23. Complot

21 minutes de lecture

Mardi 04 décembreASHLEY

Merde, merde, merde ! Qu’est-ce que c’est encore que cette connerie ? Pourquoi Joe a-t-il autant insisté pour que je passe le voir à la sortie du boulot ? Cette question, ces interrogations, je me les pose en boucle depuis l’appel qu’il m’a passé ce midi. Il était si excité que je n’ai pas su le contredire. Pourtant, j’avais déjà échafaudé la fin de ma journée, m’imaginant inviter Cassie à boire un verre. Ouais, drôle d’utopie, encore une fois.

« Mec, faut que tu voies un truc ! Ne grogne pas ! Je t’assure que ça vaut le coup. Je pense même que tu me remercieras. Sérieux ! C’est ouf…

Mais putain, Joe, accouche ! lui hurlé-je agacé par sa voix saccadée.

Son silence me répond. Il semble réfléchir pendant un instant à la meilleure chose à faire. Mais quoi ? Qu’est-ce qu’il a à me dire de si dingue ? D’ailleurs, il aurait pu se contenter d’un message, pas besoin de tant d’insistance pour me hurler dans les oreilles qu’il détient la meilleure des informations. Pour ensuite quoi ? Garder les lèvres closes ? Il a peur de quoi ? Que je le bouffe ?

Bon… tu parles oui ou non ? demandé-je en franchissant les portes métalliques pour me rendre dans la salle de pause et nous préparer de bons chocolats chauds sous le regard inquisiteur des deux pimbêches.

Cassie a raison, ça en devient insupportable. Mais à cet instant ce qui m’horripile le plus semble être mon ami le barman. Il se contente d’un rire nerveux à mon oreille. Souffle, respire fort avant de tousser et de… froisser un papier ? Puis, je l’entends avaler une gorgée, déglutir sans pour autant se décider à m’annoncer ce pour quoi il a pris son putain de téléphone et m’a contacté. Merde !

Joe ! Bordel ! Tu me fous les boules… Qu’est-ce que tu as trouvé de si exceptionnel ?

Je pense que j’ai mis la main sur un mot qui pourrait t’intéresser. Passe ce soir. Sans faute. Je te montrerais. Et Ash ? Viens, seul ! Crois-moi, ça en vaut le détour. »

Sur ce, il s’est contenté de raccrocher. Sérieux ? Comme ça, sans plus d’explication. Ah si ! Pardon, il a osé m’envoyer un message. Avec une seule exigence, ma venue. Le tout écrit en majuscule pour ajouter un côté dramatique à la situation. Seulement, j’ignore pourquoi et depuis le début de l’après-midi, je ronge mon frein. Hésitant entre l’envie de tout plaquer pour me rendre au Loch Ness plus tôt et celle de profiter de la présence de Cassie un peu plus longtemps.

Et pour tout dire, les va-et-vient de la belle dans mon bureau ne m’ont pas aidé à y voir plus clair. Mais peu importe, il est dix-huit heures passées. Le temps pour moi d’enfiler mon manteau, de prendre Rodolf sous le bras et de rejoindre ma voiture pour me rendre dans mon bar préféré. Curieux et impatient de découvrir ce que Joe a de si important à me dire. Mon trajet se déroule dans le silence total, et mes pensées s’évadent comme à leur habitude, depuis près de deux semaines, vers Stella.

« Ash… Tu crois que nous deux, c’est pour toujours ? Je sais, c’est niais à souhait. Cole et Eliott n’arrêtent pas de me charrier avec ça. Mais… j’ai l’impression de te connaître par cœur, de te reconnaître même. Que nous deux, ce n’est pas qu’une histoire d’adolescents amoureux. Et ça me fait peur. Pas parce que je doute, ça non. Juste…

Tu as peur que ton cœur se brise. Parce qu’il m’appartient déjà. Je sais. Moi aussi, Stella. Moi aussi, ma poitrine devient folle quand elle t’aperçoit. Moi aussi, mon cerveau ne pense qu’à toi. Moi aussi, j’ai la peur aux tripes. J’ai une putain de trouille ! Merde, Stella, tu pourrais m’arracher le cœur en deux secondes, si tu décidais de tout arrêter. Mon cœur, mon être tout entier sont liés à toi, à ta lumière et si je te perdais, je sombrerais dans les ténèbres. Sans toi, je ne suis qu’une ombre. »

Merde ! J’avais presque oublié à quel point, je pouvais être sentimental. Le moi adolescent était loin de se douter que quelques temps plus tard, j’allais tourner le dos à ma plus belle histoire. Faire tomber une étoile du ciel, la briser en mille éclats et surtout sans un regard en arrière. Un vrai connard en création ! La métamorphose d’un innocent papillon en un serpent. C’est facile d’accuser ma mère, j’aurais pu y croire plus fort… mais, j’étais perdu.

Seul, triste, en deuil.

La lueur provenant de la devanture du Loch Ness me ramène au présent et j’en souffle de soulagement. Ces souvenirs ne sont jamais de bonne compagnie. Trop sombres alors qu’aujourd’hui, j’ai retrouvé une lueur d’espoir. Une étincelle dont les lèvres sont goûteuses, savoureuses. Une bouche que je rêve d’embrasser jusqu’à en être rassasié. Je suis complément accro à cette femme ! Son odeur, sa douceur, sa lumière. Elle est revenue comme un boulet de canon, elle me déstabilise, me fous une trouille sans nom mais je n’ai qu’une hâte être à demain pour déguster un nouveau chocolat.

Je me gare, soupire pour reprendre contenance et sors d’un pas décidé de ma voiture pour rejoindre le comptoir derrière lequel j’aperçois la stature de Joe. Il sert un verre à une blonde plantureuse avant de s’accouder plus loin au comptoir et discuter avec sa serveuse. Quand enfin je pénètre dans les lieux, le bruit de la porte attire l’attention de mon ami qui dès qu’il me voit, agite les bras.

— Te voilà ! hurle-t-il en se pressant de faire le tour du bar pour m’accueillir.

Là, je dois vraiment m’inquiéter. S’il se déplace à cette vitesse, c’est qu’il a du croustillant. D’ailleurs, je ne serais pas étonné qu’il m’attire à sa suite pour me mener à son bureau. Et ça ne loupe pas. Pas moins de cinq minutes plus tard, nous sommes dans son antre. Tout comme le bar, il se divise en deux étages. Le premier lié au bar, le second à la boîte de nuit. Ainsi il peut avoir un œil sur tout ce qui se déroule dans son complexe. Sans compter bien entendu la sécurité, les caméras et l’entreprise qu’il a engagée pour s’occuper de la surveillance du lieu. Une vraie tour de contrôle.

— Pose ton cul, mec, me surprend Joe d’un air solennel.

— Euh… tu m’inquiètes là. Pourquoi je devrais m’asseoir ? C’est si grave que ça ?

— Merde, mais tu es pire qu’une bonne femme avec tes questions. Pose ton cul, je te dis. Crois-moi, c’est nécessaire.

Son ton est grave. Il fixe son regard sur moi, avec un hochement de tête pour m’inciter à prendre place dans un des fauteuils en velours qui se trouvent dans la pièce. Bordel, mais qu’est-ce qu’il se passe ? Nerveux, je m’exécute. Il a intérêt à parler et vite, parce que je ne supporterais pas cette tension plus longtemps. Les fesses enfoncées dans le cousin moelleux du siège, je croise les bras sur ma poitrine en analysant les gestes de Joe.

Le grand brun souffle, s’avance vers son bureau avant d’attraper un papier sur le dessus de son office et de s’appuyer sur le meuble pour me faire face. Oh, putain… Je le sens mal. Très mal. Il semble hésiter, fronce les sourcils et grimace à me tendant le mot qu’il tient. Sceptique, je l’agrippe avec mes doigts. Mais ne pose pas tout de suite mon regard sur lui. Trop perturbé par le visage déformé de mon ami.

— C’est quoi ? demandé-je.

— Mec… je suis désolé, j’aurais dû le voir plutôt. Faire le lien. Mais avec le boulot que j’ai, la serveuse et moi n’avons fait le rangement du comptoir que ce matin. Et, on est tombés sur ce mot. Tu sais, ce truc que la brunette t’avait laissé quand je t’ai préparé ton cocktail ? Et euh… ouais, je te l’ai lu, mais je me rends compte que tu aurais peut-être apprécié que je te le donne. Enfin…

— Quoi ? Tu m’as dit de venir pour un vulgaire bout de papier ? C’est tout ? m’énervé-je soulagé d’entendre que rien de grave n’est à l’origine de son coup de téléphone.

— Non, écoute, tu ne comprends pas. Regarde-le ce mot ! Putain ! Je n’ai pas voulu croire ma serveuse quand elle me l’a tendu tout excitée. Mais merde… il a fallu que je me rende à l’évidence en voyant la signature de cette fille. Quoi ? Putain, mec, tu crois vraiment que je t’aurais fait venir pour un truc aussi nul qu’un papier sans importance ? Non ! Alors fais-moi confiance et jette un œil à ce mot.

— Vraiment ?

Il hausse les épaules avant de m’abandonner là comme un con. Non sans un avertissement. « Accroche-toi mec, c’est du lourd. » Du lourd ? Mais merde, qu’est-ce que c’est que ça encore ? Quel lien, il y a-t-il entre Cassie et l’excitation de sa serveuse ? D’ailleurs, je ne comprends pas bien pourquoi elle serait folle de découvrir un mot écrit de la main de Stella. Il n’y a rien d’excep…

— BORDEL DE CUL ! hurlé-je coupant court à mes pensées. Non, non, non ! C’est une putain de blague ! C’est elle ? Mais… comment ? confus, perdu, la colère s’insinue dans mes veines autant que l’incompréhension.

Cette signature, je la reconnaîtrais entre mille tant elle m’obsède depuis des mois, des années mêmes ! Un Stella surmonté d’une étoile ! Mais quel idiot, je suis. J’aurais dû le deviner plus tôt. Comment ai-je fait pour ne pas voir l’indice le plus concret que j’avais en face de moi ? Les mains tremblantes, j’essaie de me calmer pour détailler les traits qui se dessinent sur le bout de papier froissé que m’a donné Joe.

Je grogne, grommelle avant de me lever d’un bond et de foncer vers l’étage du dessous. Joe a dû se douter de ma réaction, toutes les lumières sont allumées. Elles illuminent chacun des traits des graffitis qui prolifèrent sur les murs du Loch Ness. Bordel ! Combien, il y a en a au juste ? Deux, trois ? Non ! En comptant le dragon d’eau qui nous mène d’un espace à un autre, ce n’est pas moins de cinq signatures qui sont visibles ici et là.

Un « S » élégant suivi des lettres qui forment le surnom que je lui ai donné. Merde, Cassie, quel genre de secret est-ce là ? Putain, et moi qui lui parle de cet artiste depuis plusieurs jours et elle qui fait tout pour dévier le sujet de la conversation. J’aurais dû comprendre. Faire le lien ? Non ? Surement mais j’étais sur mon nuage. J’avais ce goût de victoire qui vient littéralement d’éclater en quelques secondes. Tout ça à cause de six lettres et d’une étoile.

Stupéfait, mon corps se relâche et mes fesses atterrissent je ne sais comment sur un des sièges de la boite. Mon regard se perd sur le motif d’une sirène qui semble vouloir remonter à la surface. J’en analyse chaque détail quand un verre de whisky avec des glaçons fait son apparition sous mon nez. Joe n’a pas le temps de dire un mot que déjà j’avale la totalité de son contenu. Trop secoué par sa découverte.

— Merci.

Je grogne, me racle la gorge avant de tirer sur mes cheveux, la main tremblante. Merde… c’est le mot. Il tourne en boucle dans mes pensées, ne veut plus me quitter. J’essaie de trouver à quel moment j’ai merdé, quand est-ce que j’aurais pu voir les indices qui m’auraient aidé à trouver son identité. Et je finis par me rendre à l’évidence. Tu n’es qu’un idiot, Ash ! Un putain d’aveugle ! J’aurais dû le deviner depuis le début. Le problème, c’est que je ne voulais pas y croire, je ne pouvais pas croire que cette fille de mon passé se cachait derrière cette signature.

— Putain ! J’aurais dû le savoir.

— Comment ? Personne ne connaît son identité ? Je te rappelle que j’ai dû quitter les lieux pendant plus d’une semaine pour que l’artiste puisse créer tout ce que tu vois autour de toi. Et je n’ai pas une fois eu l’occasion de voir son visage. Notre échange s’est entièrement fait par mails, messages et papiers. Et crois-moi, j’aurais adoré débarquer ici alors qu’elle était là, mais j’avais signé son putain de contrat. Je te jure, je n’avais jamais vu autant de clauses dans un torchon. Cette nana est dingue ! Une artiste hors normes qui se planque derrière son anonymat. Si elle ne t’avait pas provoqué, si elle n’avait pas écrit ce bout de papier, si elle ne l’avait pas signé… Putain, mec, c’est un coup de chance.

— La chance ? Vraiment, Joe… C’est un coup de pute du destin, oui ! Tu te rends compte de ce que ça signifie ? Cette signature…

Je ne termine pas ma phrase, trop perdu dans un flou total. Un putain de raz-de-marée qui m’engloutit tout entier pour me cracher à la gueule la vérité. Stella est cet artiste que je recherche ! Merde ! Elle a toujours été là. Partout autour de moi. Dans ma vie, même alors que je me croyais au fond de l’enfer. C’était encore mon étoile ! Mon phare dans la nuit, pourtant, elle ne faisait plus partie de mon quotidien. Plus depuis onze ans. Du moins, c’est ce que j’ai cru…

Et ces œuvres que j’admire, ces peintures à double sens dont je raffole, dont je détaille chaque centimètre pour en comprendre la signification, pour en graver chaque trait dans ma mémoire, voilà qu’elles lui appartiennent. Tantôt colorées, tantôt lumineuses, elles jouent avec le jour et la nuit restant ainsi visibles peu importe l’heure. Une putain de prouesse. Et le mot que je chiffonne entre mes doigts n’est que mon point d’ancrage face à tout ça. Mon point de chute, celui qui me hurle en toutes lettres : c’est ELLE.

Stella.

Encore et toujours.

Mon cœur palpite.

— Cassie. Elle… c’est elle qui m’a maintenu hors de l’eau pendant mon adolescence. Ce sont mes souvenirs d’elle qui m’ont permis de trouver mes marques quand je touchais le fond après la mort de mon père. Putain, c’est encore elle à travers ses fresques qui m’a ouvert les yeux sur ce que peuvent offrir les artistes, quoi qu’en dise ma vipère de mère. Et… bordel, Joe, c’est aussi elle qui en déboulant comme secrétaire vient bouleverser mon quotidien. A commencer par mon fichu calendrier, duquel je n’ai ouvert aucune case, préférant celui avec ces décors de Noël ridicules. Merde, je… Elle est…

— Unique. Ouais, je crois que j’ai pigé.

— Non. Enfin oui. Mais. Pourquoi me cacher ça ? Pourquoi ne m’a-t-elle pas dit qui elle est ? Je lui ai pourtant posé la question…

Merde, Stella. Pourquoi tout est toujours si compliqué avec elle ?

*

CASSIE

Après le déjeuner, je n’ai pas eu une minute à moi. A peine le temps d’envoyer un message sur notre groupe que déjà le téléphone sonnait, accompagné de ses échanges de mails et des dossiers que j’ai dû ramener à Ash. Non sans des regards en biais. Et je suis certaine qu’il rêvait tout comme moi à de nouveaux baisers. De ses lèvres au goût sucrée. Merde… Je suis déjà accro pourtant je connais la chanson. Je devrais savoir que je m’aventure dans un brouillard sans fin.

Mais peu importe. Et puis, nous ne nous sommes rien promis. Mis à part d’ouvrir chaque case du calendrier ensemble. D’ailleurs, ça me fait penser qu’Ash semble ne plus quitter Rodolf. C’est devenu notre mascotte. Il l’installe même contre le dos de son écran d’ordinateur à la vue de tous. Un vrai miracle pour un homme qui déteste Noël. Une petite victoire pour moi. Sur le pas de la porte de la coloc, je regrette presque de m’être enfuie sans un mot du bureau. Seulement Crève-cœur était concentré sur un dossier et je ne souhaitais pas attirer son attention. Surtout pas alors que j’ai un plan machiavélique en tête.

— Enfin, tu es là ! Tu en as mis un temps pour rentrer !

— Bonsoir à toi aussi, Eliott.

J’ai à peine un pied dans l’appartement que déjà Eliott se plante face à moi, accompagné de Cole qui ricane sous notre échange plus que puéril. Décidément avec des colocataires comme eux, je n’ai aucun risque de passer inaperçue. Mais ? Qu’est-ce que ? Je rêve ! Je me décale sur la droite puis sur la gauche sauf qu’El semble déterminé à me boucher la vue. C’est une blague, j’espère !

— Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il…

— PETITE SIRENE ! Te voilà ! hurle Éric.

Mais bordel ! Qu’est-ce qu’il fait là, lui ? D’abord surprise, mes sourcils se froncent quand je comprends que tous les trois m’attendent avec impatience depuis un moment. Les cadavres de bières sur la table du salon en sont la preuve. Je croise les bras face à ce spectacle, me demande vraiment pourquoi Éric est debout entre le sofa et la table, les bras tendus vers moi. Cole s’éclipse, secouant la tête dans tous les sens tandis qu’Eliott attrape mon écharpe et m’aide à retirer mon manteau avec un sourire jusqu’aux oreilles.

Abasourdie par cette vision, de ce grand brun à l’air fripon chez moi, je reste telle une statue de cire devant notre porte. Cole traverse à nouveau ma vision, et d’un signe de la main me montre un verre, qu’il vient de me préparer. El poursuit lui ses mouvements, rangeant mes affaires pour ensuite me tirer par le bras jusqu’à notre canapé dans lequel il me force à m’asseoir. Et c’est là que je me décide enfin à ouvrir la bouche :

— Éric ? Pourquoi tu es là ? Tu n’avais pas une réunion importante ce soir ?

— C’est ça ma réunion ! Ton plan, « musique de Noël dans l’ascenseur », m’explique le dit gaffeur en mimant les guillemets avec ses doigts.

— Quoi ? Mais alors… cet après-midi quand tu m’as demandé d’annuler tous tes rendez-vous ?

— Ouaip ! Petite sirène, c’était pour accueillir ton cher mousquetaire ici présent, afin qu’il accomplisse sa part du boulot.

— QUOI ?

Cette fois, je hurle en me retournant vers Eliott. Il semble gêné, se frotte la nuque tout en me regardant avec un air de chien battu. Non mais il ne va pas me la faire à moi. Il devait trouver une solution, d’accord. Cependant, je lui avais dit de rester discret. A quel moment parler de notre plan à Éric est DISCRET ? Je n’ai pas le temps de poser plus de questions que Cole attire mon attention en pouffant.

Lui aussi, il a décidé de s’y mettre ? Entre deux gloussements, il tente tant bien que mal de s’expliquer mais je ne comprends rien à son discours. Il est trop plié en deux pour réussir à articuler la moindre phrase, ce qui provoque l’hilarité générale ou presque. Puisque moi, je ne ris pas du tout ! Quoique… il ne leur faut pas moins de trente secondes pour m’embarquer avec eux. Mon visage perdant ainsi toute trace de colère et d’incompréhension.

Dix minutes, un verre de vodka pour moi et une nouvelle bière pour les garçons, plus tard, nous avons repris notre sérieux. Et j’attends avec une attention presque religieuse leurs explications. Assise bien droite, je les examine un à eux, curieuse de voir lequel de mes trois compères va craquer en premier. Cole, je ne pense pas, il a toujours su me mener par le bout du nez, un grand frère comme on en fait peu. Eliott, lui, pourrait flancher mais il me connait par cœur et mon regard perçant ne fonctionne plus aussi bien qu’avant. Par contre…

— Ériiiic, tenté-je d’une voix mielleuse.

— Non, mais je n’y crois pas ! Tu oses ? Purée, je donnerais cher pour voir la réaction de Crève-cœur s’il savait que tu utilises cette intonation pour charmer son pote !

— Cole ! Tu as tout gâché ! ronchonné-je en croisant les bras sur ma poitrine.

Il nous en faut si peu ce soir pour que l’ambiance tourne au ridicule. Je suis sceptique quant à notre capacité à rester concentrés. Pourtant, nous sommes tous les deux surpris par les visages impassibles de nos deux clowns. Ils affichent tour à tour des sourcils levés avant de se redresser et de se planter droits comme des piquets au milieu du salon.

Et j’ignore encore si je dois m’inquiète ou non lorsqu’Eliott prend la parole.

— Écoute, Cassis, tu m’avais demandé de jouer du clavier pour modifier la musique d’ambiance dans les ascenseurs de la boite de com. Mais le problème, c’est que sans accès direct à leur réseau interne, je ne pouvais rien faire à moins d’utiliser des méthodes illégales, et clairement… pour une blague, je préfère éviter. Surtout quand on a des espions à l’intérieur.

— Attends, quoi ? El, tu sais que je ne t’ai jamais demandé de pirater tous nos systèmes ? Hein, rassure-moi…

— Oui ! Bien sûr ! C’est pour cette raison que j’ai fait appel à Éric. Il a assuré comme un chef. On a soudoyé le technicien de l’entreprise de maintenance des petites boîtes métalliques. Et euh… mec, tu m’aides, je crois que je l’affole là.

— Tu ? Vous ? QUOI ? m’importé-je en me levant à mon tour. Bien sûr que je m’affole, tu t’écoutes parler ? El mais enfin !

Je hurle, m’agite dans tous les sens pour arrêter ma course la minute suivante. Pourquoi ? Non… ils n’ont pas osé me faire ça ? Si ? Si ! Mais quelle bande de couillons ! Mes pommettes qui comme à leur habitude réagissent à la moindre émotion forte, deviennent écarlates et c’est sous un éclat de rire général que je fonce sur Eliott. Je l’attrape par le haut de son pull et le secoue comme un prunier, enfin… autant que je le peux avant que ses mains ne détachent mes doigts de leur prise.

— NON MAIS VOUS AVEZ FINI ? hurlé-je de plus belle.

— Purée, je ne voulais pas les croire. C’est pourtant vrai ! La petite sirène est une furie hors de l’eau. Agressive et sexyyyyy ! Pardon, pardon, je m’emballe. Pourtant… ouais, je comprends ce que te trouves Ash. Tu es lumineuse, Cassie.

— Hein ?

— Quoi ? Je peux bien utiliser ton prénom, moi aussi. Enfin, là n’est pas la question n’est-ce pas ? Ce que tu voulais savoir c’est pourquoi je suis chez vous ? Tout simplement parce que je suis ton héros !

Je soupire, perdue face aux aveux théâtraux d’Éric. Puis, nous finissons tous les quatre par nous affaler dans le canapé et le fauteuil pour notre gaffeur professionnel. Le silence devient vite pesant, alors dans un soupire, je m’apprête à rendre les armes, à craquer pour leur demander si oui ou non, ils ont pu mettre en place ce que je leur ai demandé plus tôt dans la journée. Au début, ils se taisent, m’observent avec des regards navrés avant d’exploser la minute suivante. De rire bien entendu, mais surtout parce qu’ils ont hâte de voir la réaction d’Ash, demain matin.

— Je l’imagine, les sourcils froncés à chercher d’où vient l’embrouille. Sérieux, la petite sirène, je ne t’aurais jamais pensé si folle. Il va péter les plombs ! rit Éric tout en attrapant la bouteille de bière que lui tend Cole.

— En même temps, je ne comprends pas comment c’est possible que personne n’ait eu cette idée avant. Dans tous les films de Noël, ou presque, on voit ça. Dire que vous avez soudoyé le mec de la maintenance pour pouvoir mettre votre grain de sel dans la playlist de l’ascenseur. Je m’en délecte déjà, dis-je satisfaite de savoir qu’ils ont assuré la mission.

— Quand même… Tu ne crois pas que tu y vas un peu fort ? Tu sais qu’il est du genre colérique, tu n’as pas peur que toute cette histoire dégénère ? Je dis ça pour toi sœurette… Tu as bien conscience que cette période est difficile pour lui et, je veux dire, c’est normal qu’il la déteste.

Bien sûr que je le sais, comment l’ignorer alors que quelques nuits plus tôt, Ash hurlait, pleurait dans son sommeil en appelant son père. En le suppliant d’ouvrir les yeux, de ne pas le laisser seul, de ne pas l’abandonner. Mais… autant j’ai conscience qu’il souffre de cette mort autant, je sais, que rester dans le passé ne l’aidera pas à avancer. Onze ans se sont écoulées, et si sa mère a pris le contrôle de ses relations avec les femmes, c’est uniquement parce qu’il a sombré dans les ténèbres.

Alors oui, je suis certaine de mes choix. Qu’il me hurle dessus, s’énerve, explose, je m’en fiche et à vrai dire, je n’attends que ça. Parce qu’il a su m’ouvrir la porte. Nos baisers, notre rituel quotidien de partager un chocolat, notre jeu du chat et de la souris, ça représente beaucoup. Je l’ai vu dans son regard, dans ce voile émeraude qui laisse peu à peu filtrer les paillettes de dorées qui le rendent si lumineux.

— Il en a besoin, déclaré-je en plantant mes yeux dans ceux de mon frère. J’en ai besoin.

— Juste… Putain, Cass, tu ne me rends pas la vie facile. Je suis ton grand frère, tu pourrais faire un effort. Tu sais que tu ne peux pas sauver tout le monde. Et, je veux dire…

— Quoi ?

— S’il ne veut pas être sauvé même avec tout ta bonne volonté, tu n’y parviendras pas.

Qu’est-ce qu’il en sait ? C’était peut-être le cas quand on était adolescents, mais aujourd’hui, c’est différent. Nous avons mûri, grandi, et surtout nous nous sommes retrouvés. Et je ne laisserais pas passer cette seconde chance. Sinon quel intérêt d’offrir à Ashley, un calendrier de l’avent ? Pourquoi me donner tant de mal, pourquoi baisser les barrières qui protègent mon cœur si c’est pour abandonner au moindre obstacle. Et puis, j’ai cette certitude au fond de moi, ce sentiment que…

— Il le veut. Tu m’entends ? Vous comprenez ? Peu importe comment il a vécu ses onze dernières années, aujourd’hui, je suis revenue. Je n’abandonnerai pas. Cette fois, je me battrais jusqu’à détrôner la reine De Cœur ! Est-ce que c’est assez clair pour vous ?

— Mais merde à la fin ! Tu crois que ça m’amuse de te ramasser à la petite cuillère ? De rester avec toi dans le lit alors que tu verses toutes les larmes de ton corps ? De devoir te trainer dans la salle de bain pour te forcer à te doucher et avoir un semblant de vie ? Tu crois que ça nous fait plaisir de voir cette PUTAIN de porte close ? MERDE ! Tu crois que ça m’a fait quoi de te voir au fond du gouffre ? Perdue, sans avenir, sans possibilités de faire les écoles dans lesquelles tu rêvais d’entrer, tout ça parce qu’une mégère comme madame DE CŒUR a lancé des vautours au-dessus de toi ?

— Cole… tente Eliott pour calmer mon frère.

Mais rien n’y fait.

Et sa main tendue vers mon atelier est comme un coup de poignard. Lui comme El sait ce qui s’y cachent. Mais Éric qui est spectateur de ce changement d’ambiance, n’en est qu’intrigué, curieux de comprendre où les choses ont dérapé et pourquoi Cole prend la situation tant à cœur. Moi, je suis incapable de faire le moindre mouvement. Je reste muette, ma main plongée dans mes cheveux sous les paroles de Cole qui affluent sans arrêt.

— Il n’y a pas de Cole ! Cette bonne femme est une vipère ! Elle a détruit ses chances d’aller dans les écoles d’arts. Et pourquoi ? Parce qu’elle était amoureuse d’un gosse de riche ? Merde quoi ! Ashley lui a tourné le dos, le lendemain du soir de Noël !

— SON PERE VENAIT DE MOURIR DEVANT SES YEUX ! hurlé-je n’en pouvant plus. Bordel, Cole ! Comment tu aurais réagi toi, si l’un de tes seuls repères dans la vie venait à mourir à Noël, le soir de ton anniversaire ? Hein ? Tu m’expliques ? Lui, il était seul ! IL ETAIT SEUL ! OK ! Il n’avait plus personne pour le soutenir chez lui. Tu sais ce que sa mère lui a fait pendant sa petite enfance, alors pourquoi tu t’acharnes encore ? Pourquoi tu cherches à me faire peur ? N’est-ce pas toi qui m’a montré l’annonce pour le poste d’assistante ?

Je prends une inspiration, m’apprêtant à poursuivre sur ma lancée. Mais Éric me coupe l’herbe sous le pied abasourdi. Il sursaute, se redresse de tout son long et hurle en attrapant le bras de Cole pour attirer son attention :

— Pardon ? C’est grâce à toi que la petite sirène est arrivée chez ComDesign2.0 ?

Ses questions restent en suspens et je ne sais comment toute la tension que nous venons d’accumuler, toutes les paroles que nous venons de prononcer sous l’effet de l’émotions s’envolent. Elles s’effacent presque pour laisser le pas à un mélange de rire et de pleurs. Éric a un don. Celui d’interrompre une dispute à coup de répliques inattendues ou pour le coup de questions qui n’ont rien à voir avec la discussion.

D’ailleurs, je crois qu’il est doué pour se déconnecter de la réalité.

— Et t’inquiète petite sirène, les musiques classiques de Noël vont tourner en boucle dans tous les ascenseurs de l’entreprise demain. J’ai hâte d’observer ce joyeux festival.

Mais merde, il le fait exprès ?

— Quoi ? J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ? nous demande Éric d’un air si innocent que nous ne pouvons que nous contenter de rire.

Et alors que je m’attends à voir le regard furieux de Cole sur moi, mon frère me surprend en se penchant vers moi et déposant un tendre baiser sur le haut de mon crâne. Suivi de très près par une main qui vient se loger dans la mienne pour y exercer une douce pression. Si Eliott n’est pas intervenu, il n’en pense pas moins. Mais tous deux restent à mes côtés, rassurants, protecteurs. Mes deux mousquetaires. « Un pour tous, tous pour un. » Toujours.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Sandra Marianne ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0