14. Première case

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Samedi 1er décembreASHLEY

Trente minutes, c’est le temps qu’il a fallu à mes deux compères pour réussir à me dérider. Quinze de plus pour que nous avalions ensemble une bonne bouteille de bière et qu’Éric s’invite à ma soirée sans que je ne sache vraiment comment. Puis encore dix de plus pour qu’il arrive à convaincre Vince de nous accompagner. Comme si j’avais besoin d’eux pour un rendez-vous avec une femme.

Est-ce que j’ai besoin d’eux ?

Pour un rendez-vous avec Stella ?

Oui ! Clairement… mais je préfère ne rien leur dire et leur faire croire que l’idée de s’incruster à ma soirée me dérange. Alors je râle, grogne, ronchonne et soupire autant de fois qu’il m’est possible de le faire. Et surtout aussi longtemps qu’Éric continuera à appeler Stella, petite sirène. Ce qui risque de durer infiniment puisqu’il reprend la parole tout en incluant la femme de mes pensées à sa réplique :

— Tu as donné quelle heure à la petite sirène ?

— Vingt heures, grommelé-je en me tirant les cheveux en arrière.

— OK. Donc, tu es en retard. Enfin… il te reste exactement cinq petits tours d’horloge avant de l’être. Je serais toi, je me brosserais les dents et je filerais.

— Pardon ?

Le gaffeur ricane alors que je m’affole. Je saute du canapé, bouscule Vince qui revient des toilettes et je fonce dans la salle de bain. Un bon rinçage de bouche ne fera pas de mal ! Sur le rebord du lavabo, j’attrape la montre ancienne de mon père et la place à mon poignet. Ce simple objet me rassure, me donne cette impulsion et cette confiance en moi qui me manque tant parfois. Et ce soir, je vais avoir besoin d’un coup de pouce, même infime pour assumer ce rendez-vous hebdomadaire forcé.

Parce que c’est ce que tu as fait Ash, tu as piégé Stella. Me le rappeler me fait à la fois sourire et grincer des dents. Pourtant quand je croise mon reflet dans le miroir, juste avant de quitter la pièce, je remarque une lueur de malice que je n’avais plus vue depuis plusieurs années. Une étincelle de doré au fond de ce vert profond qui habille mes yeux. Merde ! Cette femme, je l’ai dans la peau ! Littéralement…

— Ash ! Bouge ton cul ! Tu as dépassé l’heure ! me hure Éric à travers la porte.

— J’arrive ! Tu as vu mon portable ?

— Sur la table, avec Rodolf. Attrape-le et on y va ! Après il nous dira qu’il peut y aller seul. Je te jure, c’est pire qu’un gosse.

Il chuchote sa dernière phrase à Vince et quand je sors de la salle de bain, je remarque leurs regards curieux sur moi. Mais je me contente de hausser les épaules et lever les mains en l’air pour leur signifier mon innocence. Enfin… jusqu’au moment où je tombe sur l’écran de mon téléphone qui affiche en même temps qu’un message : l’heure ! Vingt heures et deux minutes ! Je suis foutu !

Je me racle la gorge, rage sur mon habitude à toujours arriver en retard à mes rendez-vous, et attrape le calendrier en même temps que je glisse mon portable dans la poche arrière de mon jean. Puis, je finis par rejoindre mes amis qui patientent devant la porte, les bras croisés et les sourcils froncés. Quoi ? Encore ? Mais rien, ils se contentent de rire, le tout en me tapant tous les deux l’épaule. Un à gauche et l’autre à droite.

— Je conduis. Tu crois qu’elle t’aura attendu ?

— Elle le faisait. Avant, répondé-je à Vince en hochant la tête et leur emboîtant le pas.

Cette fois, aucun d’eux ne rit. Ils s’examinent le temps d’un instant et me poussent vers l’avant. Nous sommes vraiment en retard. D’ailleurs, ce n’est pas Rodolf calé sous mon bras qui nous dira le contraire ni mon téléphone qui signale sa présence sous plusieurs bips de réception de messages. Merde ! C’est elle ? Les fesses posées dans le siège de la voiture de Vince, je gigote pour le dégager de la poche dans laquelle je l’ai fourré.

— Putain ! Merde ! Ce n’est pas vrai ! Dites-moi que je rêve ! Non, mais regardez-moi ça ! hurlé-je en tournant mon écran vers mon chauffeur et son copilote.

— C’est Anna ? La petite sirène est avec Anna ? Mec, tu es carrément enlisé dans la bouse ! Tu as baisé combien de fois avec Anna ? Trois ? Quatre ? Si Cassie l’apprend, elle va s’énerver et tu pourras dire adieu à ton magnifique challenge. Surtout qu’il vient juste de commencer. Alors, dis-moi, j’espère que je suis inscrit sur ton testament, parce que je ne dirais pas non à ton loft et je suis sûr que Vince serait ravi de prendre la suite de l’entreprise.

— ÉRIC !

Il joue des sourcils d’un air enfantin, comme pour se dédouaner de ce qu’il avance et dans un sens, il a raison. Je le sais. Si Anna fait amie-amie avec Stella, je risque d’y perdre la vie. Et ce n’est pas qu’une façon de parler ! Merde, pourriture de queutard ! Je l’aurais bien cherché ! Cette fois, je balise. Et mes cheveux en pâtissent, encore. Quant à ma lèvre, elle s’ajoute au tableau, mes dents venant en arracher la peau.

Mes compères ne disent pas un mot, et notre chauffeur s’active sur la route pour nous permettre d’arriver au plus vite. Le problème ? Nous sommes samedi soir et la réputation du Loch Ness n’est plus à faire. Surtout quand les portes de la boîte ouvrent dès vingt-deux heures et qu’elle se remplit en moins de trente minutes. Alors autant le dire, être parmi les clients du bar en début de soirée est une aubaine.

Un avantage qui risque de nous passer sous le nez si nous ne nous pointons pas rapidement là-bas. Et surtout une soirée qui risque de se transformer en cauchemar si mes vingt minutes de retard font disparaître Stella du lieu. Ou encore si… non, Anna n’est pas si futée. Elle va seulement penser que Cassie est une conquête de plus pour le coureur de jupons que je suis. Oui ! Jouons sur la chance, croisons les doigts. Peut-être que pour une fois, je pourrais compter sur ma bonne étoile.

Après tout, elle est revenue dans ma vie. Alors pourquoi ne pourrait-elle amener avec elle de la lumière ? Quoique… en y réfléchissant, je ne peux que tirer plus fort sur mes cheveux. Ash, tu es un idiot ! Cette étoile, elle est en mille morceaux par ma faute et j’arrive encore à garder espoir quant à sa présence dans ma vie. Elle travaille pour moi, et quoi ? Ça devrait tout changer ? Réparer le passé ? Réparer les actes de ma mère ? Parce que je le sais, cette vipère a agi dans mon dos, elle l’a trainée dans la boue, pourtant…

Rodolf à ma droite est la preuve que l’espoir fait vivre. Qu’une étincelle a survécu et qu’elle m’offre une opportunité. À moins que je ne sois l’une de ses missions que Stella avait à cœur de mener. Comme la fois où elle a trouvé un chien errant dans la rue et qu’elle a parcouru toutes les ruelles aux alentours de la nôtre pour en retrouver le propriétaire. Combien de temps cela lui avait pris déjà ? Deux semaines !

MAIS. Elle a fini par ramener le chien à sa maîtresse. Une petite mamie qui vivait seule et qui ne pouvait plus se déplacer sans aide. Autant dire que Stella avait fait une heureuse. Je me demande si cette chère madame Martin est toujours chez elle, avec ses tasses de thé et ses petits gâteaux de pain d’épice. Des biscuits que Stella se forçait à manger pour lui faire plaisir. Elle qui en déteste tant le goût.

Je ris en attrapant le calendrier et en parlant malgré moi à Rodolf :

— Elle est trop gentille. Ça la perdra un jour.

— Qu’est-ce que tu marmonnes ? hurle Éric en me jetant un regard amusé.

— Rien.

— Et tu l’as prévenu de ton retard ? Non, parce que si elle supporte Anna depuis vingt minutes juste pour t’attendre, tu risques d’en voir de toutes les couleurs. Tu le sais que la petite sirène n’a pas sa langue dans sa poche ?

— Oui, non. J’ai oublié…

Et de toute façon à présent c’est trop tard. Vince passe justement devant les vitres illuminées du Loch Ness. La rue adjacente est déjà noire de monde et je profite du trafic ambiant pour me détacher. Dans un regard entendu avec Vince et accompagné de mon fidèle compagnon Rodolf, j’ouvre la portière et saute hors de l’habitacle. Le vent frais me fouette le visage tandis que je fais signe à mes amis qui s’éloignent pour trouver une place où se garer.

Alors que je pense avoir le temps d’entrer tranquillement dans le bar et de demander à Joe où se cache ma belle étoile, je suis frappé sur l’épaule par une main fine et longiligne. Merde ! Pas maintenant ! J’examine la silhouette d’Anna, fronce les sourcils quand je remarque la mini-jupe qu’elle arbore et tente tant bien que mal de m’éloigner de sa poitrine qui semble vouloir s’échapper de son décolleté plus que plongeant.

Lorsque mon regard se pose enfin sur son visage, c’est le choc. Comment j’ai pu ? C’est un pot de peinture ! Cette femme est d’un vulgaire, bien loin de la douce Stella. Anna est plus du goût de Jeanne De Cœur, un jouet qu’il est facile de remplacer. Et comme un con, j’ai foncé dans ses draps. Je me dégoûte, le frisson qui me glace le dos en est le témoin. D’ailleurs, quand elle ouvre la bouche pour m’expliquer enfin pourquoi elle me barre la route, c’est instinctif mon corps me hurle de m’éloigner d’elle, de fuir pour retrouver les bras que je désire.

Stella. Où est-elle ? Mes oreilles ne perçoivent pas les paroles d’Anna, mon attention est tournée vers la femme que je cherche. Vers cette étoile à la chevelure d’une couleur chocolat, à ses boucles qu’elle malmène sans cesse, à ce regard cristallin qui me hante jusque dans mes rêves. Il ne me faut pas plus d’une minute pour la trouver. Elle est là. Devant la porte verte du bar, les bras croisés sur sa poitrine, le nez plongé dans son écharpe en laine.

Et le froid qui m’avait envahi en détaillant Anna s’évapore pour se changer en feu ardant, une chaleur qui monte du creux de mon ventre jusqu’à mes pommettes. Merde, je suis touché ! À cet instant où je crois qu’elle ne me voit pas, qu’elle ne me prête pas attention, je me surprends à sourire en observant ce pli qui apparaît entre ses sourcils quand elle est contrariée. Un sourire sincère, presque… niais.

— Ash ? Tu m’écoutes ? Ta poupée pour la soirée t’attend, j’espère que tu en feras bon usage. Mais n’oublie pas que ma bouche à moi sait faire des merveilles. Après tout, ta mère a validé ma présence à tes côtés. Cette fille par contre… Elle risque de se briser au premier coup de rein, cancane Anna avant de me tourner le dos et de filer.

Pardon ? Quoi ? Elle se fout de moi, celle-là ? Qu’est-ce que ma mère a à voir là-dedans ? Et pour qui elle se prend ? Elle n’arrive même pas à la cheville de Stella ! Et elle ne lui y arrivera jamais. JAMAIS ! Aucune des greluches que Jeanne pourrait « valider » ne pourra un jour surpasser Stella. Qu’importe qu’elle soit à mes côtés ou non, elle est la seule à m’avoir pendant un temps montré ce qu’est l’espoir, la lumière, la beauté d’être aimé.

Je me mords la lèvre pour me remettre les idées en place, essaie de me détendre autant que possible alors que mes pensées s’assombrissent. Et pendant que je resserre mes doigts autour du carton du calendrier de l’avent offert par Stella, je sens la pression s’échapper de mon corps. La colère qui montait en moi vient de s’évanouir. Éradiquée par la simple présence de mon ami, Rodolf.

C’est fou, cette influence qu’elle a sur moi.

Et ce n’est pas le son de sa voix inquiète qui me contredira :

— Ashley… tu es en retard.

— Je sais. Excuse-moi. Si tu veux partir, je comprendrais.

— À vrai dire…

Elle ne termine pas sa phrase, attrape ma main libre et m’attire à sa suite, jusqu’à l’entrée du Loch Ness. Elle pousse la porte et m’entrainant toujours, elle me guide vers une table. MA table. D’un geste, elle tend le bras et m’indique la banquette sur laquelle je pose mes fesses, avant de l’observer se glisser à mon côté avec sur le visage un sourire timide. Puis, dans un soupir qui n’annonce rien de bon, elle enchaîne :

— Cette Anna. Je ne l’aime pas.

— Moi non plus, soufflé-je dans le brouillard total face à notre situation plus qu’étrange.

— Alors pourquoi tu as couché avec elle ? Quoi ? m’agresse-t-elle quand mon regard plonge dans le sien. Sérieux ? Tu pensais qu’elle allait garder la bouche fermée ? Je dois te dire que tu devrais te méfier des lieux où tu plantes ta queue ! Il lui a suffi de trois phrases pour croire qu’elle était la mieux placée pour me donner des conseils quant à ce que tu aimes au lit. Les petites gâteries, les caresses, les positions et les surnoms. Les surnoms ? Vraiment ? Alors quoi ? Tu veux que je t’appelle, mon canard ? Merde, Ashley ! Si au moins, tu avais fait l’effort d’arriver à l’heure, je n’aurais pas eu à supporter cette bimbo que ta mère accepte. Quoi ? crache-t-elle une fois de plus quand mes yeux s’arrondissent à l’entente de ses paroles.

— Comment tu sais pour… elle ?

— Les deux pimbêches de cette semaine dans le couloir. Elles adorent les ragots. Et si tu n’étais pas encore au courant, sache qu’elles sont aussi dans les bonnes grâces de MADAME !

Merde ! Putain ! Bordel ! Je dois désamorcer cette bombe avant qu’elle ne m’explose en pleine figure. Vite ! Un signe de la main vers Joe et il s’active pour nous apporter deux verres. Deux shots de vodka, qui à mon avis, vont nous aider à avaler notre rage. Cassie celle envers Anna et ma mère, moi… celle contre moi-même. Au fond, je suis le seul fautif de cette colère sous-jacente qui semble émaner du corps de Stella.

Corps qui se colle au mien, sa cuisse contre la mienne, son bras qui frôle le tissu fin de ma chemise et… sa main qui n’a pas lâché la mienne depuis qu’elle m’a arrimé à sa suite. Ses doigts dessinent des arabesques sur la peau sensible de ma paume, une douce envie se faufile, des sensations qui électrisent mon épiderme. Si elle ne s’arrête pas de suite, je suis prêt à lui sauter dessus, dévorer sa bouche et redécouvrir son corps pulpeux. Merde ! Son toucher me manque. Elle me manque depuis onze ans.

Mon cœur douloureux et ma main libre qui vient se placer sur ma poitrine en sont la preuve. Mais… même avec la plus grande des volontés, je crains que mon défi ne soit déjà voué à l’échec surtout quand d’un sursaut, Stella rompt tout contact et se racle la gorge après avoir avalé d’une gorgée le shot de vodka. Son verre qui claque sur la table et le signal pour moi, d’engloutir ma boisson. Une seconde plus tard, je dépose le gobelet retourné sous le regard attentif de Stella. Quand celui-ci tinte contre le sien, il agit comme un interrupteur qui lui indique le démarrage et sa phrase refroidit le peu de chance que j’avais de la faire succomber ce soir.

— Bon. On l’ouvre cette case ?

*

CASSIE

Mon intervention semble perturber Ashley. Pourtant nous sommes là pour ça, ouvrir cette fameuse case. Ce numéro un qui annonce le début d’une longue aventure ensemble. Ou du moins… un calendrier de vingt-quatre jours. Des jours qui vont me semblaient bien longs s’il ne s’active pas un peu pour planter son doigt dans le carton et arracher le papier qui nous cache le précieux chocolat. Une gourmandise dans laquelle j’ai hâte de croquer. Parce que s’il croit que je suis venue pour l’observer sans rien y gagner, Ashley se met les doigts dans le nez.

D’ailleurs, qu’est-ce qu’il attend ? Le déluge ? Que cette pauvre fille s’invite une seconde fois ? Ou alors que nos amis adossés au comptoir s’incrustent sans notre accord ? Le regard sévère de Cole sur moi m’indique qu’il est prêt à sauter au cou d’Ashley si celui-ci fait un pas de travers. Et Eliott ? Il rit à gorge déployée avec Éric. Je le savais ! Ces deux gaffeurs se sont trouvés en un rien de temps.

Quant aux filles ? Sandy dévore le corps élancé d’Éric de ses yeux de biche tandis que Léa, elle discute tranquillement avec Vince. Ainsi nos amis s’allient les uns aux autres, leur attention plus ou moins posée sur nous. Et j’avoue que de les voir tous ensemble fait naître une chaleur que j’avais presque effacée au fond de mon cœur. J’ai l’impression que de les examiner, de les analyser un après l’autre est naturel, comme une évidence. Un coup du destin qui nous hurle à Ash et moi que nos routes devaient se croiser, dans le passé comme aujourd’hui.

— Stella ?

— Crève-cœur ? rétorqué-je à l’entente de mon surnom.

— On ouvre la porte ?

Je hoche la tête pour acquiescer. Souris et sens mes joues rougir d’une excitation enfantine. De ce plaisir coupable de découvrir ce qui se cache sous la case numéro un. De son index, Ashley appuie sur les pointillés qui craquent sous la pression. Puis, il glisse son ongle sur le bord du carton détaché et tire dessus pour nous laisser tout le loisir de fixer sur notre premier chocolat. Je penche la tête, tente d’en comprendre le motif quand Ash le dégage de sa cachette.

— Merde ! crache Ash en retournant la gourmandise vers nous.

Un sapin miniature ? Vraiment ? Le destin se joue de nous, et je ne peux pas retenir plus longtemps un gloussement. Attirant ainsi son regard d’émeraude sur moi. Au moment où il se plante dans le mien, ma respiration se coupe. Putain, il est canon ! Magnifique même avec cette lueur de malice que je retrouve sans en connaitre l’origine. Serait-ce mon rire qui illumine son visage ? Ou est-ce un effet de l’éclairage ?

Je n’ai pas de réponse à ma question, et n’en aurais surement jamais. D’autant plus qu’alors que je m’apprête à ouvrir la bouche, le corps du barman s’incruste dans le paysage périphérique de notre table. Ash, tout comme moi, lâche un grognement de frustration. Le temps d’un instant, nous avions oublié le lieu dans lequel nous nous trouvons. D’ailleurs, Joe affiche un air désolé avant de poser devant nous, deux verres à cocktail.

Un cadeau d’Éric et Eliott. Notre boisson ! Je vais en attraper un pour assommer l’autre ! Mais alors que je sens mes sourcils se froncer sous la colère qui naît de leur blague, Ash me surprend en haussant les épaules. Vaincu par les bêtises de nos amis. Décidément ce soir, il me mène à la baguette, faisant passer mes émotions de la joie à la colère en une seconde et vice versa.

Sauf qu’alors que je baisse les armes pour me détendre et profiter de quelques gorgées de ma vodka Sunrise pour faire redescendre la pression, Ashley ouvre les lèvres et s’apprête à jeter le chocolat dans sa bouche. Quoi ? Non ! Qu’est-ce qu’il croit ? Hors de question ! Mon verre claque sur la table comme le verre de shot avant lui, et mon corps pivote vers Crève-cœur. Ma main s’élance vers la sienne et j’arrête son mouvement juste à temps.

— Eh ! Tu comptes le manger tout seul ? l’agressé-je en serrant son poigné avec le peu de force dont je peux faire preuve.

J’ignore si c’est l’instinct ou seulement ma peau qui reconnait la sienne, mais mon pouce bouge de lui-même, dessinant des arabesques vers le creux de sa paume que j’enserre. Et dès ce moment, je le sais, mes mots prennent une tout autre définition que celle qu’ils avaient initialement. Les émeraudes de Crève-cœur m’indiquent d’ailleurs qu’Ashley n’est plus rieur, mais joueur. Souriant de toutes ses dents, il me détaille du haut du crâne jusqu’en bas du buste.

Analyse chaque millimètre de ma peau, de ma tenue. Son regard devient perçant, vicieux, presque pervers. Oh oui, pervers ! Il a cette étincelle d’ogre qui brille quand une idée salace transverse son esprit. C’est toujours la même, même après toutes ses années. Et si l’appréhension s’installe dans un coin de mon cerveau, c’est avant tout la curiosité et l’envie qui me poussent à rapprocher mon corps du torse musclé de Crève-cœur.

Merde, à quoi tu joues, Cass ?

Seulement… ce soir, j’ai cette impression de retrouver celui que je connaissais. Ce Ashley que j’aimais, celui-là même qui d’un regard arrive à m’enflammer, à exacerber mes sens et me donner cette impression d’être unique à ses yeux. Alors c’est tout naturellement que mes doigts relâchent la pression qu’ils exerçaient et que mon corps se met en pause, dans l’attente d’une action de sa part. Et la chaleur qui se répand au bas de mes reins ne fait qu’accélérer les battements de mon cœur, mon esprit étant tout aussi excité que mes terminaisons nerveuses.

— Tu veux qu’on partage ?

— Qu’on partage, quoi ? demandé-je pendant que les joues trahissent mes pensées qui m’assaillent.

— Le chocolat, Stella.

Qu’est-ce qu’il insinue par-là ? Sa question ne m’annonce rien qui vaille et pourtant j’ai cette envie folle de me prendre au jeu. Après tout qu’est-ce que je risque ? Rien ! Ou… non, il n’oserait pas quand même ? Bien que ce serait son genre d’avaler tout rond le chocolat sans m’en laisser un seul morceau. Le tout alors qu’il a eu la gentillesse de me demander si j’en voulais un bout.

Merde, Cassie, tu sais qu’il y a une autre gourmandise que tu voudrais goûter. Mais pourquoi faut-il toujours que mon démon intérieur se manifeste dans ce style de situation ? Je grogne et le son rauque qui m’échappe semble attirer le regard affamé d’Ashley. Ses émeraudes analysent mes lèvres, lui faisant mordre les siennes avant qu’une étincelle traverse à nouveau ses billes vertes.

Sa main libre glisse dans ses cheveux. Cette fois, elle ne les tire pas, les ramenant seulement en arrière pour dégager son front. Les nuances de blé de ses mèches sont éclairées par les guirlandes lumineuses qui nous entourent faisant danser sur sa tête de minuscules orbes multicolores. Des étoiles scintillantes qui tentent d’éclairer un soleil en sommeil. Cette idée me fait sourire, et mon cœur lui se gonfle comme portée par un bonheur du passé.

Et le pire, c’est que nous deux ensembles, les yeux dans les yeux, se cherchant, se défiant, ne me donnent que plus envie de me rapprocher de lui. De son corps, de sa présence, de ses lèvres charnues qui m’appellent. Cette bouche dont je suis certaine de pouvoir me souvenir du goût. Le doux goût de la tentation. À la fois amer et sucré. D’ailleurs, les frissons qui parcourent mes doigts quand ils s’avancent à nouveau vers le poignet de Crève-cœur sont la preuve que mon être tout entier le désir.

— Alors petite étoile, tu veux la moitié de cette douceur ? m’interroge encore Ashley avec un sourire rieur.

— Bien sûr ! Qu’est-ce que tu crois ? Que je suis une spectatrice ? Hors de question ! Je ne suis pas venue ici pour rien !

— Pour rien, tu dis ? Et moi alors ?

— Arrête, Ashley, tu m’as très bien comprise.

— Je n’en suis pas certain. Tu ne voudrais pas m’expliquer pourquoi tu es là ? Ah oui ! C’est vrai ! Tu as cru pouvoir me piéger avec Rodolf. Mais tu dois savoir que nous sommes devenus de super-amis ! Nous nous entendons à merveille. Regarde son nez est rouge tellement il s’éclate avec moi.

Non, mais je rêve ! Il retourne carrément le calendrier contre moi. Et en plus, il s’éclate avec le renne qui y est dessiné. Moi qui pensais qu’il le détesterait, c’est loupé. J’ai même l’impression qu’il se fout de moi sans s’en cacher. Et le voilà qui discute avec Rodolf sous témoins, profitant de mon silence pour me coller la honte. C’est une blague en fait ! Je claque des doigts devant son nez, plaque ma cuisse à la sienne, pose mes mains sur son torse, tends ma bouche vers son oreille et souffle des mots qui, je le sais, le feront réagir.

— Ne joue pas à ce petit jeu avec moi, Crève-cœur. Je suis bien plus douée de ma langue que toi. Je me souviens encore de l’effet qu’elle te faisait quand elle longeait ton cou pour mordre le lobe de ton oreille. Pour pouvoir ensuite, mieux profiter de la descente pour te tirer un grognement de plaisir. Avant de guider mes lèvres vers les tiennes pour les capturer.

— Méfie-toi, Stella. Je suis meilleur que toi dans ce domaine. J’ai eu onze années pour m’entrainer.

— Super ! Je suis ravie pour toi ! craché-je en tentant de m’éloigner de lui, refroidie par sa remarque.

— Alors quoi ? Tu abandonnes déjà ? Mais dis-moi. Tu ne voulais pas un morceau de ce foutu sapin en chocolat ? Si ! Oh… C’est dommage. Il va falloir que tu viennes le chercher !

Avant que je l’en empêche, il bloque la gourmandise entre ses dents et tourne son visage vers le mien. Nous ne sommes plus qu’à quelques millimètres l’un de l’autre. Le bout de mon nez caresse le sien, mes lèvres sentent la pression du sapin miniature sur elles. Ses pupilles brillantes de lubricité sont perdues dans les miennes, me mettant au défi de m’enfuir. Mais, je suis trop tentée. Trop têtue aussi et je ne le laisserai pas gagner cette partie. Pas cette fois, pas alors que des fourmillements s’emparent de mon bas-ventre et que mon cœur me hurle de plonger tête la première.

Alors dans un grognement, j’entrouvre les lèvres. Me les humecte, hésite puis… c’est le grand saut. Mes dents capturent le chocolat est croque dans le morceau pour en en volant la moitié à Ashley. Seulement, j’en veux plus. Plus que ce léger contact, ce doux effleurement entre nos bouches. Alors… je profite du moment de flottement pour avaler le bout microscopique de chocolat, reprendre ma respiration, fermer les yeux et foncer sur lui sous le son chaud de sa voix.

— Putain…

Putain, oui !

Il m’avait tant manqué… Mes lèvres s’emparent des siennes, je me délecte de leur douceur avant de lécher du bout de ma langue les réminiscences du chocolat que nous venons de partager. Ce simple geste sort Ashley de sa torpeur et l’une de ses mains vient se placer derrière ma nuque. Exerçant ainsi une pression plus forte sur ma bouche qui me tire un gémissement que seuls nous entendons.

Son qui semble animer le mâle qui pose sa main encore libre sur ma taille pour ramener mon corps vers lui. Il me maintient dans une bulle, notre bulle. Et vient de sa langue répéter les gestes que j’ai effectués avant lui. Menant à la rencontre de nos deux membres. Ses lèvres s’entrouvrent pour mieux capturer les miennes, ma langue s’enroule autour de la sienne et mon corps s’électrise de lui-même sous cette connexion qui s’établit entre nous.

Des picotements prennent naissance dans le bas de ma nuque pour poursuivre leur chemin le long de mon dos et rejoindre la chaleur de la main d’Ash qui exerce une pression sur ma hanche. Nos bouches se reconnaissent, se retrouvent, s’accaparent l’une de l’autre. Et avant que j’en prenne conscience, je me surprends à mordiller cette lèvre inférieure qui à l’habitude de malmener quand il est angoissé.

— Merde… Stella. Je…

Je ne lui laisse pas le temps de parler. Le désir est trop fort et les souvenirs qui me percutent le sont tout autant. Je navigue entre notre rencontre, notre premier baiser, nos premiers rendez-vous, nos soirées films au sous-sol, nos sorties, nos chamailleries et notre première fois. Plus il m’arrime de ses lèvres au goût sucré, plus je m’enivre. J’aimerais que cet instant ne s’arrête jamais. Pourtant… cette extase intense se brise l’instant d’après.

« Vous ne serez que le premier de ses jouets. Un trou dans lequel mon fils peut se vider. Une vulgaire poupée gonflable vivante qu’il a jetée quand je lui en ai donné l’ordre. Vous n’êtes rien de plus qu’une tâche qui part au lavage. Une fille remplaçable. Alors quoi ? Vous voulez un chèque pour le service rendu ? Très bien. Je mets l’ordre à quel nom ? »

— Je… Non. STOP ! hurlé avant de m’enfuir en marmonnant une phrase incompréhensible même pour moi.

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