La Maison

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Ma première pierre a été posée un mardi de l'année mille neuf cent soixante-trois, il faisait beau et chaud. Après avoir étalé le ciment, le maçon, mon premier habitant posa ma première brique, qui fera de moi, dans un premier temps, une bâtisse de soixante-cinq mètres carrés. Il s'appelait Jean-Marie. Il avait économisé de l'argent pour s'acheter un bout de terre et avait entrepris de me construire, pour abriter son enfant, sa femme et lui.

Il travaillait depuis l'âge de treize ans, à bientôt vingt-quatre, il avait encore le dos solide. Il m'a montée à lui seul pierre par pierre, au début et par à-coups.

  • L'argent manque, mais je te finirai, me disait-il.

Je ne lui en voulais pas, je savais qu'il tiendrait sa promesse.

Il lui arrivait parfois de venir sur mon chantier. Il n'y venait pas continuer ma construction. Il n'avait pas les matériels et les matières pour. Le financement lui faisait défaut. Il venait juste pour s'assurer que j'étais bien réelle. Qu'il avait bel et bien une maison en devenir. Il ne savait pas ce qu'était de posséder une demeure. Quand il était jeune, il habitait avec ses parents dans un appartement qui ne leurs appartenaient pas. Depuis son mariage, il vivait dans un deux pièces qu'il louait.

Il disait qu'après sa femme, j'étais son rêve, son avenir. Je ne savais pas ce que cela pouvait bien signifier.

Et puis les travaux reprirent. Son frère vint lui donner un coup de main. Cela fut bien utile. C'est à lui que je dois ce beau toit de tuiles romanes. « Grands moules du Sud », elles s'appellent.

Jean-Marie me parlait à chaque étape de ma fabrication, il m'expliquait ce qu'il allait faire. Je ne comprenais pas, mais dès qu'il disait, je vais poser telle chose, j'en saisissais le sens au résultat final.

Pour ne pas se sentir seul, il me parlait de sa vie. Son passé, sa femme Héléna, son fils Paul, d'un autre enfant à venir et ses ambitions.

Un jour où il me parla de sa femme enceinte, quelque chose coula de ses yeux, comme cette chose qu'il appelait la pluie et qui l'empêchait de me cimenter, quand cela arrivait. Je comprend aujourd'hui, que c'était des larmes. Elles pouvaient exprimer la tristesse et la joie. Je ne saisissais pas ces sentiments.

Il était triste, car les ressources revint à manquer et que sa petite famille s'agrandissait. Il ne voulait plus payer aussi cher un deux pièces. Elle avait besoin d'espace pour s'épanouir. Le premier enfant courait déjà à quatre pattes, mais se heurter presque à chaque pas à quelque chose, faute de place.

J'avais les fondations, la structure et le toit. Il me manquait les portes et fenêtres, le crépis pour cacher mes blocs de pierres, ainsi qu'une couche de peinture. Alors, pourquoi ne venait-il pas s'installer ?

Je n'étais plus une seule pièce. J'avais des pièces. Cela me surprenait. Pour passer d'un endroit à l'autre, il devait franchir les emplacements où il devait y avoir des portes.

Je voulais tant rencontrer ces personnes dont il me parlait. Sa femme qu'il chérissait. Pas un seul jour depuis son mariage où il n'avait regardé une autre femme. Elle était bonne pour lui. Elle subissait les sacrifices, sans se plaindre. Elle était sa branche de salut. Son fils. Ce petit bonhomme qui à chaque évocation, le faisait sourire. Il a pleuré de joie, une fois, en me parlant du petit. L'enfant avait dit « papa ». C'est ainsi que les enfants nomment Jean-Marie.

Autour de nous, d'autres bâtisses étaient sorties de terre. La plupart ont eu leur première pierre bien après moi et étaient déjà terminées. À droite, comme à gauche, des villas qui se voulaient plus belles que les autres. Si arrogantes. Elles pouvaient bien parler de moi comme de l'inachevée de la rue des Sources, je connaissais la modestie et l'humilité à travers Jean-Marie. Je ne m'inquiétais pas. Ma valeur sentimentale, disait-il, dépassée de très loin leurs valeurs pécuniaires.

Quatre ans plus tard, je rencontrais enfin cette Héléna tant aimée et douce, le petit Paul perturbateur et fierté de son père, ainsi que le discret Nicolas emmitouflé sous des couvertures. C'était un début d'automne venteux.

Vite, venez vous réchauffer en mon sein, un feu y brûle, pensai-je.

Ils s'installèrent en moins d'une journée. Moi qui n'avais droit, jusque-là, qu'aux bruits des pelles, truelles, marteaux et autres, ainsi qu'aux paroles calmes et posées de mon bâtisseur, je me retrouvais avec un intérieur plein de vie et d'amour, de cris d'enfants et de rires joyeux.

Héléna parlait souvent de bonheur. C'est ce que je représente pour elle. J'en suis fière, même si je ne sais pas ce que sait, car elle sourit quand elle le dit. Son sourire est si chaud. Il m'apaise aussi bien qu'il le fait pour les pleurs de Paul lorsqu'il a un chagrin, où lorsque Jean-Marie commence à s'énerver. Elle n'était pas dure. Elle était délicate et ferme à la fois. Ne haussait jamais la voix. L'évanouissement de son sourire suffisait à comprendre son mécontentement.

J'ai vu deux autres enfants naître, l'évolution de ces petits si chers à mon cœur, l'amour inconditionnel des parents pour leur progéniture et l'affection que Jean-Marie et Héléna ressentaient l'un envers l'autre. Ce n'était pas la plus fortunée des familles, mais elle avait la richesse du cœur.

Je m'émerveille toujours de voir ces petits d'homme grandirent sans aucun outils. Ils augmentent de taille tous simplement sans qu'on leur ajoute quoi que soit.

  • Si tu ne manges pas tu ne grandira pas, disait Héléna aux enfants.

Pour autant, à moi, ils ne me donnaient pas à manger. Malgré cela, j'ai eu une véranda à l'arrière, ajouté six ans après ma première pierre, ainsi qu'une chambre supplémentaire.

Et désormais, d'une maison toute simple, je me retrouve avec un étage, mais toujours avec mon beau toit de tuiles. Je suis plus grande. Plus spacieuse.

Une nuit sous la véranda, alors qu'il regardait enfin les tuiles posées un bonne fois pour toutes, Jean-Marie me dit :

  • Tu étais mon phare dans les ténèbres sur une mer agitée. Toujours brillante, mais ô combien inaccessibles. Mais je n'ai jamais baissé les bras. Ta clarté me donnait espoir. J'ai tenu et enfin j'ai touché terre.

J'étais sa plus grande fierté. Depuis, il a réalisé un autre de ses rêves. Devenir son propre patron. « JM construction et fils » prospère dans tous le sud.

Mais aujourd'hui, avec le temps fuyant et vieillissant, Jean-Marie vient de lâcher son dernier souffle et je me souviens de mes premiers instants avec lui. Si je le pouvais, moi aussi je pleurais.

Il restera à jamais le premier homme à m'avoir désiré, foulé et aimé, mais pas le dernier.

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