas de me faire agresser par une peinture. C’est ridicule, dit comme ça. « Ci-git Hugues Callidre, mort suite à son agression par un tableau… » Je ne crois pas que ce genre d’épitaphe soit retenu pour le tragique du décès. D’un autre côté, « mort enseveli sous de vénérables compte-rendu de procès » ne sonne pas forcément mieux.

                Bon. Rappelle-toi ce que te disait ta garce de grande-sœur : « Penser positif ! » Bien, bien, bien : qu’y a-t-il de positif dans ma situation ? Hm… Je suis encore en vie. Pour le moment, du moins. Je suis payé, mais juste assez pour ne pas être considéré comme bénévole. Je vois du pays ? Entre la lande desséchée et les bois maudits dans lesquels le grand méchant loup a dû égorger le petit chaperon rouge, sa grand-mère et le chasseur après les avoir violés, je ne suis pas totalement sûr que ce soit le meilleur argument que je puisse trouver. Ma rencontre avec Azarius est-elle quelque chose de positif ? Il est trop tôt pour en juger… Hum ! Qui pourrait bien envier ma situation ? Un suicidaire, sans doute. Pas de chance, je n’ai pas envie de mettre fin à mes jours.

                Si, il y a un point positif malgré tout ! La cuisine d’Azarius. Je ne suis pas expert en cuisses de poulet, mais je sais dire si elles sont bonnes ou non, et celle qu’il m’a servie est délicieuse. Mon hôte sait faire la cuisine ! Alléluia ! C’est un miracle. Je suis d’autant plus content que moi, je ne sais pas cuisiner, sauf si l’on considère que les nouilles au beurre appartiennent à l’art culinaire. Bref, mon estomac m’ordonne de manger et je suis heureux de lui obéir. Je mange toutefois avec classe puisque « grand chef cuisinier » est encore dans la pièce. Peut-être pourrai-je lui demander de m’apprendre à cuisiner. Quand bien même il ne m’apprendrait qu’à cuire du poulet et des légumes, je lui en serais éternellement reconnaissant. Ce diner parvient à me faire oublier l’ambiance lugubre, les prisonniers maléfiques et les bruits désagréables en provenance du troisième. Je pense que pour ce soir, je vais essayer de ne pas trop m’en faire.

* * *

                Azarius avait raison : on entend très bien les monstres du troisième. Je sens le glissement du serpent à côté de moi. Le rire des sorcières n’est pas non plus ce que je considère comme rassurant. Mon Dieu. Je retire ce que j’ai dit tout à l’heure : qu’est-ce que je fais là ? Je pensais que ce déplacement serait une promotion, pas une punition ! A la fois, à quoi je m’attendais ? Etre muté dans une prison… Si je m’en sors, je crois que je vais me faire engager pour le classement chez les juges.

                Un coup de tonnerre me rappelle qu’il pleut. Bien évidement : travail pourri donc temps pourri. C’est désespérant. Au moins, je ne suis pas seul, mais ça y ressemble. Azarius n’affiche aucune émotion. Il est plutôt froid et je trouve qu’il est un peu trop calculateur pour être sympathique. Quoiqu’il fasse bien la cuisine. Je me demande si le fait d’être une ombre permet de mieux tenir quand on est seul. Est-ce que les créatures autres que les humains ressentent elles aussi des émotions ? De la colère ? Sans doute. De la joie ? Aussi. De la tristesse ? Je vois mal Azarius pleurer, d’autant plus qu’il n’a pas d’yeux. Bon, il faut admettre que ce n’est que le premier jour. Je ne peux pas encore juger mon mentor. Remarque, on raconte que la première impression est souvent la bonne. Je ne sais plus où j’en suis. Je regrette déjà le sourire d’Amélie.

                Je me demande ce qu’ils font, pendant ce temps, au bureau. Est-ce qu’ils s’interrogent sur ce qu’il m’arrive ? Est-ce qu’ils pensent à moi ? J’aimerai y croire, mais eux n’ont pas besoin de réconfort. Eux, ils sont déjà ensembles. J’aurais dû saisir ma chance avec Amélie. J’aurais dû lui parler avant de partir. Maintenant, c’est trop tard. Il n’y a pas de réseau, ici. Par miracle, il y a une prise à laquelle je peux brancher mon ordinateur, mais c’est tout. Pas d’internet, donc pas de mail. Il parait que ce lieu doit rester isolé. Azarius m’a bien fait comprendre que certains des démons avaient autrefois des disciples qui peuvent leur être encore fidèles. Que se passerait-il si un de ces fanatiques nous attaquait pour délivrer son maître, et éventuellement tout le monde dans ce fichu manoir ? Je ne suis absolument pas prêt. Je n’ai jamais affronté la moindre créature maléfique, je n’ai jamais croisé la route d’un sorcier démoniaque. D’accords, j’ai déjà vu des reportages sur le sujet comme les agressions dans les endroits louches, mais c’est tout. Ils donnaient juste les consignes pour survivre, pas pour se défendre. Franchement, qu’est-ce que je fais là ?

                Est-ce que je suis en sécurité avec Azarius ? Je crois que lui ne risque rien, mais moi, dans l’histoire ? Est-ce qu’il pourrait me défendre ? Il peut faire des tours de magie : je l’ai vu allumer les lustres et déverrouiller la porte de ma chambre avec dieu sait quel pouvoir. Que sait-il faire d’autre ? Moi, je ne sais rien. C’est clair : je ne suis au courant d’absolument rien. Aucune info, même pas un petit conseil. Je suis complètement perdu. Trop de questions, trop d’incertitudes pour dormir. Je n’arrête pas de me retourner. Peut-être que je pourrai demander à Azarius de m’enseigner quelques trucs, au cas où. Bah ! Demain est un autre jour. J’espère qu’il fera beau.

* * *

                Bon. Tant pis, il ne fait pas beau. Pas beau du tout. J’entends la pluie tomber de dessous ma couverture. Je suis encore à moitié endormi quand Azarius toque à la porte. Malgré ma fatigue, je demande :

« Qu’est-ce qu’il passe ? »

                Bon, ça, c’est ce que j’aurais aimé dire. En réalité, je n’ai réussi à bafouiller qu’une espèce de « quoi qui gna ? » assez pathétique. Soit Azarius ne m’a pas compris, soit il attend une question mieux formulée car il toque à nouveau. Qu’il entre ! Ah, non, c’est vrai. « Je ne m’iscimierai… quelque chose… » Aïe ! J’ai mal à la tête. Il avait dit quelque chose, hier. Bref, il n’entrera pas tant que je ne l’en aurai pas autorisé.

« Tu peux entrer… » dis-je d’une voix dans laquelle transparait tout mon manque de motivation.

                Finalement, j’aurais peut-être dû ne pas autoriser Azarius à entrer. En effet, il soulève ma couverture en me débitant un flot de parole dont seuls quelques mots m’atteignent.

« Debout ! Il est déjà 9h ! Il y a du travail. Allez, vous n’êtes pas ici pour vous tourner les pouces ! Sortez de votre lit ! Et plus vite que ça ! »

                Au secours… Ma tête me torture, et Azarius aussi. Première journée : que du plaisir ! Je n’aurais jamais pu penser que mon mentor puisse être aussi motivé pour quoi que ce soit, et le travail moins que tout.

« C’est bon, on a toute la journée pour remplir ces damnés rapports ! » dis-je en m’imaginant qu’Azarius va se calmer.

                Peine perdue. Il parvient à me mettre debout et m’envoie m’habiller. Quelques minutes plus tard, j’arrive en titubant dans la cuisine. Azarius m’a sorti de quoi prendre un petit déjeuner même si lui ne mange pas. Il faudra que je le remercie. Je pense qu’une tasse de thé me fera du bien. Mon crâne me fait toujours aussi mal. Y-a-t-il de l’aspirine ? Je doute qu’il y ait une pharmacie à proximité. Je suis crevé. J’ai passé une nuit quasiment blanche. Au final, j’ai tout de même réussi à m’endormir, mais 2h de sommeil, ça ne me suffit pas.

                Je finis ma vaisselle. Je crois que je dois aller voir Azarius pour qu’il me mette au courant de l’ordre du jour. Où est-il ? Dans le salon ? Non, il n’y est pas. Salle à manger non plus. Il a oublié de me montrer une pièce, ou quoi ?

« Et vous cherchez ? »

                Je sursaute en entendant cette voix derrière moi. Je ne sais pas comment, mais Azarius parvient à surgir derrière moi sans que je m’en rende compte. Il a déjà fait ça hier soir alors que j’allais me coucher. Je me mets à gesticuler en reprenant mon souffle. Je ne parviens toutefois qu’à émettre des bruits inintelligibles. J’arrête vite de bouger mes bras car cela me cause des douleurs dans ma cervelle.

« Je n’ai jamais été très doué pour les mîmes, alors allons travailler » me coupe Azarius. Autoritaire et aucune pitié pour ma pauvre petite tête…

                Il me mène à une porte que je n’avais pas vue la veille. Il la déverrouille en effleurant la poignée du bout des doigts. La porte s’ouvre sur une grande bibliothèque. J’avais raison. Il y a bien des livres dans cette prison.

« Alors, ces étagères sont pour les livres. Vous pourrez ainsi vous documenter sur les diverses personnes présentes en ces lieux. »

                J’y compte bien.

« De ce côté, ce sont les dossiers des pensionnaires. Enfin, là, vous avez les comptes. Des questions ? »

« Est-ce que vous pourrez m’enseigner des trucs magiques ? Je ne sais pas, moi, allumer les lustres, ouvrir les portes ou autre ? »

« Je ne me rappelle pas que professeur de magie faisait partie de mes attributions. Quelles sont vos motivations ? »

« Bon, j’avoue… Ce sont vos histoires de disciples des démons qui m’inquiètent… Je ne sais pas me défendre contre les créatures maléfiques. J’osais espérer que vous pourriez m’apprendre ce genre de choses. »

                Comme il en a l’habitude, Azarius me fixe longuement avant de me répondre.

« Qui vous a dit que je sais me défendre contre les créatures maléfiques ? Si ça trouve, je suis encore plus vulnérable que vous. Admettez que ce ne serait pas pratique. »

                Zut. Je n’y avais pas songé. Ça me semblait pourtant évident qu’il devait maitriser des techniques de combat. Normalement, quand on est gardien d’une prison, on… Qu’est-ce que j’en sais ? Oh, misère de misère. Et mon mal de tête qui ne s’arrange pas… S’il connait au moins deux-trois sorts de soulagement des souffrances, je pense que ce sera déjà pas mal…

« Si vous voulez vraiment savoir, je sais effectivement utiliser la magie offensive et défensive » me révèle enfin Azarius. « Vous avez de la chance. »

« Vous pourriez me les enseigner ? » demande-je immédiatement.

                Temps de toise. J’en profite pour regarder quelques-uns des livres sur les bibliothèques. Créatures étranges, créatures maléfiques, sorcières, esprits mauvais, tout savoir sur les spectres… Lecture agréable en perspective. Je crains que ce ne soient là mes livres de chevets pour les mois à venir. Pour le moment, je ne me sens pas vraiment prêt à lire quoi que ce soit.

« C’est d’accords » finit par dire Azarius. « Je vous apprendrai à vous servir de la magie… »

                Je manque de lui sauter au cou, mais j’ai trop mal à la tête pour le faire. Et puis, ce serait inconvenant ; je crains qu’Azarius soit assez prude. Je doute qu’il parvienne à se trouver un jour une petite amie, si cela se fait chez les ombres, bien évidement.

                Céphalée ! Je ne sais pas pourquoi ça me revient, mais le nom scientifique pour « maux de tête » est « céphalée ». Ça me fait une belle jambe. Je me masse le front pour essayer de calmer la douleur quand Azarius remarque mon manège.

« Mal à la tête ? » me demande-t-il. « Je peux arranger ça. Si vous le voulez, bien sûr. »

                Je ne sais pas s’il le fait exprès ou non, mais il sort souvent des incongruités. Bien évidemment, que j’ai envie qu’il me débarrasse de ma « céphalée » !

                Azarius presse son index et son majeur sur mon front, puis les retire pour recroiser ses mains derrière son dos.

« Voilà. Je crois que vous travaillerez mieux ainsi. »

                Le fourbe. J’aurais dû me douter qu’il ne me guérirait pas par pure mansuétude. Je sais maintenant à quoi m’en tenir. Bon, maintenant que ma tête va mieux, je vais pouvoir me mettre en quête d’un ouvrage susceptible de me renseigner sur la nature profonde d’Azarius.

* * *

« Les ombres sont des êtres qui n’ont pas été dotés d’un corps lors de leur création. Ainsi, il peut exister des ombres de végétaux, d’animaux ou plus simplement d’êtres humains. Une ombre est immortelle, et seul un éclairage intensif peut la faire disparaitre. »

                Finalement, j’ai réussi à trouver un livre pour en savoir plus sur mon hôte. « Les créatures magiques usuelles » de Claude Gravin. Un illustre inconnu à qui ma mémoire ne réservera pas de place. Voilà, il a passé sa vie à écrire des bouquins et ses lecteurs ne daignent même pas se souvenir de lui. La justice n’est pas le point fort de la vie. Bref, il faut que je finisse mon chapitre au plus vite avant qu’Azarius ne me surprenne en train de ne pas faire mon travail.

« Les ombres sont par nature collées aux objets matériels et constamment raccordées à d’autres ombres. Ainsi, elles peuvent se déplacer sur les surfaces et se fondre dans les espaces ombragés. Leur influence est limitée à cause de leur immatérialité, mais une ombre humaine possède malgré tout la parole. »

                Azarius ne corresponds pas vraiment à cette description. Il ne touche pas le sol, il manipule les objets et je peux témoigner qu’il n’est pas immatériel. Je me souviens encore de mon réveil précipité… La fin de l’article m’en apprendra sans doute plus.

                Bla, bla, bla… ombres animales, ombres transparentes, ombres pernicieuses… Le titre de cette dernière partie résume assez bien mon mentor, mais rien d’intéressant dedans. Transformation en ombre, malédictions, ombres arrachées… Arrachées ? Ce doit être ça.

« Il est possible de séparer une ombre de son support par un rituel communément appelé « arrachage ». Il permet à une ombre de devenir matérielle et pluridimensionnelle, et ainsi interagir physiquement avec les objets. Toutefois, ce rituel demande une grande puissance magique, et comme son nom l’indique, il faut arracher l’ombre de son support. Cette dernière partie peut être particulièrement douloureuse, voire entrainer des lésions majeures dans la structure de l’ombre. »

                Ah… Je… je ne sais pas quoi dire. « particulièrement douloureuse »… J’essaie d’imaginer un tel rituel, mais je ne parviens pas à me représenter la scène. Au final, c’est sans doute mieux ainsi. Je jette tout de même un dernier coup d’œil au chapitre pour voir s’il y a d’autres informations importantes.

« Si jamais une ombre arrachée touche le sol de son pied, elle se verra retourner à sa condition première. »

                Après cette lecture, je me demande si Azarius est le meilleur gardien possible pour cette prison. Certes, il est immortel et maitrise la magie. Par contre, il est vulnérable à une trop forte lumière et s’il revient sur le sol, il ne sert plus à rien. En même temps, je ne sais pas si un humain serait plus efficace… Hm… J’en ai appris plus, mais je ne sais toujours pas grand-chose. Il faudra que j’épluche d’autres livres.

                Je vais reposer le livre sur son étagère poussiéreuse. Je retourne ensuite m’assoir et place un dossier devant moi. Un dragon nommé Pyrostome. Il a détruit beaucoup de villes et encore plus de villages, il a brulé des gens, en a mangé d’autres, il a volé des richesses… Bon, pour tous ses crimes, il a été condamn…

« Tout se passe-t-il pour le mieux ? »

                Je sursaute et envoie mon stylo fendre l’air. Azarius est encore une fois apparu juste derrière moi. Je le hais quand il fait ça ! Par contre, j’ai eu de la chance qu’il fasse sa visite surprise après que j’ai reposé mon bouquin. Je pense qu’il l’aurait mal pris. Je respire un grand coup.

« Je ne supporte pas quand vous surgissez de nulle part pour me faire faire un infarctus ! »

« Vous m’avez mal compris. Je vous demandais si tout se passait bien avant que j’arrive » me répond Azarius.

« Oui, tout allait pour le mieux » dis-je en insistant sur le « allait ». « Je suis en train de m’occuper du cas du dragon Pyrostome. »

« Ah… »

                J’ai bien l’impression qu’Azarius connait ce dragon. Pourquoi ? Question supplémentaire, mais je ne pense pas que je vais trouver une réponse, cette fois-ci. Plus j’en apprends sur lui, moins j’en sais. C’est assez agaçant.

« Bon… Je vais vous laisser, dans ce cas… »

                Je n’avais jamais vu Azarius dans cet état. Il n’est pas spécialement troublé, mais le contraste avec son humeur habituelle est assez inquiétant. Je ne saurai dire s’il est mélancolique ou inquiet, mais moi, je ne suis pas vraiment rassuré. Je crois que vais lire la suite du dossier de ce dragon.

* * *

                Une semaine que je suis là. Une semaine que la pluie continue de tomber. Une semaine de dossiers en tout genre. Je n’en peux déjà plus. En plus, je n’ai rien appris sur Azarius. De temps en temps, il regarde une fiche avec un drôle d’air, mais il n’y a jamais rien d’important dessus. Allez, zou ! Autre détenu. Golem : pas de nom, crime divers, perpétuité. Bon, je vais examiner son tableau, ça me fera une pause.

                Je m’arrête brusquement. Quelqu’un vient de toquer à la porte du manoir. Non, j’ai dû rêver. Qui pourrait bien venir ici ? Un sorcier maléfique sans doute. Ha, ha, ha… Je vais prudemment voir qui se trouve sur la pallier. Si quelqu’un s’y trouve.

                Pas besoin d’ouvrir la porte. Une dame d’une soixantaine d’années attend déjà dans le hall. Elle est en train d’accrocher sa cape de pluie trempée sur le porte-manteau. Elle porte une robe grisâtre et ses cheveux, de la même couleur que sa robe, présentent  encore des traces de jaune par-ci par-là. Son visage est très pâle. Elle a un regard perçant et une bouche pincée. Vu comment elle me fixe, j’ai l’impression qu’elle est en train de lire dans mon esprit. Elle me met très mal à l’aise…

« Azarius est-il là ? » me demande la vieille dame.

« Ilsa ? » s’écrie –ou plutôt dit un peu plus fort que d’habitude- Azarius. « S’est-il passé quelque chose ? »

« C’est à peu près ça » réponds la dénommée Ilsa en s’avançant dans le salon.

                Azarius la suit, et moi, ne sachant quoi faire, je les rejoints. Dès le moment où je pénètre dans la pièce, Ilsa recommence à me vriller du regard. Mon mentor s’aperçoit de sa méfiance et intervient pour justifier ma présence.

« Tu vois là Hugues Callidre, mon nouvel « assistant ». Il est ici pour m’aider dans… pour m’aider. »

                Ilsa plisse les yeux, puis relâche son attention de moi. Elle se tourne alors vers Azarius et sort d’une poche un paquet de carte. Je suis quasiment sûr qu’il s’agit de cartes divinatoires bien que je n’en ai vues que très rarement. Tout à coup, Ilsa chancelle et s’appuie sur le guéridon.

« Assied-toi » la prie Azarius. « Quelle heure est-il ? »

« Il doit être quatorze, quinze heures » réponds la veille femme en s’asseyant dans un fauteuil. « Au moins soixante-dix ans… »

                Je ne saisis pas vraiment le sens de sa dernière remarque, mais comme mon mentor a l’air de comprendre, je ne m’inquiète pas. Celui-ci a d’ailleurs jugé qu’il est temps de m’expliquer deux-trois trucs.

« Je vous présente Ilsa. Elle est une sorcière travaillant pour la SSS. Son rôle est de garder l’accès au manoir côté forêt. Elle habite à environ une heure d’ici. »

« Enchanté » dis-je en m’inclinant légèrement. Ilsa me remercie en hochant doucement la tête.

« Passons aux affaires urgentes » suggère-t-elle. « Ce matin, j’ai décidé de consulter mes cartes. Elles ne mentent jamais, tu le sais bien. J’ai placé mes cartes comme il faut, j’en ai tiré trois, comme d’habitude, puis j’ai commencé à les retourner. »

                Sur ce, elle prend la première carte du paquet en main et la montre à Azarius. Elle est bleue et en son centre se trouve un grand cercle céruléen. Je ne sais pas grand-chose au sujet de la divination et ce genre de niaiseries pour bonnes femmes, mais je sais que ce symbole est celui de l’eau.

« J’ai supposé que cela pouvait avoir un lien avec cette pluie qui tombe depuis bientôt un mois » explique Ilsa. « Je suis sûr qu’elle n’est pas naturelle. Je flaire le maléfice ; oh oui, je le sens ! »

« Le maléfice ? » s’étonne Azarius. « Qui pourrait avoir un quelconque intérêt à faire pleuvoir ? »

« Je ne sais pas encore, mais j’en suis sûr : un maléfice ! »

                Elle y croit dur comme fer, à son histoire de mauvais sort.

« Et la deuxième carte ? » demande mon mentor.

« Les ténèbres. » révèle la sorcière en tendant une carte noire. « C’est pour cette raison que je suis venue ici. Tu es peut-être l’ombre dont parle la carte. »

                Azarius ne réponds rien, mais prend la carte et la fixe silencieusement.

« Que dit la troisième ? » interroge-t-il sans quitter la carte des yeux. Enfin, des yeux, façon de parler…

                Ilsa, sans un mot, expose une carte non retournée.

« Qu’est-ce que ça veut dire ? » s’exclame Azarius en l’attrapant. « Elle ne s’est pas révélée ? »

                En effet, alors qu’une des deux faces devrait afficher un signe quel qu’il soit, les deux sont identiques. J’aimerais l’examiner de plus près.

« Je peux ? »

                De nouveau, la vieille dame tourne la tête vers moi, mais cette fois-ci, il n’y a pas de méfiance ou d’animosité dans son regard. Je ne sais pas ce qu’elle a vu, mais elle a l’air assez surprise. Azarius, quant à lui, me tends la carte. Je la saisis, mais quand je la retourne, le verso a changé.

                Une sorte de « b » horizontal de couleur violacée. Je n’ai aucune idée de ce que ça signifie. Toutefois, ce symbole semble plus éloquent pour mes deux collègues. Mon mentor n’affiche aucune expression, mais je sens qu’il est soudainement plus tendu ; Ilsa a quant à elle un mouvement de recul dans son fauteuil. Je crois que j’ai besoin d’éclaircissements.

« Le passé… » murmurent les deux en même temps.

« Il est lié au tient » ajoute la sorcière. « J’ai bien l’impression que ta présence en ces lieux n’est pas fortuite. Cette carte est un mauvais présage ! Un malheur va arriver, j’en suis certaine ! Un malheur ! Tu m’entends, Azarius ? Il va se passer quelque chose de mauvais, et ça te concerne ! » conclut-elle en me montrant du doigt. Elle a l’air d’une prophétesse folle.

« Du calme ! Du calme ! » tente Azarius. « La prédiction est bien trop vague pour que l’on puisse en tirer quoi que ce soit pour le moment. Il nous faut garder notre calme. »

« Je t’aurais prévenu, Azarius ! » réplique aussitôt Ilsa, visiblement vexée. « Et toi aussi, jeune homme ! Essaie donc de raisonner cette tête de mule : une menace pèse sur ce manoir. Si jamais quelque chose survenait ici, vous pouvez en imaginer les conséquences ! Je vous aurais prévenus ! » répète-t-elle.

                Je pense qu’Azarius se figure bien mieux que moi les conséquences en question ; il crispe sa main et n’ajoute rien. Grand silence oppressant.

« Tu resteras bien prendre le thé ? » demande finalement mon mentor.

                Ilsa hésite quelques instants, puis soupire en fermant les yeux.

« Bien. J’accepte ton invitation, misérable inconscient. » dit-elle avec un léger ton de plaisanterie.

* * *

                Le thé est fini depuis au moins deux heures, mais Ilsa ne semble pas pressée de partir. Je crois même que le thé l’a détendue : Azarius et elle sont partis dans leurs souvenirs. Ils racontent leurs combats avec dieu sait quel monstre. Et tel loup-garou qui aurait manqué de peu la sorcière, et tel démon qui aurait tué un ami… Ils doivent être très, très vieux. A les entendre, ils chassaient déjà des créatures maléfiques au XVème siècle. Je suppose que pas mal des trucs qu’ils ont affrontés se sont retrouvés ici, et y sont toujours. C’est peut-être pour cette raison qu’Azarius semble attristé par certains des dossiers. Un collègue perdu par-ci, des victimes civiles par-là… Ça n’a pas dû être agréable, pour aucun des deux. Quand Ilsa demande comment va un certain « Andrew », Azarius répond qu’il ne l’a pas vu depuis longtemps, mais qu’il va sans doute repasser bientôt. De la visite ?

« Oh, mais il est déjà dix-neuf heures ? » s’écrie Ilsa. « Je vais devoir y aller, mein Schatz. »

                Mein Schatz ! Elle a appelé Azarius mein Schatz ? Je ne suis pas prêt d’oublier ça. Ilsa finit sa tasse et se lève de son fauteuil. C’est bizarre, elle a l’air plus vieille. Elle l’est, même. Ses cheveux sont tout à fait blancs et son visage est bien plus ridé. Par contre, elle semble bien plus pimpante que tout à l’heure. Sans doute que deux ou trois tasses de thé lui ont redonnée de l’énergie. Azarius la raccompagne jusqu’à la porte. Je vais tenter ma chance pour voir si je ne peux pas en apprendre plus.

« Voulez-vous que je vous raccompagne ? »

« Rhô, tout de même pas » répond-t-elle avec un sourire. « Je ne suis pas encore assez vieille pour avoir besoin de me faire raccompagner. Et puis, de toute façon, je suis venue avec mon balai. »

« Tu utilises encore cette antiquité ? » demande Azarius. « Tu l’avais déjà quand on s’est rencontré. Tu devrais employer un moyen de transport plus moderne. »

« Dis-donc, toi. Il est à peine plus âgé que moi, je te signale. Bon, je vous laisse. Gutten Abend. »

                Sur ce, elle met sa cape de pluie, récupère son véhicule qu’elle avait posé dans le hall, sort, fait quelques pas et s’envole dans un grand cri de joie. Azarius referme la porte quelques instants après. Tant pis pour mes interrogations, mais ce n’est que partie remise. Par contre, Azarius est toujours là.

« Alors, mein Schatz, que fait-on à présent ? »

« Appelez-moi encore une fois de cette manière et je vous désolidarise la tête des épaules » me réponds sans sourciller mon mentor.

                Heu… C’est une menace sérieuse, ou il plaisante ? Dans le doute, mieux vaut changer de sujet rapidement.

« Il y a quelque chose qui m’intrigue chez Ilsa. Quand elle est partie, elle avait l’air beaucoup plus vieille qu’avant. »

                Nouveau moment de toise. Ça sent la révélation qui tue !

« Je pense que vous êtes désormais assez impliqué ici pour en savoir plus. »

                J’avais raison. C’est parti les réponses.

« Vous et moi sommes loin d’être seuls, ici. En tout, quatre personnes gardent ce manoir ; cinq avec vous. Ilsa garde la forêt, Andrew la plaine, Nikolaï le ciel et moi le manoir. »

« Le ciel ? Et je n’ai vu personne dans la plaine en arrivant. »

« Vous auriez en effet eu du mal à remarquer Andrew : c’est un spectre. Quant à Nikolaï, c’est un dragon. »

                Une ombre, un spectre, une sorcière et un dragon comme gardiens d’une prison pour créatures maléfiques… Ça me semblerais presque contre-productif, mais Azarius a été très clair lors de mon premier jour : pas d’amalgames. Pas contre, ça ne m’explique pas pourquoi ils ont été choisis. Je ne dis pas que la SSS est raciste, mais elle a plutôt tendance à employer des humains. Je n’ose pas poser la fameuse question, je crois qu’Azarius pourrait très mal le prendre.

« Savez-vous pourquoi nous avons été choisis pour garder cette prison ? » me demande-t-il.

« Euh… Non. » bredouille-je, soudain envahi d’une gratitude sans bornes.

« Vous vous doutez bien que pour assurer la sécurité d’une telle prison, il fallait trouver des personnes qui n’aient pas besoins d’être « remplacées », si vous me permettez. Il était nécessaire de changer le moins possible de gardiens afin d’éviter… bien des problèmes, entre autres. Conséquemment, des hommes ne suffisaient pas à la tâche. De plus, les pouvoirs des humains sont assez limités, le cas contraire indiquant une pratique de magie noire. »

                Petite pause afin que je digère les informations.

« Comme vous le savez sans doute, les spectres ainsi que les ombres sont à peu près éternels. Les dragons sont quant à eux dotés d’une extrême longévité. »

« Et Ilsa ? » le coupe-je. Parce que franchement, je ne vois pas ce qu’une femme qui vieillit à toute blinde fait ici.

« Comme vous l’avez remarqué, Ilsa atteint assez rapidement un âge avancé. Vers minuit, elle doit avoir autour de cent-vingt ans. Toutefois, lors du passage d’un jour au suivant, elle regagne sa jeunesse. Ainsi, chaque journée, elle accomplit un cycle lui garantissant une quasi-immortalité. »

« Et moi, dans tout ça ? »

                Azarius croise ses bras dans son dos.

« Vous ? A dire vrai, je n’en sais rien. Je savais juste que l’on m’enverrait un assistant, mais la raison ne m’avait pas été communiquée. »

« C’est illogique ! La SSS a mis en place une défense incroyable autour de ce manoir, et un simple humain peut y débarquer comme ça ? Vous êtes sûr que l’on ne vous a rien dit ? »

« Je l’ai affirmé et suis prêt à le répéter. Sachez tout de même que l’ordre m’est parvenu de Mme Vannelières. Je ne suis pas en droit de remettre en cause ses ordres, vous vous en doutez bien. »

                Mme Vannelières est à l’origine de ma mutation ? La grande patronne de la SSS a décidé que je devais venir ici ? La situation est de plus en plus bizarre. D’un seul coup, je ne le sens plus du tout, ce manoir.

« Vous avez quelque chose à ajouter ? » demande-je. « Sinon, je crois que vais aller me coucher. Ça fait un peu trop pour moi en un soir. »

« Hm… Je peux aussi vous faire part de mes inquiétudes. »

                Je ne sais pas pourquoi, mais je suis comme figé. Sand doute le mot « inquiétudes ». Je n’arrive pas à dire quoi que ce soit. Je n’arrive pas à bouger. La peur me saisit soudain à la gorge.

« Nikolaï est vieux, à présent. Je ne lui donne même pas un siècle. Ilsa est dépendante de son sort de jeunesse qui risque un jour de s’arrêter. Andrew a entamé vers la fin du siècle précédent sa phase d’évanescence. Quant à moi… Disons que je me fais vieux. Nous sommes tous quatre entrés en fonction au même moment : notre fin s’approche chaque jour dangereusement. Hélas… Nous n’avons plus vraiment notre place en ce monde moderne. Les autres entités magiques non plus. La magie non humaine n’aura bientôt plus lieu d’être, et nous disparaitrons tous, je le sens bien. La SSS est un des derniers remparts avant notre fin inéluctable. Il suffit de voir les spectres : les seuls qui apparaissent encore sont maléfiques. Le monde change, les peuples doivent évoluer avec. Nous, nous faisons partie du passé ; nous n’avons pas de futur. Plus le temps va, plus mon impression se confirme. L’avenir est chaque jour un peu plus gris… »

                …

                Je… non… ce, ce n’est pas possible… Je n’aurais jamais pu voir les choses comme ça. Je ne sais plus quoi penser. D’un seul coup, je viens de perdre mes repères. Tout me paraissait si simple avant. Mais maintenant… Azarius m’en a trop dit. Je vais me coucher.

« Bonne nuit » souffle Azarius, avec une nuance d’excuse dans la voix.

* * *

« Qui t’es, toi ? »

« Moi ? Je m’appelle Hugues Callidre. »

« Et tu fais quoi dans la vie ? »

« Je suis employé à la SSS. En ce moment, je suis en fonction dans un vieux manoir qui sert de prison. »

                Le gamin me regarde avec un air étrange. A côté de lui, une petite fille fixe le sol d’un visage boudeur. Elle tient dans sa main une feuille de papier noir. Derrière eux, une grande forêt d’un noir absolu. Derrière moi, un désert gris.

« Pourquoi t’es là ? »

« Je ne sais pas. On m’a envoyé ici, mais personne ne m’a dit pourquoi. »

« Je crois pas que ce soit le hasard » affirme le gamin. « Tu es ici pour une raison. »

                Tiens ! Ça me rappelle ce que disait Ilsa. En regardant mieux, je me rends compte que la fillette est en train d’observer un squelette de lézard. Il y a un cercle sombre autour des os. On dirait qu’il y a eu un feu.

« Qui t’a dit de venir ? » reprends le garçon.

« Il semblerait que ce soit Mme Vannelières, la patronne de la SSS. »

« La vieille peau ! » crache le gosse.

                Je crois que quelque chose m’échappe. Déjà, le comportement du gamin. Ensuite, la fillette a grandi. Elle tient un mouchoir dans sa main, en plus de la feuille. Le mouchoir est transparent comme du verre.

« Pourquoi tu dis ça ? » gronde-je le garçon.

                La fillette est une adolescente maintenant. Elle a lâché la feuille et le mouchoir. Le vent est en train d’emporter les poussières du squelette sur le sol.

« Elle n’est pas gentille » réponds l’enfant. « Elle a fait des choses mauvaises. »

                La fille est devenue une jeune femme, mais elle continue de vieillir. Le mouchoir a disparu tandis que la feuille s’est agrandie.

« Mais toi, qui es-tu ? » demande-je au gamin.

                La femme est devenue vieille et toute ridée… C’est Ilsa ! Qu’est-ce qu’elle fait là ? La feuille est en train de prendre une forme humaine… Azar…

« Tu devrais le savoir, non ? » réplique le gosse alors qu’une lueur noire traverse son œil. « Après tout, ne sommes-nous pas dans ton rêve ? »

« Mon rêve ? Comment ça, mon rêve ? »

                -

                Je me suis réveillé en sursaut. Un horrible cauchemar. Je ne vois pas d’autres mots. Il faut que je me calme. Ce n’est rien de grave. Ce sont simplement les paroles d’Azarius qui m’ont inquiété. C’est tout. Rien d’autre. Rien ! Recouche-toi et rendort-toi au plus vite.

* * *

                Je ne me sens pas bien du tout, ce matin. J’ai dû me lever du pied gauche.

« Vous n’avez pas l’air en forme » me signale Azarius. « Sont-ce les monstres du troisième qui ont perturbé votre nuit ? »

« Mhh… Bof… »

                Je n’ose pas vraiment lui parler de mon rêve. Je ne veux pas l’inquiéter pour un simple cauchemar. Il a déjà assez de problèmes à gérer sans les miens. Je vide ma tasse de café d’un trait. Il faut que je sorte faire un tour.

« Je vais prendre l’air. »

« L’eau surtout » réplique mon mentor. « Il ne s’est toujours pas arrêté de pleuvoir. »

                Pour seule réponse, je me rends dans l’entrée, attrape un parapluie et sort du manoir. En effet, il peut toujours. Je crois même que c’est encore pire qu’avant. Il a dû y avoir des inondations en ville, depuis le temps. Je n’aime vraiment pas cette pluie. Plus que d’habitude, en tout cas.

                Je fais quelque pas autour du manoir. Je me sens déjà mieux. J’essaie de relativiser les paroles d’Azarius. Plus de magie non humaine… Je suppose qu’il en sait plus que moi sur le sujet, qu’il a su voir les signes. Est-ce que la SSS est aussi au courant ? Qui sait ce qui se passe ? Est-ce que c‘est certain, au moins ? Je veux dire, la fin des créatures magiques, ce n’est pas rien. Ça ne va pas arriver comme ça, du jour au lendemain. Par contre, le jour où ça se fera, on sera mal.

                Je  suis sûr que si j’en parlais à ma sœur, elle trouverait quelque chose de rassurant à dire. Florence a toujours su positiver, même quand nos parents sont morts. Je me demande comment ça se passe, pour elle en ce moment. Est-ce qu’elle a enfin eu sa promotion ? Ah ! Ca me tue, ce manque de communication. Il aurait pu se passer n’importe quoi depuis que je suis parti. Au final, moi aussi, je suis prisonnier de ce manoir.

                Je commence à avoir froid. Maintenant que je vais mieux, je pense que je ferais bien de rentrer. Il doit y avoir des piles de dossiers à remplir.

« Allez-vous mieux, à présent ? » s’enquiert Azarius tandis que je range mon parapluie trempé.

« Oui, un peu… » dis-je sans grande conviction.

                Je remarque qu’un morceau de papier peint est en train de se décoller. Ça doit être à cause de l’humidité. Pff… Si le manoir se met à tomber en morceau…

« Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais toute cette pluie a fait se décoller du papier peint. » prévient-je Azarius. « Bientôt, les murs vont nous tomber dessus. »

                Une tasse éclate sur le carrelage de la cuisine. Peut-être bien que les murs sont en train de s’effondrer. J’accours dans la pièce où Azarius est immobile, figé dans une espèce de frayeur démesurée.

« Oh non… » murmure-t-il soudain.

« Qu’est ce qui se passe ? »

                Sans me répondre, il fonce dans le couloir et ne s’arrête que devant une vieille tapisserie.

« Faites que je me trompe… » dit-il en faisant tomber la draperie.

                Derrière, il n’y a rien. Je m’attendais à une porte secrète ou un passage secret, mais il semblerait que ce ne soit pas le cas.

                Azarius pose alors la main contre le mur, et celui s’évapore. Derrière, une petite pièce en pierre contenant torches et divers autres objets étranges. Au fond de cette loge, des escaliers plongeant dans l’obscurité.

                Il doit y avoir en bas quelqu’un de pire qu’un démon pour être ainsi caché. Je n’ai absolument pas envie de descendre. Je ne veux pas descendre ces escaliers. Quoi qu’il y ait en bas, je n’ai pas envie de le savoir.

                Azarius pénètre dans la petite pièce, saisit une torche et l’allume en passant la main devant.

« Vous m’accompagnez » m’ordonne-t-il. Ce n’est plus le moment d’avoir peur. Tu dois y aller. Tu dois. Tu dois ! Va-s-y. Il faut que tu y aille. Bouge !

                Je prends à mon tour une torche et l’allume avec un peu plus de difficulté que mon mentor. Si jamais je dois me défendre, j’aurai au moins quelques notions de magie, à présent. Bien, maintenant, il faut que je suive Azarius au fond des ténèbres.

* * *

                Les escaliers sont longs et humides. Glissants, surtout. Les ténèbres sont épaisses. Elles collent à la peau. Il fait de plus en plus froid. Jusqu’où va-t-on descendre ? Les torches n’éclairent pas beaucoup. Une dernière pensée pour ma sœur et mon frère…

                Nous sommes arrivés au bas des marches. Devant nous, une lourde porte en granit à double battants. Azarius me tend sa torche.

« Tenez-moi ça pendant que je la déverrouille. »

                Il est hésitant. Je crois que lui aussi a peur. Lentement, il entame une série geste alambiqués tout en murmurant des incantations. Peu à peu, ses gestes s’accélèrent. Bientôt, je n’arrive même plus à distinguer ses membres. Enfin, il appose ses mains sur la porte, et celle-ci s’ouvre brusquement, faisant entrer une vague de froid dans cette antichambre des ombres. Azarius reprend sa torche, et se met à avancer, pas à pas.

                Un grand couloir, haut et large. Sur les murs, espacées régulièrement, des colonnes gravées d’inscriptions étranges. Le sol est trempé. C’est sans doute la pluie qui a inondé cette cave. Quand mon mentor passe entre les deux premiers piliers, une lueur en émane soudain. Ce sont des runes de protections extrêmement puissantes. Pour qui ?

                …

                Il y quelqu’un au fond de ce couloir. Quelque chose. Une présence. Une présence froide et maléfique. Azarius l’a sentie, lui aussi. Il s’arrête. Plus aucun bruit, sinon quelques gouttes qui tombent du plafond. Puis, comme une respiration. Azarius lève sa main en direction de la chose, et une grande lumière illumine le bout du couloir.

                Au travers d’une légère brume, je distingue une ancienne fresque représentant quelque chose comme l’enfer. L’eau en a abimé une grande partie, et certains morceaux se sont détachés… Il y avait un prisonnier retenu dans cette fresque. Un être tellement mauvais qu’il a été scellé dans les murs même d’un souterrain protégé par une série de boucliers magiques. En voyant les grands trous dans la peinture murale, Azarius n’a plus de doutes.

« Que de lumière… dans ma noire prison…

                « Il » vient de parler. Une voix rauque et étouffée. Une vois insidieuse et malfaisante. Je reste paralysé. Azarius éteint sa lumière.

« Votre présence ici-bas… ne vous servira à rien… J’ai déjà gagné… Vos destins sont fixés… depuis bien longtemps… Vous avez… échoué…

« Tant que tu ne seras pas sorti de ce manoir, j’ai toujours l’avantage. Tu as beau paraître fier, tu n’es même pas capable de passer tes protections » réplique Azarius avec ce qui lui reste de courage.

                Pour seule réponse, la barrière devant nous explose en milliers d’éclats brillants qui s’estompent peu à peu. Mon mentor me pousse brusquement derrière les piliers suivants. Une brume s’approche de nous, mais reste bloquée par le mur magique.

« On sort. »

                Je suis Azarius qui se dirige vers les escaliers. Je suis content de quitter cette cave vivant. Je ne sais pas si j’ai envie ou non de savoir ce que c’était, mais je tiens à être plus informé.

« Qui était-ce ? » demande-je finalement alors que mon mentor reforme la paroi de derrière la tapisserie.

                Une fois de plus, Azarius attend. Je ne crois pas qu’il hésite à me révéler cette information, mais je suppose que la créature réveille en lui des souvenirs douloureux. Il baisse la tête, puis passe sa main droite sur son visage.

« Metuendus. »

                Je pense que c’est du latin. C'est donc un être ancien et maléfique, pire qu’un démon…

« Metuendus est une entité obscure. Il existe depuis toujours, et depuis toujours, il a semé partout où il allait la terreur et le chaos. Il y a bien longtemps, il avait sous ses ordres une armée gigantesque : sorciers, démons, spectres, monstres… Il semblerait que certains lui soient restés fidèles. La pluie qui continue de tomber était définitivement destinée à faire s’évader notre hôte… Je crains que tu ne sois lié à tout ceci, mais cela impliquerait… Non. Rien. »

                Pause. Il m’a tutoyé ? Il m’a tutoyé, là et maintenant ? Mon dieu ! La situation doit vraiment être désespérée.

                Sans attendre, Azarius se rend dans le salon et se place en face du miroir accroché au-dessus de la cheminée. Il fait pivoter la glace sur son axe, puis le reflet se transforme.

« Avec ceci, nous pourrons contacter directement Mme Vannelières. Ce miroir est justement réservé aux cas extrêmes… à condition qu’il fonctionne » conclut Azarius devant le noir durable affiché sur le verre.

« Non, non, non, non… Moi ici… vous ne parlerez… à personne…

                D’un geste, Azarius jette le miroir par terre. Il éclate et s’éparpille sur le tapis. Aussitôt, mon mentor déplace par magie les objets présents sur le guéridon.

« As-tu déjà fais du spiritisme ? Eh bien voilà comment ça marche ! » s’écrie-t-il alors que la table se soulève et se met à tourner de plus en plus vite.

                A ce moment-là, tous les meubles présents dans la pièce se mettent à léviter et à tourbillonner dans tout le salon. Je sens une grande force magique qui s’accumule peu à peu au centre de la salle. Tout à coup, un choc ressemblant à une explosion jaillit du guéridon et traverse le manoir entier. Azarius s’effondre sur le sol, épuisé.

« J’espère… qu’il auront reçu le message. Il a dû atteindre la ville. »

                Tandis que je l’aide à se relever, quelque chose d’étrange survient : la pluie cesse de tomber. Je crains qu’il n’y ait pas que la ville qui ait reçu le signal.

* * *

                Azarius est encore dans les pommes. L’effort a dû l’épuiser. Si jamais quelqu’un vient, je suis sans défense. Je ne peux absolument rien faire, sinon rester près de mon mentor. J’espère que des renforts vont bientôt arriver.

« Attention…

                Je rêve ou j’ai bel et bien entendu quelqu’un parler ? C’était un murmure, mais à présent, je ne crois plus aux mirages et aux illusions. Quelqu’un essaye de me prévenir, mais qui ? Et de quoi ? Si j’ai bien compris, Metuendus est encore retenu par les barrières et sa réincarnation l’ayant épuisé, il ne peut pas encore toutes les passer. Donc… C’est que quelqu’un vient…

                Je m’approche de la fenêtre et regarde au loin. Le ciel est toujours gris, mais il s’est définitivement arrêté de pleuvoir. Le sol est trempé. En plissant les yeux, je vois un point noir à l’horizon. Il se rapproche ! Est-ce que je dois prévenir Azarius ? Il n’est plus en état de se battre. Mais moi, je ne pourrais surement pas affronter un serviteur de démon. Mince ! Qu’est-ce que je dois faire ?

                Soudain, Azarius se lève. Il a dû sentir quelque chose. Il s’appuie sur le mur et jette un regard par la fenêtre. Un frisson le parcourt. Je n’ai plus peur. J’ai soit épuisé mon cotât de frayeur pour aujourd’hui, soit je suis tellement stressé que je ne sens rien de plus. Azarius se dirige vers la porte, et malgré son état, il sort sur le perron.

                La forme se précise à mesure qu’elle se rapproche. Un grand manteau marron-gris qui avance en zigzagant. Qui avance très vite. Un peu trop même. La chose est certaine à présent, ce n’est pas ou plus un humain. Mauvais signe : les créatures magiques peuvent naturellement utiliser la magie, ce qui n’est pas le cas des humains. Nous sommes cuits.

                A ce moment-là, Azarius fouille dans la poche de sa veste et en sort… un anneau de chasseur d’esprit ? Pourquoi a-t-il ce genre de chose sur lui ? Seul les employés de la branche « sécurité » en possèdent. Je le sais : ma sœur en fait partie, et elle aussi possède cette sorte de bague.

                Contre toute attente, Azarius me tend l’objet au lieu de l’enfiler.

« Vous en aurez plus besoin que moi… » dit-il avec un ton de plaisanterie. Même dans la pire situation, il n’a pas l’air de s’en faire plus que ça. Je pense que c’est dû à la fatigue.

                A peine enfile-je l’anneau que l’être encapuchonné s’immobilise à une dizaine de mètre de nous. Il penche la tête et croise deux mains qui pourraient appartenir à un serpent s’ils en avaient. J’ai l’impression qu’il essaye de tordre ses doigts.

« Ccce cher Azariusss… Toujours debout ? »

                La voix est sifflante comme une lame aiguisée. Elle me donne des frissons. En fait, la température a chuté de plusieurs degrés. L’eau commence à geler à certains endroits. Il fait vraiment froid. Quel est donc cette créature ?

« Ophiténos. Si à l’époque, j’avais su ce qui arriverait, je ne t’aurais pas laissé en vie » réponds mon mentor avec une sécheresse qui lui est inhabituelle.

                Notre interlocuteur se met à rire. Ses ricanements ressemblent à une craie sur un tableau noir. L’air devient glacial. De la vapeur sort de ma bouche. Je me demande si mon anneau peut me réchauffer. Soudain, j’entends Azarius dans ma tête.

« Il faut essayer de gagner du temps. Ilsa et Nikolaï ne devraient pas tarder. Andrew risque de ne pas venir s’il  croisé notre adversaire. »

                Compris. Il faut que j’intervienne. Ainsi, mon mentor aura le temps de reprendre son souffle.

« C’était vous, la pluie ? »

                Ophiténos tourne légèrement sa tête dans ma direction. J’ai l’impression qu’il découvre que je suis là.

« Tiens, tiens… Le Callidre… Parfait ! En effet : la pluie, ccc’est moi. »

« Dans ce cas, tu ne dois plus être en état de nous attaquer de front » lance Azarius.

« Et toi, tu ne sssembles pas au meilleur de ta forme. Sssimple précccision : persssonne ne viendra : les ondes ssspirites sss’arrêtent très facccilement… Je crois que cccette prison a besoin… de quelques changements… Laisssse moi m’en occuper ! »

« Plutôt mourir ! »

« CCC’était compris dans la propositttion. »

                J’aperçois soudain une grande tâche sombre qui fonce droit sur nous depuis les nuages. Nikolaï ! Il faut que je détourne l’attention d’Ophiténos.

« Et moi dans tout ça ? Ma présence, c’est vous aussi ? »

« En effet… Perssssonne n’ose vérifier sssi un ordre provient bien de Mme Vannelières… Sssurtout quand cccet ordre imite parfaitement les vrais. Non ? »

                Nikolaï est presque là. Il est énorme ! Si jamais il écrase notre ennemi, il faut que je me tienne prêt à lever un bouclier. Par contre, je ne comprends toujours pas pourquoi un être maléfique a tenu à ce que je sois ici. Trop tard pour les révélations : je vois la gorge de Nikolaï rougeoyer.

                Un gigantesque torrent de flammes s’abat sur Ophiténos. Malgré ma surprise, je parviens à dresser une protection entre nous et le souffle du dragon. Azarius a eu le même reflexe. Je regarde quelques instants la fournaise s’écraser sur notre mur invisible. La chaleur est terrible, et la lumière aussi. Nikolaï est peut-être vieux, mais il a encore du coffre.

« Laissez-moi faire. Il faut que vous récupériez » suggère-je à mon mentor

                Soudain, le brasier s’éteint. Un grand tremblement secoue les alentours, mais je ne parviens pas à distinguer quoi que ce soit à cause de la fumée opaque qui transpire de partout. D’un geste, je repousse les fumeroles. Je sursaute en voyant la scène.

                Nikolaï est effondré sur le sol. Une grande balafre tache de rouge son ventre. Puis, un peu noircit par le feu, Ophiténos s’extirpe des cendres.

                Un grand serpent avec deux bras. Voilà à quoi il ressemble vraiment. Ses yeux mauvais nous jettent un regard assassin. Son rictus démoniaque laisse voir des crochets et de longues canines. Ses écailles ne brillent pas. Il n’est pas vert, ni marron comme le sont habituellement les serpents, mais rouge sombre. Sa queue est poissée de sang. Il serre les poings et se met à siffler de haine. Alors qu’il prend son élan pour nous bondir dessus, une gigantesque main de pierre le saisit, le fait tournoyer et l’envoie dans le ciel.

                J’aperçois Ilsa sur son balai un peu plus loin. C’est sans doute elle qui a fait surgir la main de terre. Ilsa se pose à côté de nous et descend de son véhicule pour serrer Azarius dans ses bras. Elle pleure. Son visage assez jeune est traversé par deux traits brillants.

« Andrew… et Nikolaï… ils, ils sont… » commence-t-elle avant d’éclater en sanglots.

« Ilsa, il faut agir maintenant. Est-ce que tu peux prendre Hugues sur ton balai ? » demande mon mentor.

« Je… je ne crois pas. Il ne peut supporter qu’une personne… Est-ce que tu saurais le monter ? » m’interroge-t-elle.

                Je fais non de la tête. Je ne compte pas monter sans expérience sur ce genre de chose. C’est un coup à se casser le crâne.

« Bon. Ilsa, il faut que tu aille en ville et que tu préviennes que Metuendus risque de s’échapper. Va-s-y ! Nous allons essayer de le retenir. » conclut Azarius, la voix cassé par le chagrin. Il serre une dernière fois la sorcière dans ses bras, puis elle enfourche son balai et part vers la ville.

                Azarius s’appuie sur le mur et soupire. Nous sommes seuls pour empêcher un serpent humain de faire s’évader une créature de ténèbres. Je saisis enfin que notre situation est inextricable. Nous sommes fichus.

« Et pour Ophiténos ? Que fait-on ? »

« C’est trop tard. » répond Azarius. « C’est fini, maintenant… »

                A ce moment-là, le point noir qu’était devenu le serpent arrive sur nous à la vitesse d’une comète. Il va s’écraser sur le sol. Je ne sais pas ce qui va se passer. Est-ce que c’est vraiment la fin ? Est-ce que nous sommes déjà vaincus ?

                Comme une réponse, Ophiténos atteint le sol et le transperce. Là où il a atterrit, il n’y a plus qu’un trou dans la terre. Tout devient calme. Le silence saisit la plaine. Azarius baisse la tête.

                Puis, la roche explose sous la pression d’une immense colonne de fumée noire. La lande se fissure et le ciel s’obscurcit au-dessus du manoir. Des énormes rocs jaillissent dans tous les sens. J’ai levé un bouclier juste à temps, mais le sol continue de trembler sous nos pieds. Oui, c’est bien la fin. Metuendus est désormais libre.

« Enfin… dehors…

                La brume cesse soudain de monter et s’amasse en face de nous. Il nous regarde. Il nous fixe, mon mentor et moi, comme deux fourmis sur son passage.

« Honneur aux anciens… s’écrie la nuée en projetant une rafale d’ombre sur Azarius.

                Je n’ai même pas eu le temps d’esquisser un geste. Azarius non plus. Il a disparu dans les ténèbres de la créature. Il a été absorbé. Je suis seul. Seul face à une entité bien trop puissante pour moi. Il le sait. Il s’élève en une gigantesque vague d’obscurité pour m’avaler. Je vais bientôt partir moi aussi. Adieu Florence. Adieu Félix. Je suis désolé. J’ai échoué.

* * *

                La vague d’ombre s’abat sur Hugues et engloutit en même temps le manoir. La fumée noire se concentre à l’endroit où se trouvait la prison. Il n’y a plus rien dans la plaine déchirée. Le ciel est couvert de nuages sombres.

« Enfin ! Le premier Callidre est en ma possession… Plus que deux…

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