4. Un soupçon

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Mardi 27 novembreCASSIE

Plantée droite comme un piquet alors que l’ascenseur poursuit sa montée, je me sens nerveuse. Quelle idée, j’ai eu. Vraiment, je ne sais pas encore dans quoi je m’embarque, ni même si c’est une bonne chose. D’après Cole, je vais trop loin, alors que du point de vue d’Eliott, c’est l’entourloupe parfaite. Mais maintenant que je suis là, presque arrivée à l’étage qui m’accueille, je crains le pire.

Pourtant quand on en a discuté hier soir au départ d’Ash et son groupe, cette folie m’a semblé être la meilleure des solutions pour introduire Noël incognito. Enfin… Merde ! El ne rigole pas quand il dit qu’il a ce qui convient pour ce genre d’action ridicule. Me voilà donc ornée d’un magnifique pull en laine. Un haut avec lequel rien ne va. Un vêtement que j’ai retiré deux fois avant d’oser le garder sur moi.

Le fameux : PULL de NOËL !

Ridicule, grotesque et le clou du spectacle… MUSICAL !

J’ai honte et en même temps quand je repense à ma réaction en le voyant, je me marre seule. Les autres passagers de l’ascenseur me jettent des regards accusateurs qui en disent suffisamment pour faire paniquer mon cœur. Dans quoi je mets les pieds ? Au début, je devais juste me faire discrète. Avec le temps, je me serais habituée à la présence de Crève-Cœur. Mais non, il faut en plus que je m’amuse à le provoquer.

En beauté, certes.

Avec un fabuleux renne au nez rouge. Pompon en laine qui lorsqu’on lui presse dessus lance une douce et forte mélodie sous le son des clochettes. Mais Rodolf en plus de chanter Vive le vent, claironne pas moins de CINQ chansons différentes, de quoi en ravir plus d’un et en énerver bien d’autres. Eliott a frappé fort avec ce haut, et je suis heureuse qu’il me l’ait donné aujourd’hui. Hors de question que je porte ce machin le soir de Noël !

— Tu casses ma blague, Cassis ! m’a-t-il hurlé alors que je cherchais un moyen subtil d’introduire les fêtes dans l’entreprise.

Je le connais, il trouvera un autre cadeau. En espérant qu’il ait une meilleure idée que celle-ci. Même si je dois me préparer au pire. C’est le doux privilège d’El que de faire les cadeaux les plus farfelus qu’on puisse trouver. Sa blague annuelle, et bien entendue, c’est moi qui en fais les frais. Merci ! Le tintement de l’ascenseur me ramène à l’instant présent. Huit heures moins cinq, j’ai encore quelques minutes avant le début de cette journée.

Respire.

Après tout, qu’est-ce que je risque ? Des cris ? Un avertissement ? Pourquoi ? Un vulgaire pull ? Non, je ne pense pas. Ash n’est pas de ce genre-là. OK, il hait les fêtes. Mais pas au point de sanctionner ses employés pour avoir amené un peu de gaieté entre ses murs. Un frisson me prend quand j’observe les murs nus et froids de cette espace de travail qui est maintenant le mien.

— L’horreur… grogné-je entre mes dents.

Puis baissant la tête, je fonce droit sur mon bureau. Deux dossiers m’y attendent déjà accompagnés d’un post-it. Je prends le temps de déposer mon écharpe sur mon fauteuil, d’allumer l’ordinateur, répondre au premier appel de la journée. C’est le groupe de marketing qui demande si la réunion de cette après-midi est toujours inscrite sur le planning. Évidemment ! Mais j’avais oublié un détail…

— Oui, le graphiste sera là. Non, il ne va pas discuter vos décisions. Sa présence est requise pour la validation des visuels. Oui. Bon. À cette après-midi. Bien. Je passe le message.

Mince ! Je ne m’attendais pas à autant de tension dès le matin. Sérieux, je pensais que les querelles entre le marketing et le design étaient une légende, mais apparemment, je me trompais. Il y a de l’électricité dans l’air, rien qu’avec un coup de téléphone. Je n’aimerais pas être à la place d’Ash quand les deux équipes sont réunies dans la même pièce. Le post-it ? Il dit quoi déjà ? Je ne l’ai pas lu tout de suite, et bien sûr c’était le plus important.

« Apportez-moi le dossier FABRE en arrivant.

Il y a eu une erreur dans la facturation.

C’est URGENT ! »

Crotte ! Le dossier Fabre ? Il est où ? Les F, je les ai classés hier en plus. Fuchsia ! Je me retourne, fouille à toute vitesse dans les papiers roses fluo avant de trouver le bon. La chemise contient déjà un grand nombre de feuilles. Assemblées parfois par un trombone. Mais c’est celui-ci, j’en suis certaine et ça se confirme. En haut à gauche, je retrouve le nom du client et satisfaite de mon rangement efficace, je hoche la tête avant de quitter mon bureau pour foncer vers celui de mon chef.

Je toque, une fois, deux fois. Aucune réponse, pourtant je le vois. Il est concentré sur son écran. Il a toujours ce toc que je lui connais. Celui de mordre et tirer sur la peau de sa lèvre inférieure quand un élément le contrarie ou qu’il n’y trouve pas la solution. Quand il est perdu dans ses réflexions comme maintenant, il n’entend rien ni personne. À moins d’attirer son attention avec…

— Merde ! Merde ! Merde ! Non, chut ! Mais tais-toi à la fin…

— Mademoiselle Bellarke ?

Trop tard… Sa voix est tranchante, glaciale. Et son regard. Il fait froid dans le dos. Ses yeux me parcourent. Il examine avec une moue dégoûtée mon haut, le gros nez rouge qui en dépasse, planté au centre de mes seins. Et finit son chemin sur mon visage gêné de la situation. Belle entrée, Cassie ! En profitant de sa concentration, je me suis penchée en avant, m’appuyant sur sa porte et activant sans le vouloir le chant du renne. Merci, petit papa Noël pour ton intervention, je suis ravie.

M’agitant d’un pied sur l’autre, je pousse la porte déjà entrouverte et m’avance vers le bureau de Crève-Cœur. Super… Il est furieux. Et plus je m’approche de lui, plus j’ai l’impression de voir de la fumée sortir de ses narines. Il croise les bras sur sa poitrine et lâche un grondement sonore quand je lui tends enfin le dossier qu’il m’a demandé. Je suis prête à passer à la casserole… Je vais pouvoir dire adieu à mes chances de survie.

Super idée ! Merci El !

— Qu’est-ce que c’est que ça ? m’interroge Ash d’un air renfrogné.

— Le dossier Fabre que vous m’avez demandé.

J’essaie la carte de l’innocence. Parfois, elle fonctionne. En l’occurrence, ce n’est pas le cas. Loin de là ! Il claque ses mains sur le dessus de son bureau. Le bois craque sous son geste. Mon sursaut, et le pas de recul que j’effectue agissent comme un électrochoc sur mon chef. Il souffle, soupire, se passe la main dans les cheveux avant de les tirer en arrière. Contrarié. Moi aussi, alors ça tombe bien.

— Je vous parlais de cette chose ridicule.

— Quoi ? Ça ?

En lui posant la question, j’ose dans une pulsion suicidaire presser de mon plein gré sur le pompon carmin. Le renne ne tarde pas à produire le célèbre : ho ho ho ! Son qui me tire un rire moqueur au moment où je hausse les épaules et lève les mains dans un geste qui se veut presque fataliste. C’est la période après tout. Alors, autant en profiter au maximum. Puis, le ridicule ne tue pas. Si ?

Peut-être en fait. Surtout quand ton cauchemar de toujours se lève pour contourner son bureau et arracher le dossier que tu tenais encore. Merde ! Je suis allée trop loin ? Quand même pas. Ash est pourtant face à moi, la chemise rose valse sur le clavier de son ordinateur et ses mains viennent entourer mes bras. Ses doigts tremblent au-dessus du pull en laine. Provoquant en moi un sentiment d’inconfort suivi d’une envie de l’enlacer avec force.

Non ! Il t’a brisé le cœur !

— Je ne veux plus jamais revoir cette chose sur vous, murmure Ashley entre ses dents.

— Pourquoi ?

— Pourquoi…

Il ne me répond pas, murmure un écho de ma question. La tristesse voile son visage si près du mien. Merde… Je n’aurais pas dû. Mais je suis certaine de mon choix, je veux qu’il regagne cette étincelle de lumière dans sa vie. Et puis Noël, le réveillon, son anniversaire, c’est important. Il doit retrouver la magie qui l’habitait quand je l’ai connu. Juste pour effacer ce mal qui semble le ronger. Mais pourquoi, moi, j’y suis autant sensible ?

Là n’est pas la question !

Ses doigts me perturbent. Encore autour de mes bras, ils s’animent. Se détendent pour bientôt dessiner des cercles. Ce sont des gestes involontaires, presque instinctifs. Et j’y suis réceptive, je me prends à vouloir faire durer l’instant, fermant les paupières. Sauf que je suis vite rattrapée par la réalité. C’est ASH ! Je ne peux pas le laisser empiéter sur mon espace vital. Pas au boulot, pas maintenant, plus jamais… Il ne me fera plus souffrir.

— Lâche-moi ! hurlé-je dans une tentative d’éloignement.

Mon cri le surprend. Le déstabilise. Il n’avait pas conscience du mouvement de ses mains. Moi, c’était tout le contraire, sa présence était trop pesante et… agréable ? Non. Impossible. D’un pas, je recule, m’écarte de la chaleur du corps d’Ashley. Cet homme qui mesure une tête de plus que moi m’apparaît comme perdu. Il scrute le blanc de mes yeux, cherchant une réponse que je ne suis pas prête à lui donner.

Pour le moment, il ne sait pas qui je suis. Ne semble pas s’en rappeler. Et c’est tout à mon avantage. Sans plus tergiverser, je lui annonce que s’il a besoin d’autre chose je serai à côté, puis je quitte cet espace aussi vite que je le peux. J’ai l’impression que mes mouvements se répètent. N’est-ce pas aussi à toute vitesse que j’ai quitté les lieux, hier ? Je crois. En revanche, la situation n’est pas la même.

— Merci.

C’est le seul mot qui sort de sa bouche alors que je passe l’encadrement de sa porte. Me retournant, je le trouve pantois encore debout au centre de la pièce. Oh ! Alors il n’y a pas que moi que cette entrevue a perturbée. Idiote ! Bien sûr que lui aussi est ébranlé. Qu’est-ce qu’elle lui a fait, à la fin ? Cette vieille folle… Son souvenir s’imprègne dans ma rétine et ma respiration se coupe quand je pose mon derrière dans mon fauteuil.

La main sur la poitrine, j’essaie de reprendre mon souffle, mais c’est peine perdue. Un flash du passé refait surface me ramenant malgré moi, neuf ans en arrière.

« Vous pensiez vraiment que mon fils resterait avec vous ? Pauvre chose fragile ! Une roturière qui plus est. Faites-moi rire ! Mon fils n’a pas besoin d’une fille comme vous dans sa vie. Il a bien fait de se débarrasser de son jouet du moment. Il en trouvera bien d’autres des comme vous. Belles, jeunes, naïves. Il en brisera d’autres des cœurs. Alors, rentrez chez vous. Vous me faites pitié. Du vent ! »

Putain ! Mon portable vite !

Je fouille comme une folle dans mon sac. Attrape mon smartphone, regarde à travers la porte vitrée. Il est toujours debout au milieu de la pièce, une main tirant avec force ses cheveux, le regard dans le vide. Mais je ne peux pas rester plus longtemps dans cet espace. Pas si près de lui. Mes larmes commencent déjà à monter, me brûlent les yeux. Je ne veux pas lui montrer cette partie de moi, pas alors que c’est mon deuxième jour.

Ni une ni deux, je fonce.

Les toilettes ! Un refuge idéal.

Les quelques minutes qui me séparent de mon issue de secours me permettent d’envoyer un message sur le groupe des trois mousquetaires. Au moment où je ferme la porte et la verrouille, les messages fusent déjà de la part de Cole et Eliott. Mes chevaliers ! Toujours là pour venir à mon secours. Surtout quand la crise d’angoisse pointe le bout de son nez. Merde ! Trois ans que je n’en avais pas fait.

Il a suffi de deux jours…

***

Les trois mousquetaires

[Cassie : Alerte vipère.]

[Eliott : Cassis ? Respire ! Tout va bien.

Cette femme ne peut plus rien contre toi.

Tu veux qu’on débarque ? Il s’est passé quoi ?]

[Cole : Si c’est de SA faute, je t’assure qu’il va morfler !

Réponds. Dis-nous comment tu vas.]

[CASSIE !]

[Je vais bien.]

***

Il n’en faut pas plus à mes deux compères pour lancer un appel groupé. Heureusement qu’ils sont eux aussi à leurs boulots respectifs. J’espère au moins qu’ils n’auront pas de problème par ma faute. Mais entendre leurs voix m’apaisent, me réconfortent. Et il ne me faut pas moins d’un quart d’heure pour reprendre du poil de la bête. Eliott insiste sur le fait que le pull n’y est pour rien tandis que Cole lui, nous accuse tous les deux d’êtres les acteurs principaux de cette conséquence.

Mais qu’importe…

Cette journée s’annonce encore plus mal que la première.

*

ASHLEY

Elle a osé !

Perdu dans mes pensées qui se répètent en boucle, bloquées sur l’image de ce pull horrible, je n’ai pas bougé d’un millimètre depuis qu’elle s’est enfuie de mon bureau. Sérieux ! Pourquoi elle a fait ça ? Pourquoi cette femme me défie constamment ? Elle est là depuis deux jours et elle fout déjà le bordel dans mon quotidien bien organisé. Deux putains de jours et la voilà qui débarque affublée d’un truc chantant.

La musique au thème de Noël s’incruste dans ma mémoire, s’amuse à rester en bruit de fond de mes idées alors que mon seul désir est de m’en débarrasser. Si je ne veux pas de traces de cette fête à mon étage, dans mon bureau ou même dans les couloirs, c’est pour une bonne raison. Mais non ! Cette femme n’en fait qu’à sa tête… Ou alors, c’est sa manière à elle de faire entrer Noël sans que je n’aie mon mot à dire.

Sauf qu’elle se trompe. Elle va devoir changer de vêtement et très vite. Je n’ai pas l’intention de passer ma journée à admirer ses mailles en laine. Surtout pas, si au moindre toucher de ce pompon rouge, celui-ci se met à claironner des mélodies horripilantes ! Non, hors de question que je supporte ce renne une nouvelle fois. D’ailleurs, où est-elle ? Reprenant enfin mes esprits, je prends conscience que mon assistante n’est plus face à moi.

Non. Et elle semble même courir à toute vitesse vers un endroit interdit aux hommes. Les toilettes pour dames. Mais merde ! C’est moi qui suis dans tous mes états à présent. Les tremblements de mes mains en sont la preuve. Pourtant, en fouillant dans la vision d’elle que je viens d’avoir, je remarque un détail qui me laisse perplexe. Elle pleurait ? Pourquoi ? J’aurais été plus violent que ce que je pense ?

Merde.

— Ash, mon vieux, reprend-toi. Ce n’est qu’un pull. Rien de plus. Tu peux survivre à ce machin.

J’essaie de me rassurer comme je peux. Passant inévitablement mes doigts dans mes cheveux et les tirant plus fort que d’habitude. Aïe. D’accord. Ce n’est pas un rêve et je suis bien réveillé. Mes sourcils se froncent alors que je regarde le dessus de mon bureau. Le dossier Fabre est à présent éparpillé en vrac. Des feuilles jonchent aussi bien mon clavier que le sol. Super ! Encore une perte de temps dont je me serais bien passé. Mais courage. La matinée n’en est qu’à ses débuts.

Dans des mouvements robotiques, saccadés et surtout l’esprit embrumé par les questions, je m’active à ramasser le bazar que j’ai mis. Me redressant satisfait, je jette un nouveau coup d’œil vers le bureau de Cassie. Toujours absente. J’avoue, cette fois, je commence à m’inquiéter. Qu’ai-je fait de si terrible ? Hurler. Oui. L’attraper avec violence par les bras. Aussi. Perdre la notion de la réalité. Totalement.

Bon… J’ai compris, j’ai merdé.

Espérons toutefois que cela ne la fasse pas fuir plus loin que dans les toilettes. J’ai… l’entreprise ne peut pas se permettre la perte d’une nouvelle recrue. Et… je n’ai pas envie de laisser partir mon chocolat si vite. Encore cinq minutes et si elle n’est toujours pas à sa place, j’irais la chercher. Voir si je peux… Merde, c’est dur à sortir ! M’excuser de mon comportement envers elle.

Essayons de rester zen. Je lui donne encore trois minutes et si elle n’est pas revenue après ce laps de temps alors, j’irais la chercher. Quitte à pénétrer dans ce lieu interdit. Remarque, braver les règles de temps en temps, ça ne fait pas de mal. Mec, garde ton sérieux ! Tu la veux dans ton lit, certes, mais ici ce n’est pas le bon endroit. Un regard vers son bureau, elle n’est toujours pas là. Quelle heure il est ?

Neuf heures.

Bien ! Une heure que la journée a débuté et j’ai déjà foutu la trouille à celle qui occupe ma tête depuis hier. Génial, c’est un démarrage en fanfare comme on dit. Ou plutôt une chute dans la mare aux canards avec toute l’élégance qui l’accompagne. Soupir. Encore deux minutes. Et si… non, c’est trop banal. Bancal, même je dirais. Alors pourquoi je me bouge pour foncer sur la machine à café qui occupe la salle de pause ? J’entre, examine les deux employées qui semblent trainer plutôt que travailler. Les agresse d’un regard accusateur et accélère le rythme.

Mes mouvements se stoppent devant des placards que je n’ouvre que trop peu. La porte de droite ou celle de gauche ? Peu importe ! J’arrache presque les deux, trouvant dans la première deux tasses et dans la seconde les dosettes du café. Mais qu’est-ce que je fous ? Qu’est-ce que Cassie pourrait bien boire ? Sans plus réfléchir, mes doigts s’activent. Tel un réflexe, ils plongent dans une boîte, placent la portion de boisson dans la machine et l’enclenchent.

Du chocolat chaud.

Stella…

— Du lait !

Mon éclair de lumière arrive à réveiller les deux demoiselles dans la pièce qui s’empressent de terminer leur conversation et fuir la salle. Décidément… Ce matin, je dois avoir la peste. Ou faire peur. Un énième soupir m’échappe alors que je trouve une brique de lait juste entamée. Sauvé ! Je le verse en même temps que le chocolat termine sa chute dans la petite tasse, créant ainsi un léger nuage de crème sur le dessus de la boisson.

Magnifique !

Il manque juste un détail. Me tournant vers la table autour de laquelle les deux femmes étaient installées, je remarque l’objet qu’il me faut. Deux biscuits cigarettes enrobés d’un nappage blanc et noir. Les pailles parfaites pour ce genre de délice. Hop ! C’est prêt ! Poursuivant mes gestes, perdu dans des mouvements machinaux presque oubliés, je me prends au jeu. Préparant une deuxième tasse identique à la première.

— Ash ? Tu fabriques quoi ?

— Putain ! Mais tu es malade ! Tu veux quoi ?

L’intervention d’Éric me surprend. Et le sourire qui s’était dessiné sur mes lèvres au fur et à mesure de ma préparation s’efface. Penaud, j’observe mon chef-d’œuvre prenant enfin conscience du résultat. Non ! Ce n’est pas… Et merde ! Pourquoi il a fallu que j’aie cette idée débile ? J’avais vraiment l’intention de réconforter mon assistante avec un chocolat chaud ? CE chocolat chaud là ?

— J’ai préparé du chocolat ? annoncé-je en haussant les épaules.

— OK. Mais pourquoi deux tasses ?

— J’ai peut-être involontairement foutu la trouille à Bellarke. Je pensais que ça la calmerait. Elle est partie s’enfermer dans les chiottes. La grande classe.

— Mince, Ash ! Tu y vas fort ! C’est quoi ? Son deuxième jour. Félicitations, je te décerne la médaille du pire patron ! Sérieux… Faut que tu me racontes ce que tu lui as fait à la petite sirène.

Éric dans toute sa splendeur ! Mais si je lui avoue que c’est à cause d’une histoire de pull de Noël, il va encore plus rire. D’ailleurs, il est déjà hilare de me voir dans la salle de pause, les mains installant les deux tasses sur un plateau pour les rapporter à mon bureau. Autant la lui amener maintenant qu’elle est prête. J’attends un instant, le temps que mon ami se calme, puis je lui demande ce qu’il me veut. Sa présence à cet étage n’est jamais bon signe, surtout un mardi matin.

— Il me faut le dossier Fabre. On doit le clôturer avant midi. Et les fichiers de la compta sont loin d’être prêts à l’envoi.

— Génial ! Suis-moi. Le dossier complet est sur mon bureau.

Mon meilleur ami se décale, et je sors avec prudence le plateau en main. Je suis chanceux. Pour une fois, il n’a pas insisté sur ce que je trafique. Mais, je suis certain que je ne perds rien pour attendre. Surtout quand je sens son regard curieux peser sur mes épaules. Et merde ! Le retour vers mon bureau est silencieux, pesant même. Pourtant, il me permet de respirer, calmer les dernières traces de fureur créées par l’apparition de la jolie Cassie en pull ridicule.

D’ailleurs en pensant au loup…

L’aperçu de ce pompon carmin et de ce renne en laine me sort de nouveau de mes gonds. Cependant, j’essaie de contenir ma colère. Le plateau me servant de rempart entre ce truc moche et mon envie de lui arracher sur le champ. Elle est nue sous ce pull ? Cette interrogation a le don magique d’apaiser ma conscience insérant à la place une envie irrésistible de sentir sous mes doigts la peau hâlée de la jeune femme qui se tient à présent assise en face de moi.

— Oh ! Je comprends mieux !

— Quoi ? grogné-je quand Éric s’arrête pour nous examiner Cassie et moi à tour de rôle.

Je m’attendais à ce qu’il se contente de cette remarque. Mais Éric ne sait pas tenir sa langue. Jamais. Et encore moins quand il sait que je suis en position de faiblesse. Non ! Il en profite même pour me foutre la honte. D’ailleurs, il s’empresse de tendre la main vers mon assistante. Elle a le visage crispé, le sourire à demi marqué. Puis, alors qu’elle se décide à faire un mouvement, mon ami ne peut s’empêcher d’ouvrir la bouche.

— Petite sirène ! Nous n’avons pas eu l’occasion de nous présenter, je suis Éric de la comptabilité.

— Petite sirène ? Génial… Je suppose que ce surnom va rester.

— Yes! Comme ce vilain pull. La provocation ultime ! Et je parie…

Ni Cassie ni moi n’avons le temps de faire un geste que déjà les doigts rêches de mon ami pressent le gros nez rouge. Cette fois, ce sont les paroles nasillardes de mon beau sapin qui s’évadent du creux de la poitrine de mon assistante. Elle sourit d’un air timide, tout en posant sur moi un regard lourd de sens alors qu’Éric se plie en deux tant il est hilare. Et merde ! Cette histoire, je vais en entendre parler pendant vingt ans.

— C’est le meilleur pull du monde ! Déride-toi mon pote, ce n’est qu’une musique.

Et le coup de coude dans les côtés, je ne l’avais pas vu venir. D’ailleurs, mon plateau bien rempli en fait de suite les frais. Une vague lattée s’échappe de la tasse de droite et vient m’asperger les doigts. Mais bien sûr, les mouvements ne s’arrêtent pas là. La bouche ouverte de Cassie m’indiquant clairement que la boisson survivante s’apprête à suivre l’exemple de la première. Putain ! Cette journée est pire que la précédente…

Je m’attends au pire et grogne ma frustration face à ce spectacle désolant que j’offre non seulement à mon ami, mais aussi à cette femme que j’espère séduire. Belle entrée en matière, Ash ! Mais je suis surpris par des doigts longs et fins qui attrapent in extrémistes le chocolat chaud. Me laissant la chance de stabiliser le plateau et sauver le liquide encore présent dans la tasse numéro un.

— Victoire pour la petite sirène ! hurle Éric que j’avais presque oublié.

— Génial… Tu souhaites que je prépare une nouvelle boisson ?

Elle m’interroge. Sérieuse. Sauf que… Je n’arrive pas à réfléchir, perdu dans la contemplation de la position qu’elle a adoptée pour récupérer le contenu de mon plateau. Les boucles brunes de Cassie pendent dans une cascade sublime, et descendent jusqu’au dessin de ses seins, que je devine sous cette laine immonde. Mais ce n’est pas le détail qui me percute. Non… C’est cette cambrure formée par son dos, ses fesses tendues vers l’arrière comme un appel à la tentation.

Mon souffle se coupe, un frisson remonte le long de mes bras. J’examine, affamé, les lignes de sa silhouette. Les battements de mon cœur s’emballent au fur et à mesure que je parcours son corps en sens inverse. De la courbe de son cul, au creux de son dos, jusqu’à croiser l’océan cristallin de son regard. Cette fille… elle m’est familière. Et reprenant de l’air, j’imprime sans le vouloir les détails de ses iris dans ma mémoire.

Un dégradé d’azur qui s’estompe pour donner naissance à un gris nacré.

Semblable à ces yeux que je n’ai pas su effacer.

Stella.

— Ash ? Réponds à la gentille sirène, minaude Éric pour obtenir une réaction de ma part.

— Oui. Non. En fait… Le chocolat est pour vous.

— Moi ?

Ma tête esquisse un mouvement automatique. Cassie se contente alors de récupérer la boisson dont elle est la sauveuse. Elle me sourit avant de se rasseoir. Merde ! J’ai été distrait par ses yeux. À tel point que je n’ai pas assez profité de la vue qu’elle offrait. Mais je sais qu’un certain gaffeur, à mes côtés, a quant à lui bien enregistré la scène qui se joue ici. Son sourire en coin en est la preuve. Et même si cela devrait m’inquiéter, je ne peux pas m’empêcher de garder mon attention sur elle. Allant jusqu’à en déposer le plateau à ces côtés.

Sceptique, elle ne bouge pas pendant encore quelques secondes. Puis, dans un haussement d’épaules, elle penche la tête vers la tasse qu’elle tient entre ses mains. Pendant un instant, j’ai l’impression de lire de la surprise sur ses traits. Mais très vite, elle est remplacée par une jolie grimace satisfaite. Elle fait des allers-retours entre la boisson et moi, et finit par s’amuser avec l’un des gâteaux que j’ai planté dans la crème du chocolat.

— Le chocolat, le lait et les biscuits. La crème et la paille sucrée parfaite. Comme…

— C’est la boisson préférée de notre gros dur ! la coupe Éric.

— Je sais.

Quoi ?

Mes sourcils se froncent au moment où Cassie se rend compte de sa dernière intervention. Comment ? Elle plisse le nez, serre la mâchoire et voyant que je suis pantois, elle s’en satisfait. Quant à mon ami, il profite de mon silence pour taper sur mon épaule et m’indiquer l’entrée de mon bureau. D’accord, j’ai compris. Terminé les distractions, nous devons passer à l’action. Pourtant… J’aimerais bien comprendre ce qu’elle a voulu entendre avec son « je sais » catégorique.

Merde ! Cette femme est mystérieuse. Intrigante ! Le parfait cadeau pour une première case de mon calendrier. Surtout si elle continue de me surprendre. Et bien que j’aie remarqué que ses pommettes se sont teintées une nouvelle fois de rose en lui tournant le dos, je note aussi le contour de ses yeux rougis et gonflé. Mais pourquoi ? Ma colère de toute à l’heure ou un autre élément qui m’est inconnu ?

— Coriace la petite sirène, note Éric en fermant la porte du bureau.

— Mmh. Ouais.

— Tu as perdu ta langue ? C’est nouveau ! Attends, j’appelle Vince, il va en être sur le cul ! Merde… J’ai laissé mon portable à l’étage du dessous. Je vais en profiter pour demander son numéro à la mademoiselle au passage. Je reviens !

Hors de Question ! Je pose à la hâte le plateau. Me retourne, attrape le bras de mon ami, le tire vers moi. Son col se retrouve que la veille serrer entre mes doigts. Mon visage a deux centimètres du sien, le regard furieux. Mais qu’est-ce qu’il me prend ? Lui, affiche un sourire victorieux et me pousse pour ensuite s’installer dans un des fauteuils et se concentrer sur le dossier Fabre abandonné-là plus tôt. Putain !

Deux jours et ma nouvelle assistante me perturbe à tel point que j’en perds le contrôle. Je soupire, rumine, tire sur mes cheveux sous l’œil attentif d’Éric qui note avec précision chacun de mes gestes. Mec, si tu dis un mot, tu es foutu ! Mais, il la ferme, se contente de se focaliser sur notre dossier en attente. Très bien. Je n’ai pas envie de répondre à la moindre de ses questions. Pas maintenant.

Mon chocolat ?

Abandonné aux côtés de Cassie. Vraiment ?

— Une minute.

— Ah enfin ! Il arrive à dire deux mots ! Eh ! Tu fous quoi ? Mais reste ici !

Éric m’interpelle, mais mes pas instinctifs eux me guident en arrière. Je parcours ainsi dans un ralenti la distance qui me sépare de cette jeune femme. Cassie relève vers moi son océan translucide avant de souffler un « bordel » nerveux. Oh, alors comme ça, elle aussi est perturbée par mes yeux ? C’est bon à savoir.

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