Chapitre VII

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Une atmosphère lourde avait envahi la pièce depuis qu'Azazel était rentré. La nuit était totalement tombée, seul le plafonnier et la petite lampe rouge éclairaient les deux compagnons qui restaient silencieux, de peur de couper la parole à l'autre. Mayu était debout près du lit et lui était assis dessus. Comme un enfant grondé par un adulte, il baissait les yeux. Avec difficulté il brisa le silence :

  • Ton uniforme te va bien.
  • Qui es-tu ? Répondit-elle en se plaçant devant lui.
  • Ce que je vais te dire doit rester entre nous.

Comme seule réponse, il eut le droit à un silence glacial.

Tout d'abord, permets-moi de me présenter à nouveau : Je m'appelle Azazel Daitya, aîné de ma famille et l'un de ses derniers survivants.

Il se racla la gorge avant de continuer.

  • Avant tout, il faut que tu comprennes le fonctionnement de mon pays. Chaque ville vénère son propre Dieu et a un rôle spécifique lié à ce dernier. Ainsi, chacun peut choisir où il va vivre selon son aspiration. Cependant, dans la majorité des cas, un enfant va respecter le Dieu de ses parents et apprendre le métier qui lui est destiné. Je suis né et j'ai été élevé sous la protection de la Déesse de l'artillerie, Azazelle. Je porte d'ailleurs ce nom pour une raison précise. Mes parents, comme tous ceux vénérant ma Déesse, souhaitait avoir des filles, porteuses des futures descendantes et chefs de famille qui manient les armes à feu à la perfection. La superstition veut qu'en donnant le nom d'une fille à l'avance, l'enfant sera une femme redoutable, capable de tendresse autant que de cruauté. Mes parents ont donc décidé de me donner le nom d'Azazelle pour que je puisse perpétuer l'art familial avec respect et force.
    Hélas, leur premier enfant fut un garçon, une honte pour la génération. Sans avoir vraiment le choix, ils m'apprirent l'art de la création artisanale des armes, à graver notre emblème et à respecter les propriétés de ses œuvres. Comme le veut la coutume, j'ai été formé à partir du moment où j'ai commencé à marcher.
    La restauration de ses armes étant un savoir ancien, datant même d’avant Lios, il avait fini par être oublié par la plupart des régions. Cela nous permettait donc de vivre avec fierté et sans difficulté. Ainsi, malgré mon sexe "défaillant", mes parents finirent par m’accepter. Cela dura jusqu'à mes cinq ans. Une vie plutôt paisible, seulement remplie de petites complications qui font le quotidien. Et puis, ma mère a eu Lamia. Ils avaient choisi ce nom parce qu'un antiquaire leur avait appris que cela signifiait étincelant. Quoi de mieux après la déception d'un fils qu'une fille lumineuse ?
    Leur paradis fut de courte durée. Quand ma petite sœur sut parler, un problème se posa à eux. Quelque chose n'allait pas, ils le voyaient mais préféraient fermer les yeux avec l'espoir que tout redeviendrait normal. Mais la Déesse Azazelle ne répondit jamais à leur prière. Bien au contraire, en grandissant, Lamia commença à parler à des êtres imaginaires de concept qui n'était pas à sa portée. Ainsi, à mes seize ans, ma sœur me fit peur pour la première fois. Elle était dans un coin de la pièce, recroquevillée contre elle-même, elle chuchotait :
     - N'aie pas peur, je ferai n'importe quoi pour toi. Ils ne sont rien pour moi, ils m'ont arraché à toi. Je m'occuperai d'eux et je te retrouverai.
    Au moment où elle m'aperçut, elle me regarda avec haine, puis fonça sur moi, un couteau à la main qu'elle avait caché derrière elle. Lamia n’avait que onze ans, elle n'avait aucune chance de me blesser. Mais à partir de ce jour, dès que mes parents ne regardaient pas, tout ce qui l'entourait devenait une arme pour me blesser.

Il toucha doucement la cicatrice horizontale au-dessus de son sourcil gauche. Après un court silence, il reprit la parole, le regard vide.

  • Bien sûr, tu comprends d'où elle vient. Une nuit, elle devait avoir quinze ans, je me suis réveillé avec ma sœur à côté de mon lit en train de murmurer, un couteau au-dessus de mon œil. J'ai eu le réflexe de me déplacer mais sa tentative a tout de même laissé une trace...
    Quand Lamia a remarqué son échec, elle a hurlé de fureur. Après que mes parents se soient réveillés en sursaut et étaient horrifiés par l’action de leur fille, ils décidèrent que la meilleure solution était que je vive ailleurs.
  • Attends, réagit Mayu. Tu te fais agresser par ta sœur et tes parents te virent toi ? En fait tout le monde est fou chez toi.
  • Comme je te l'ai dit, être un homme chez moi n'est pas vraiment un exploit, rétorqua Zel entre l'humour et l'abattement. Par exemple, une femme qui agresse un homme sera très peu punie mais le contraire est condamné par la peine de mort.
    Donc, un homme de vingt ans attaqué par une adolescente de quinze ans ne peut qu'être en tort. Je ne leur en veux vraiment pas, à ce moment ils ne pouvaient pas savoir que ce choix allait déclencher des rouages qui les dépassaient.
    Du coup, j'ai vécu chez des amis en échange de mon travail. Après tout, j'étais doué. J'étais assez loin pour ne pas déranger ma famille et assez près pour qu'il puisse venir me voir si l'envie les prenait. Ce n'est jamais arrivé.
    À ce moment-là, une rumeur disait que les Nobuyoshi préparaient quelque chose. Mais bon, depuis ma tendre enfance j'entendais que les Dualistes allaient attaquer.
    Si j'avais pris en compte tous les avertissements...
    L'attaque se passa un jour où j'étais parti dans le pays voisin, à la recherche de nouvelles pièces pour mes armes. C'est là-bas que j'ai appris l'attaque de mon pays et que les Jumaliens avaient reçu de l'aide par quelqu'un venant d'Arlet.
    Tu imagines bien mon étonnement, un traître dans ma petite ville paisible. Pris de rage je demandais avec agressivité d'où ils tenaient ce mensonge. Ils m’expliquèrent qu’une jeune aux cheveux blonds comme le blé et aux yeux aussi noirs qu’une nuit sans étoiles avait décimé Arlet et était ensuite devenue, comme par hasard, l'une des dirigeantes de la petite île.
    À vingt-deux ans, j'avais perdu ma famille et pire encore, j'avais appris que ma petite sœur était responsable de la mort de mon village dont j'étais si fier.
  • Enfin, il devait bien y avoir d'autres blondes dans le village...

Zel se leva pour être debout devant elle. Il se pencha vers elle pour la regarder droit dans les yeux.

  • Ces yeux noirs sont la fierté d'Arlet. La Déesse Azazelle est une blonde aux yeux noirs et ma famille est la seule à avoir ses caractéristiques. Ainsi, dans le village tout le monde nous reconnaissait et nous respectait. Donc quand j'ai entendu la description j'ai compris que ma sœur ne s'était pas calmée en mon absence, elle avait juste trouvé un meilleur moyen d'arriver à ses fins.

Après ce long monologue, Mayu s'assit pour essayer d'intégrer le plus d'information possible. Elle restait choquée de la sincérité d’Azazel. Il lui avait raconté toute sa vie sans aucune honte ou censure, comme s’il avait une pleine confiance en elle alors qu'il ne la connaissait depuis que quelques jours.

Elle se leva et regarda par la fenêtre le ciel rempli d'étoiles qui lui servait de paysage. Elle n'avait plus qu'une question à lui poser :

  • Explique moi quel est ton but exact.

Dans une autre chambre, le colosse, qui servait de camarade à Mayu et Azazel, fulminait. Il ne s'était pas calmé depuis son arrivée, bien au contraire. Son histoire passait en boucle dans sa tête et sa haine pour la Dualité grandissait. Fou de rage, il sortit de sa chambre pour prendre l'air et se calmer. Il emprunta le chemin qui menait au jardin infranchissable et se positionna devant, comme si la forêt allait répondre à toutes ses attentes. La lumière de la seule et unique lune était d'une blancheur divine, elle éclairait presque mieux que les trois soleils et donnait à la végétation un air sacré, inviolable.

Cette ambiance permit au brun de se concentrer sur autre chose que sa soif de sang. Il connaissait les secrets de cet endroit, l'histoire de ce bâtiment et le pouvoir de ses recoins. Et pourtant, personne ici ne savait ce qu'il était, ce qu'il représentait. Il approcha la main d'un des coins protégés de cette forêt et, comme si la nature le reconnaissait, les plantes s’écartèrent. Il avança à l'intérieur de cet endroit dangereux et commença à préparer ses représailles.

  • .... Voilà, tu sais tout de moi, mes rêves et mes hantises. Et toi, as-tu quelque chose à me dire ? demanda Zel, la gorge sèche d'avoir autant parlé.

Non, répondit-elle, de nouveau passionnée par le ciel Jumalien.

  • Tu sais, tu devras me dire les choses à un moment ou à un autre.

Mayu ne répondit pas. Assise sur le rebord de sa grande fenêtre, elle fixait un point invisible.

Azazel lui était absorbé par elle. Il ne comprenait pas pourquoi, mais à cet instant précis, il la trouvait magnifique. Elle restait pourtant d'une maigreur presque alarmante, sans aucune forme qui aurait pu la rendre assez féminine pour être irrésistible. Mais quand on prenait le temps de l'observer, une aura presque magique semblait l'entourer. Ses yeux bleu-vert toujours fixés sur des objectifs mystérieux, cet air toujours neutre s’opposait à ses cheveux noirs comme le jais qui dominaient son petit visage d’une crinière volumineuse. Ses épaules lui donnaient une certaine prestance et ses longues jambes allongeaient encore sa silhouette. Elle semblait toujours ailleurs, inatteignable, dans une autre dimension. La lumière de la lune éclairait la blancheur de sa peau, lui donnant un éclat surnaturel. Pour la première fois depuis leur rencontre, il trouvait Mayu fascinante.

La jeune fille, toujours en observant le ciel étoilé, rompit le silence :

  • Je me disais, on serait dans une sacrée merde si quelqu'un nous entendait.

De l'autre côté du manoir, Tora, assise au bord d'un lit, riait de la réflexion de Mayu. Sa partenaire de nuit se pencha vers elle pour embrasser son dos découvert. Elle regarda plus attentivement le tatouage de la jeune fille aux cheveux roses, une branche de cerisier qui remplissait son flanc gauche de fleur tout en épousant parfaitement sa silhouette féminine. Interloquée par cette soudaine raillerie, l'inconnue arrêta ses baisers et demanda :

  • Qu'est ce qui vous amuse tant, Mademoiselle ?
  • J'ai trouvé ma nouvelle occupation, répondit-elle tout en observant de nouveau le corps de sa servante.
  • Les hommes et les femmes du manoir ne vous suffisent plus ?
  • La nuit est dédiée aux plaisirs charnels, mais à partir d'aujourd'hui, les journées seront un terrain plus amusant et dangereux, lança Tora tout en plaquant contre le lit sa compagne de jeux.

Ce divertissement dura jusqu'au petit matin. La seule preuve de son passage fut sa silhouette quittant le lieu du crime, un sourire accroché aux lèvres. Elle avait trouvé une nouvelle âme à tourmenter.

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