10. Réunion de crise

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Jeudi 29 novembreASHLEY

Il n’a fallu que peu de temps à Éric pour apparaître devant le bureau de mon assistante. Sa respiration haletante et ses pas lourds sur le sol m’ont tout de suite fait lever la tête de mon écran. Pendant quelques instants, je les ai observés lui et Cassie. Elle, à la fois étonnée de sa présence et agacée par ses paroles et lui, se penchant vers Stella comme pour lui murmurer un secret.

D’ailleurs, je n’ai pas attendu d’en voir plus pour sauter de mon fauteuil et filé en dehors de ma prison de verre. M’imposant au milieu de leur discussion trop peureux de découvrir les confessions que mon gaffeur d’ami pourrait faire à Cassie. Surtout que le regard confus de la belle brune m’a clairement annoncé que j’interrompais Éric au pire des moments. Enfin… pour elle, mais pour moi, je suis presque sûr d’avoir sauvé les meubles.

— Je dérange peut-être ? n’ai-je pu m’empêcher de demander quand mon ami à tourner son visage vers moi.

— Non, du tout.

Sa réponse a été trop rapide, pourtant je n’ai rien ajouté. Ni lui ni Stella n’ont eu l’air de vouloir ouvrir la bouche. Surtout elle, qui est vite retournée à ses occupations. Ses doigts frappant les touches de son clavier de manière effrénée, rapide et rageuse. Le message fut clair, bien que j’aie tout de même vu le temps d’une seconde un sourire se glisser sur ses lèvres alors qu’Éric posait sa main dans mon dos pour nous amener tous deux vers mon bureau.

Décidément celui-là, je ne saurais pas dire s’il est mon allié ou un complice de cette étoile. Un sacré traitre qui s’est plié en deux tant il a ri. De la situation, mais aussi et surtout de cette « coïncidence » qui a mené Cassie à être ma nouvelle assistante. Mes sourcils encore froncés de les avoir vus ensemble n’ont fait qu’attiser le degré d’intensité des moqueries d’Éric.

Il s’est lâché, passant de la vulgaire remarque à la question qui fâche :

— Tu n’as même pas reconnu la seule fille dont tu as été amoureux ? Sérieux, tu as de la merde dans les yeux ? Je n’aurais jamais cru rencontrer un jour, la fameuse Stella. Le pire, c’était de te voir dans tous tes états pour cette jeune femme avant même de comprendre qui elle est. Et maintenant que tu sais, j’ai l’impression que ça ne fait qu’amorcer un dilemme. Alors, dis-moi qu’est-ce que tu lui as fait cette fois ?

Sa tirade se concluant ainsi sur la question fatidique, l’interrogation à laquelle je n’ai pas de réponse. Parce qu’aujourd’hui, je n’ai rien fait. Rien. Alors pourquoi une lame se plante dans mon cœur ? Pourquoi je ressens ce vide intense m’engloutir quand je repense à cette larme que Stella a essuyée rageusement ce matin ? Parce que si elle croit l’avoir cachée, elle se trompe. Cette trace humide sur sa joue, je l’ai aperçue, elle m’a percuté en plein cœur. Et elle est la preuve qu’un souvenir douloureux, un souvenir de notre passé commun a atteint son âme si rayonnante autrefois.

Merde ! Quelle heure il est ? Dix-huit heures trente et plus personne à part moi n’occupe l’étage à présent. D’ailleurs, alors que j’enfile mon écharpe autour de mon cou, je me perds à chercher Cassie. À travers la paroi de verre, j’ai pris l’habitude de trouver sa tête brune concentrée sur l’écran de son ordinateur, la voir enrouler l’une de ses mèches si douces autour de son doigt, et tapoter de ses ongles le dessus de son bureau en bois. Son nez plissé alors qu’elle est perdue dans le lointain de ses pensées.

Sauf qu’à cette heure-là, elle n’est plus là. Je le sais. Elle a quitté son bureau depuis une demi-heure. Son sourire avait d’ailleurs repris sa place sur ses lèvres, m’arrachant au passage un soupir rassuré. Son menton comme toujours caché dans le tissu épais de son écharpe, un drapé crème que je connais pour l’avoir vue avec ce soir-là… Dans un reniflement, je traverse le couloir me menant à l’ascenseur avec pour seul compagnon le silence.

Pendant un instant, alors que mon doigt presse le bouton d’appel de la cabine métallique, j’imagine Stella à mes côtés. Elle aussi aurait terminé sa journée plus tard et elle m’aurait attendu. Patientant avec moi, elle aurait glissé ses doigts entre les miens et enfin… j’aurais pu sentir ce sentiment, longtemps oublié, de réconfort. Cette chaleur, ce lien qu’à elle seule elle faisait naître entre nous. Comme avant…

— Mais ça, c’était avant. Tu as bien vu sa réaction Ash.

C’est beau de rêver. Imaginer un monde autrement. Façonner le passé comme je l’aurais souhaité. Parce que si je l’avais gardée à mes côtés, nous en serions où ? Ensemble ? Arrête tes conneries, Ash ! C’était un amour d’adolescent… Non, pas seulement. Elle était ma lumière, mon étoile, mon évidence. Pourrait-elle l’être à nouveau ? Impossible, j’ai déjà tout gâché, tout noirci avec mes ténèbres. Et je l’ai lu dans son regard, Cassie est en colère contre moi, triste aussi, mais je n’y ai pas trouvé cette étincelle de douceur que j’avais pris l’habitude de chercher.

— Eh mec ! Tu viens ?

La voix d’Éric me surprend, je ne m’attendais pas à le voir apparaître au moment où les portes de l’ascenseur s’ouvrent devant moi. Pourtant, il se tient face à moi, un sourire malicieux visé sur le visage. Et d’ailleurs, Vince est là lui aussi. Mes complices à la rescousse. Et je sens déjà que la soirée promet d’être riche en boissons et en discussions dont je me passerais bien. Tous les deux rient à gorge déployée alors que je fronce les sourcils. OK, ils ont clairement vu que j’avais la tête ailleurs. Et ça, c’est un très mauvais signe.

J’hésite même à ressortir, sauter hors de la boîte de métal, mais les portes se referment devant mon nez avant que je n’aie eu le temps de prendre ma décision. Je suis mal… Oh merde, je suis carrément foutu ! La preuve ? Le bras lourd d’Éric vient se poser sur mes épaules tandis que Vince attrape son téléphone et le colle à son oreille. Je ne mets pas longtemps à comprendre leur manège, surtout quand la voix de mon meilleur ami résonne dans la cabine qui nous fait descendre.

— Joe ! Sors-nous une bouteille de whisky. Ash en a besoin. Ouais, on te racontera.

— Sérieux, ce n’est pas si terrible que ça ! osé-je sous leurs regards compatissants.

— Quoi ? Attends, attends, répète !

Vince s’excite, hurle presque dans le micro de son portable alors que Joe semble lui donner une information importante. Importante ou surprenante, je ne saurais dire. Surement les deux, vu le visage ahuri qu’il affiche. Bientôt, il se marre avant de carrément se tourner vers Éric et moi pour hausser les sourcils dans un angle peu conventionnel. Merde, il se passe quoi encore ? Tournant la tête vers le Gaffeur, je comprends que lui aussi est dans l’ignorance la plus totale. Et quand Vince raccroche, il ne nous laisse pas le temps de l’interroger, qu’il nous tire tous les deux à sa suite pour nous amener vers la sortie de l’immeuble. OK, de plus en plus étrange…

Vince m’arrache presque le bras tant il me tracte à sa suite. Dans une intention de le faire lâcher prise, je plante mes deux pieds dans le sol et nous finissons tous les trois par buter les uns dans les autres. Éric se cognant à mon dos et Vince se voyant attiré en arrière pour percuter mon torse. Nous offrons ainsi aux passants la vision d’une belle brochette d’andouilles. Des types en costumes, qui de l’extérieur, donnent l’impression de se câliner.

— Ash ! T’es sérieux ? grogne Vince en me foudroyant du regard sous le rire intense d’Éric.

Il n’a pas fini de glousser celui-là ? Qu’est-ce qu’il leur prend à la fin à mes complices ? Ils ont un rendez-vous urgent ? Non. Nous sommes tous-là. Trois hommes sur le trottoir en face du bâtiment de l’entreprise que l’un d’eux dirige. Respire, Ash, il y a forcément une explication. Oui, et elle a intérêt à être logique. Sinon, je ne donne pas cher de leur peau, et ils ne compteront pas sur moi pour les suivre au Loch Ness.

— Explique-nous ce qu’il t’arrive et peut-être qu’on te suivra avec tous nos membres intacts, dis-je en grinçant des dents.

— Rien de spécial. Juste Joe qui nous a préparé ton cocktail préféré.

— Mon cocktail ?

— Tu sais bien, ce truc écœurant dont tu raffoles, tente Vince en variant l’intensité de sa voix.

— Oh non, beurk ! hurle Éric derrière nous.

Ma boisson ? Vraiment ? Mais pourquoi Joe aurait pris la peine de me préparer une vodka Sunrise ? Bizarre, j’ai l’impression que Vince me cache une information, pourtant je laisse couler et lui emboîte finalement le pas. Mon loft étant à deux rues de l’entreprise, je suis à pieds. Vince et Éric vont devoir jouer les chauffeurs. Notre Gaffeur en chef a dû faire le même cheminement que moi, parce qu’il se tourne vers Vince et lui tend ses clefs.

Le grand brun fronce les sourcils, soupire et accepte le lourd fardeau d’être notre chaperon ce soir. Et j’aimerais bien qu’on se bouge plutôt que de rester au milieu de la rue, éclairés par ses satanées décorations lumineuses que la ville s’acharne à accrocher chaque année. Ici et là des flocons qui clignotent, plus loin des plantes parées de boules scintillantes pendues aux lampadaires. Et encore plus au nord, des haut-parleurs qui crachent de vieilles ritournelles de Noël.

Un cauchemar.

Un grognement m’échappe alors qu’au coin de la rue j’aperçois un homme portant le déguisement rouge et blanc, criant à qui veut l’entendre le célèbre : oh oh oh ! Mes complices comprenant mon désarroi attirent mon attention et m’attrapent par les bras pour me tirer à leur suite. Pas moins d’un quart d’heure plus tard, nous poussons les portes du bar de Joe. Le barman est accoudé à son comptoir examinant d’un sourire suspect le cercle de clients installé près du gros sapin qu’il a mis en place sur la saynète à sa gauche.

D’un signe du menton, il capte mon regard et m’indique la table qu’il espionne. Dans un froncement de sourcils, je suis son indication, mon souffle se coupe quand je devine l’identité de la personne qui nous tourne le dos. Assise-là entourée de son frère, que je reconnais maintenant, de son meilleur ami et d’une des trois jeunes femmes qui l’accompagnaient lundi : Cassie. Merde ! C’est censé être notre repère, qu’est-ce qu’elle fout ici ?

Sans m’en rendre compte, je me suis figé. Un frisson remonte le long de ma colonne vertébrale alors que la chaleur de la salle est pesante. Des senteurs de menthe et d’alcool se mélangent et emplissent mes navires quand je renifle. J’essaie tant bien que mal de détacher mes prunelles de son dos, de ses boucles brunes dans lesquelles j’ai envie de plonger mes doigts. Les serrant pour sentir leur douceur. Puis dans un geste, attirer le visage clair de Cassie et emprisonner ses lèvres avec les miennes.

— Merde, ne puis-je m’empêcher de souffler.

— Oh, la petite sirène est là ! hurle Éric en me poussant pour entrer à son tour.

Mais quel idiot ! Il fonce droit vers sa table pendant que Vince tape mon dos pour me sortir de ma torpeur. À nous deux, nous rejoignons le comptoir pour saluer notre ami le barman. Joe ne nous remarque pas tout de suite trop choqué par l’habilité d’Éric à s’incruster dans la conversation des gens. Moi ? Voir agir mon complice de cette façon, si ouvert et amical, m’horripile. Je crois même qu’une pointe de jalousie s’invite en moi quand Éric claque une bise bruyante sur la joue de Cassie.

C’est MON étoile ! Non, Ash… C’était.

— Vous avez de la concurrence, amorce Joe en tournant son corps vers nous. La petite et ses amis sont là depuis un petit moment maintenant. Je crois qu’ils sont en pleine réunion de crise. La grande blonde a déjà sauté deux fois de sa chaise avant d’arriver à tirer un rire à la petite brunette. D’ailleurs… tiens.

Joe sort un verre de derrière le bar et le pose sur le comptoir face à moi. D’abord, je reste pantois. Puis très vite, je comprends que c’est le cocktail dont Vince parlait toute à l’heure. Une vodka Sunrise dans un verre rond. Jusque-là, il n’y a rien d’exceptionnel. Mais il ne s’arrête pas à ce simple don. Non ! Mais je rêve !

— C’est quoi ça ? râlé-je en pointant du doigt l’objet que Joe vient de planter dans ma boisson.

— Elle savait que tu dirais ça… Elle m’a aussi demandé de te passer un message. Attends, je l’ai posé là-bas.

Elle ? Je fronce les sourcils, perplexe. Passe une main dans mes cheveux pour les tirer en arrière, tout en observant d’un œil mauvais le sapin de papier planté sur une pique que le barman a jeté dans ma boisson. Un arbre vert bouteille, dont la moitié est ceinturée d’un nœud doré. Oh ! Mais non ! Elle n’a pas osé ? Elle irait me provoquer même en-dehors du travail ? Remarquant mes bras se croiser, Éric nous rejoint et glousse en tombant le nez sur mon verre.

Mais le pire reste à venir. Surtout quand Joe, qui apparemment à trouver un papier avec l’écriture fluide d’une femme, se pointe droit devant nous et énonce d’une voix claire :

— Il n’y a que du liquide dans lequel se noyer sous le sapin.

— Oh putain ! craché-je les mâchoires crispées.

— La petite sirène a encore frappé ! hurle Éric en tapant dans ses mains.

— Désolé, mec, conclut Vince en tapotant sa main sur mon épaule.

Le message est clair, Stella est en colère. Pourtant cette provocation sonne comme le début d’une nouvelle manche. Et ce ne sont pas mes amis qui diront le contraire. En effet, mes trois compères sont morts de rire. Rires qui sont d’ailleurs très vite rejoints par ceux de la table de Cassie. OK, je suis le dindon de la farce et c’est loin de me plaire.

D’un geste rageur, j’attrape la décoration de papier, la chiffonne entre mes doigts et la balance avec négligence sur le torse de Joe. Celui-ci s’arrête tout de suite de glousser et pose sur moi un regard gêné. Il hausse les épaules et d’un air navré penche la tête. Excuses acceptées, après tout il ne fait que son boulot. Par contre quand mes émeraudes capturent l’océan de Stella, j’y lis un sentiment auquel je ne m’attendais pas…

Elle est triste ?

*

CASSIE

Depuis que nous sommes installés à cette table, je ne peux m’empêcher de surveiller la porte d’entrée du bar. Je sais qu’ils vont venir. Il ne peut pas en être autrement. Enfin… je crois. Sinon, pourquoi Éric se serait précipité dans son bureau ce matin, et pour quoi Vince m’aurait demandé à libérer la soirée d’Ash autant que possible ? Oui, il n’y avait pas d’autre raison que celle d’une soirée au Loch Ness. J’ai bien noté qu’ils ont pour habitude de s’y retrouver en fin de journée.

Et puis… au fond, j’espérais aussi qu’Ash soit assez perturbé par notre journée pour avoir besoin d’une réunion de crise avec ces potes. En tout cas, moi, je n’y coupe pas. Assise en face de mon frère et Eliott, aux côtés de Léa qui tente tant bien que mal d’attirer mon attention sur leur conversation. Mais je n’attends qu’un élément, ma provocation quant à ce qui se cache sous ma robe ou plutôt sous le sapin.

Plus les minutes filent et plus j’appréhende son arrivée, sa réaction face à un pauvre sapin de Noël en papier. Je frotte mes mains sur mes genoux, anxieuse au fur et à mesure que l’aiguille de l’horloge de l’autre côté de la pièce avance. Merde, je deviens obsédée-là ! Je m’agite même, mettant maintenant une mèche de mes cheveux autour de mon index. Toc qui retient tout de suite les regards de mes deux mousquetaires, ains que celui de mon amie.

— Les gars, nous avons un problème. Cassis tripote ses cheveux ! Je répète, elle entortille ses cheveux autour de son fichu doigt ! Alerte générale ! Besoin d’une intervention immédiate, ricane Eliott.

— C’est bon. Tout va bien, ronchonné-je.

— Non poulette, clairement, tu ne vas pas bien. Regarde-toi ! J’ai l’impression d’observer une bombe à retardement. Vous pensez qu’elle va exploser quand ?

— Maintenant ?

L’intervention de Cole me surprend, je relève la tête vers lui et quand il me fait un clin d’œil, je comprends ce qu’il sous-entend par « maintenant ». Je n’ai d’ailleurs pas besoin de me retourner vers l’entrée pour sentir le courant d’air frais de cette fin de novembre. Un frisson parcourt ma colonne vertébrale et j’ignore totalement si c’est dû au froid ou à la présence d’Ashley. Parce que c’est bien lui et ses compères qui viennent enfin de pénétrer dans l’établissement.

Bien à présent, attendons de voir comment il accueille mon gentil cadeau. Un mélange de souvenirs et de vengeance. Une maigre récompense quand je pense à mon cœur encore en mille morceaux. Merde, ça fait mal ! Dans l’attente, je retiens ma respiration, lâche ma boucle brune et avale un peu trop rapidement plusieurs gorgées de mon verre. Même boisson que ce cher Ashley. Un cocktail que je ne quitte plus depuis notre rencontre. Savant mélange de saveurs dont je me délecte.

— Oh putain, Cassis ! Tu as frappé fort ! hurle Eliott en me donnant un coup de pied sous la table.

— Attends, ce n’est pas fini. Le barman cherche le papier sur lequel tu as gribouillé tout à l’heure. Sérieux, qu’est-ce qu’il te prend de provoquer ce mec ? Tu n’en as pas eu assez la première fois ? Eh sœurette ?

— Cass ?

Mes mains tremblent. Un doute monte en moi. Cole a raison, pourquoi je m’amuse à le provoquer ? Pourquoi je m’obstine avec Noël ? En quoi, le fait qu’il déteste cette période me dérange autant ? Peut-être… En fait, je sais pourquoi. À cause de ce que représentent véritablement les fêtes. Un message d’espoir, de la magie, de l’amour. Surtout de l’amour. Un sentiment, une attention dont Ash a été privé.

Mince… Mon cœur palpite, retrace les lignes de notre histoire pour me guider vers le lendemain de notre séparation. J’avais ce besoin vital de comprendre. Ash ne pouvait pas renoncer à nous, pas sans une bonne raison. Et j’ai très vite eu les réponses à mes questions. Le réveillon d’Ash s’est transformé en cauchemar cette année-là et il a pris la seule décision qu’il croyait être la bonne. Fuir. Couper tout lien avant qu’ils ne disparaissent noircis par ses ténèbres. Ces ombres qu’une seule personne a plantées et alimentées tout au long de son enfance, de son adolescent, et j’en suis certaine encore aujourd’hui au quotidien, sa mère.

Jeanne De Cœur.

Ironique non, comme le monde est mal fait parfois. Un peu comme la reine de cœur dans Alice aux pays des merveilles, si elle le pouvait cette femme couperait des têtes. À l’époque, c’est la mienne qu’elle a voulu arracher. Et dans un sens, elle y est parvenue, sa marionnette de fils m’ayant rayé du jour au lendemain de sa vie. M’effaçant sans me laisser une chance de le soutenir alors que tous autour de lui l’abandonnaient. Volontairement ou pas…

Cassie, reprends-toi !

J’essaie, mais une larme m’échappe. Ses souvenirs sont douloureux, vibrant avec puissance dans ma mémoire. Du coin de l’œil, je capte les regards qu’échangent Cole et Léa. Au fond, ils s’en doutaient tous les deux, retrouver Ash alors que je ne l’ai jamais oublié aller ouvrir des brèches à peine refermées. Et alors que les éclats de rire fusent de part et d’autre de mon corps, mon âme se recroqueville dans un coin. Elle est fatiguée, transie de froid et surtout elle se sent seule. Perdue, sans celui qu’elle attend depuis trop longtemps. Merde ! Je divague totalement…

— Cass ? m’interroge Léa.

Sauf que je ne réponds pas, je n’en ai pas le temps mes prunelles aimantées contre ma volonté vers celles perçantes de Crève-Cœur. Il balance la décoration de papier sur le barman, et alors qu’une seconde avant ses émeraudes étaient voilées d’un sentiment de colère, à présent j’y lis de la confusion et… de l’inquiétude ? Impossible. Et pourtant, comme si un fil nous attirait l’un vers l’autre, j’observe sans rien dire ses pieds s’avancer vers notre table.

Mais c’est sans compter sur Éric. D’une humeur de dingue, il saute sur mon meilleur ami, attirant l’attention de toute la tablée sur lui. Il hurle de rire accompagné par Eliott. Tandis que Cole les observe d’un air perplexe avant de lâcher prise et de les rejoindre. Super ! Je suis gâtée avec eux. Heureusement que je peux m’appuyer sur Léa. À moins que…

— non, mais je rêve ! Toi aussi ! Non, s’il te plaît, Léa, pas toi, soufflé-je en tirant sur son bras.

— Désolée poulette, mais tu avoueras que l’air surpris et le visage renfrogné de ton Crève-cœur étaient à mourir de rire.

Oh non

— Crève-cœur ? Elle l’a appelé Crève-cœur ? Mais c’est génial ! s’égosille Éric en se redressant. Putain ! Il le sait ?

— Oui, il sait.

Mon intervention attire tous les visages vers moi et mes joues se teintent immédiatement de rouge. Elles me donnent chaud et si je le pouvais je me glisserais dans un trou de souris sans jamais plus en sortir. Au lieu de cela, Éric se redresse et fonce sur moi pour faire claquer un baiser sur ma pommette brûlante, tout en m’adressant un large sourire. Son air espiègle me dit sans détour : bien joué ! Mais n’est-ce vraiment qu’un jeu ?

Au fond, cette situation me dérange. J’ai ce poids qui pèse sur mes épaules, ce boulet qui me tire sous l’eau comme une ancre qui voudrait me garder prisonnière de mon passé. Mon humeur maussade doit se lire sur mon visage, car les rires puissants de mes amis s’éteignent aussi vite qu’ils sont venus. Seule une dernière réplique d’Éric parvient à me sortir de ma torpeur. Une parole que je ne pensais pas entendre dans sa bouche et qui pourtant me confirme qu’il n’est pas un simple farceur.

— Ne t’en fais pas, petite sirène. Ce soir, je m’occupe de lui.

Sa phrase est un murmure qu’il me souffle à l’oreille avant de déclarer haut et fort qu’il est heureux d’avoir rencontré mes amis. Et c’est avec un coup amical dans l’épaule d’Eliott qu’il nous quitte pour rejoindre Ash et Vince. Ses deux compères sont maintenant à leur place de l’autre côté de la salle, au même endroit que la fois précédente.

Si l’atmosphère est lourde d’un sentiment de désespoir de notre côté, celui à la table d’Ash semble pesant. Crève-cœur ayant toujours les yeux braqués sur moi et serrant les mâchoires sous l’attention de Vince. Son corps est tendu comme un arc, prêt à tirer. D’ailleurs, ma réaction face à ce spectacle est sans appel, je plisse le nez, une inquiétude grandissant de plus en plus en moi. Vince le remarque et lève les mains en l’air comme pour me signifier qu’il se sent lui aussi impuissant quant au comportement d’Ash.

— Il a quoi Crève-cœur ? m’interroge Cole au moment où mon regard revient sur mes amis.

— Je ne sais pas. Il connaît mon identité, c’est tout.

— Alors pourquoi est-ce qu’il jette sur toi un regard de chien battu ? Je te jure, j’ai l’impression de voir un enfant errant mélangé à un homme en manque de sexe !

— Ah non ! C’est étrange comme comparaison. Tu es dingue ! Ne l’écoute pas, poulette ! hurle Léa à l’encontre de mon frère. Et si on parlait plutôt du fait que les garçons ont ressenti le besoin de m’appeler pour je cite : un cas d’urgence.

Cette fois mon amie a toute mon attention, et ce n’est ni Eliott ni Cole qui diront le contraire. Oh non ! Surtout pas quand leurs corps se tassent dans leur chaise comme à cet instant. Les mousquetaires ne sont plus si fiers quand il s’agit d’assumer les appels au secours. D’ailleurs, j’hésite à affirmer que tout va pour le mieux, que je gère la situation, mais la main de Léa qui se pose sur la mienne m’en empêche. Ce serait mentir à mes amis, et surtout me mentir à moi-même.

— Il t’attire toujours n’est-ce pas ? me demande Léa d’une voix douce.

Bien sûr qu’il me plaît ! Qui n’aurait pas envie de retrouver les bras de son premier amour ? De retomber amoureuse de lui ? De replonger les yeux fermés dans cet amour innocent qui était le nôtre ? D’autant plus quand le mec en question est beau à se damner ! Une carrure carrée à la musculature saillante, le tout mis en valeur dans un costume deux pièces tirées à quatre épingles.

Et puis, je ne parle même pas de ses cheveux de blé sur lesquels il tire sans cesse… Si je le pouvais, j’y aurais déjà glissé mes doigts pour en sentir la douceur. Merde, Cass, tu te perds ! Totalement. Pourtant ça ne m’arrête pas et mes pensées se bloquent sur l’image de ses prunelles d’émeraude dans lesquelles j’aimerais me noyer à nouveau avant de goûter à ses lèvres charnues et sensuelles. Mais… c’est impossible. Alors une main sur la poitrine pour y comprimer la douleur, la respiration lourde, j’avoue ma vérité à mes amis.

— Oui. Et oui, j’aimerais, enfin… je veux le sauver. Lui montrer que malgré notre histoire, je suis peut-être encore son étoile. Que je me battrais pour que son cœur accepte Noël. Parce que sans les fêtes, Ash n’est que l’ombre de lui-même. Cette femme, sa mère a détruit tout le merveilleux de sa vie, le modelant tel qu’elle le voulait. Merde… il a tout perdu en une soirée, pendant ce réveillon de Noël d’y il y a onze ans. Sa joie, son espoir… son père ! Alors je ne peux pas renoncer à ce qu’Ashley redécouvre ce qu’est le véritable esprit des fêtes ! Je déteste tellement apercevoir ces mêmes ombres que lors de notre rencontre dans son regard. Je ne le supporte pas plus aujourd’hui qu’à l’époque !

— Mais Cassis…

— Tu rigoles là, j’espère ! Cole s’invective nous surprenant Eliott, Léa et moi. Ce connard t’a brisé le cœur, un soir de Noël et toi, le seul désir que tu as, c’est de lui offrir les fêtes sur un plateau ? Ouvre les yeux, sœurette ! Crève-Cœur te piétinera une nouvelle fois, s’il le faut ! Merde ! Cassie, c’est hors de question que je te ramasse à la petite cuillère comme la dernière fois ! Tu étais une putain de loque ! Sans Eliott et moi, tu aurais sombré ! Tu as déjà eu du mal à reprendre la peinture après cet épisode alors ne t’engage pas dans cette pente dangereuse. Surtout quand tu es presque sûre d’en connaître l’issue !

— Ce n’était pas de sa faute ! crié-je hors de moi. Vous savez très bien, tous les deux, ce qu’il s’est passé ensuite !

Je ne me contrôle plus. Des trémolos dans la voix, le corps tremblant, je me lève dans un fracas. Ma chaise, basculant et heurtant le sol dans mon dos. Mes poings quant à eux sont serrés, ma mâchoire est contractée. Au fond, je sais que Cole a des raisons de s’inquiéter, mais j’ai cette envie ardente d’apporter de la lumière à Ash. Un désir si puissant que les reproches de mon frère me fracassent le cœur. Alors je suis là, debout au milieu d’un bar attirant les quelques regards des clients présents sur moi. Et c’est blessée que je finis par tourner le dos à Cole. J’ai besoin d’air…

— Laisse -là, j’y vais, perçois-je à travers le voile qui m’étouffe quand mes pas me guident vers la sortie.

Léa.

Mes deux pieds à peine dehors un sanglot m’échappe vite remplacé par le vent glacial de l’hiver. Je suis sortie sans veste ni écharpe. Mais comme par magie ceux-ci apparaissent dans mon champ de vision quelques secondes après ma fuite du Loch Ness. Et je mentirais si je disais que je ne suis pas déçue de découvrir que la main qui me tend ce précieux paquetage appartient à mon amie. Mon esprit et mon cœur avaient encore espoir que la personne qui s’est précipitée à ma suite était… Ashley.

Pauvre cloche !

— Eh, poulette. Ton frère peut être con parfois. Tu le sais, ça ? Enfile-moi ta veste et ton truc en laine avant d’attraper froid. Bon, dis-moi, ce bellâtre qui te sert de Crève-cœur, tu veux vraiment l’aider, hein ? Oui, bien sûr. Je le vois dans ton regard. Mais Cassie ne t’oublie pas pour autant. Cet homme là-dedans ce n’est plus l’adolescent que tu as aimé. La vie l’a trainé dans la boue, roué de coups et pourtant il est encore debout. Alors promet-moi une chose, et une seule : ne le laisse pas te briser. OK. Et puis, décembre est presque là alors si tu veux lui faire aimer Noël, il va te rester vingt-quatre jours.

— Oui. Vingt-quatre jours, un Noël.

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