Le secteur fantôme

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La routine du voyage repris sa place dans la vie de Miguel, l’aidant à oublier la jeune femme. Toujours le même portail, toujours les mêmes couloirs déserts qui se repeuplaient en s’éloignant de la périphérie du secteur. La traversée d’un secteur devenait cependant de plus en plus rapide. De plusieurs semaines pour sortir de son secteur natal, il fallait maintenant à Miguel à peine une journée pour effectuer une traversée. Alan avait fini par oublier les trente dernières années de Miguel passé à tourner en rond dans le secteur sept pour enfin s’adapter à des traversées rapides.

Ce secteur-ci, en revanche, serait différent. Il voisinait un secteur mort sur sa face nord-ouest. Une lumière éteinte comme quelques dizaines d’autre sur la gigantesque carte de la cité. Miguel n'arriva pas à définir le secteur mort comme destination. Chaque tentative se soldait par un étrange message « 403 : destination impossible ». Quoi qu'il en soit, Miguel fini par indiquer une destination proche du sas et décida de faire le reste à vue.

Une demi-journée de marche l’amena au niveau du portail, fermé coté secteur mort contrairement à tous ceux qu’il avait traversé. Enfin un peu de changement dans la monotonie de ce voyage. La barrière rouge matérialisant la frontière entre deux secteurs était invisible, probablement désactivé. Il pénétra à l'intérieur puis frappa à la porte. Celle-ci résonna dans un bruit sourd.

— Tu peux m'ouvrir la porte ? demanda-t-il sans trop d’espoir.

Vous n'êtes pas autorisé à pénétrer dans ce secteur.

— Et pourquoi ?

Ce secteur est en maintenance. Pénétrer à l'intérieur peut comporter des risques pour votre intégrité physique.

— Je te promets de faire attention.

Alan ne répondit pas. Miguel n'en attendait pas plus.

— Tu peux me dire ce qu'il y a de si dangereux derrière cette porte ?

Ce secteur est en maintenance. La viabilité de sa biosphère n'est pas garantie, les dispositifs de sécurité aux personnes sont désactivés et de nombreuses machineries automatisées sont à l'œuvre pour restaurer son infrastructure.

Alan semblait attacher beaucoup d’importance à la sécurité de Miguel. Cela lui donna une piste pour négocier.

— Si je comprends bien, c'est uniquement pour me protéger que tu me refuses l'accès ? Si je me trouvais parfaitement en sécurité de l'autre côté de cette porte, tu m'ouvrirais ?

Oui. Mais cette condition ne peut être satisfaite.

Miguel réfléchit. Le verrouillage du sas devait bien comporter une faille, mais Alan avait raison. Comment garantir, ou au moins lui faire croire, qu'il ne risquait rien à passer de l'autre côté ? Peut-être un équipement ou une protection adéquate rassurerait-il l’ordinateur.

— Qu'y a-t-il exactement comme risque ?

Écrasement, suffocation, brûlure, électrocution.

Rien que ça. Difficile de trouver une protection efficace contre tous ces risques. Miguel changea son angle d’attaque.

— A combien estimes-tu la probabilité d'un accident ?

Tout risque confondu, la probabilité d'accident grave est de un pour cent.

— Un pour cent ? Et tu m'emmerdes pour un pauvre pour cent ?!

Elle reste très supérieure à la probabilité d'accident en restant dans un secteur sécurisé qui est de un pour cent mille.

Miguel tourna en rond devant le sas. Pour y pénétrer, les risques encourus devaient être similairs à ce côté-ci de la porte. Il allait être difficile d'anticiper tous les problèmes possibles. Les ateliers du coin devaient bien contenir des gants, des lunettes ou des masques, mais d'une part ces équipements ne devaient pas quitter leurs ateliers respectifs et d'autre part cela ne suffirait probablement pas à rassurer l'ordinateur, pour autant qu'un ordinateur puisse être rassuré.

Ou alors…

— Si je me trouve en danger et que la seule façon de m'en sortir est de passer dans l'autre secteur, tu m'ouvrirais la porte ?

Si le risque est supérieur de ce côté de la porte et qu'aucune autre solution n'est possible, oui, probablement.

Miguel énuméra mentalement les accidents possibles de ce côté de la porte. Électrocution ? Non, Alan contrôle l'alimentation, il lui suffira de couper le courant. Asphyxie ? Trop lent, un drone médical aurait le temps de venir. Coupure ou hémorragie ? En plus d'être très douloureux, en quoi le fait d'aller dans l'autre secteur le mettrait plus en sécurité ? Alan suivait les pensées de Miguel en projetant sur sa rétine des images de blessé, de personnes estropiées ou en convalescence. Le doute s’insinua en lui. Sa curiosité, doucement repoussé par une peur naissante allait l’abandonner. Ses doigts manipulèrent la chaînette qui pendait autour de son coup. Il se remémora ce moment dans le silo agricole lorsque Christelle lui offrit ce collier. Les paroles de la jeune fille et les raisons de son départ lui revinrent alors, lui insufflant une détermination nouvelle. Il serra dans sa main le piston à feu offert par Christelle. Brûlure ? Oui ! Si un incendie se déclenchait, le piégeant dans la cabine, Alan serait obligé d'ouvrir la porte pour qu'il puisse s’enfuir.

Je n’apprécie guère vos pistes de réflexion…

Seulement, comment mettre le feu dans un endroit où tous les matériaux étaient ignifugés ? Miguel se souvint alors être passé près d'une tour hydro en venant ici. Ces fermes gigantesques possèdent de gros stocks de végétaux morts en attente de revalorisation ou d'incinération. Il remonta le couloir désert jusqu'au premier tapis roulant qu'il emprunta. Il retrouva peu à peu la foule de la cité. Une constante dans tous les secteurs qu'il avait traversés jusqu'à présent : les alentours des sas étaient toujours déserts. Légendes urbaines, interdictions infondées ou peur viscérale rendaient les habitants peu enclin à fréquenter ces endroits, ce qui l'arrangeait bien. Il afficha la liste des incinérateurs aux alentours de la ferme. L'un était justement situé à quelques pas et contiendrait vraisemblablement des déchets végétaux.

L'incinérateur désert avait pris une configuration de fonctionnement automatique. Un large tapis central roulait vers l'entrée du four, irradiant de sa chaleur le visage de Miguel. Plusieurs bouches circulaires descendaient du plafond, crachant un flot continu de copeaux de bois, de feuilles mortes et de morceaux de végétaux séchés. Des convoyeurs sortant du mur acheminaient des briques de paille compacte qui tombaient elles aussi sur le tapis central.

Si vous voulez vous remettre à l'empilage, je peux libérer un de ces convoyeurs pour que vous puissiez réempiler les bottes de paille sur le tapis.

Miguel déclina la proposition d'Alan, mais ces bottes l’aideraient à mettre son plan a exécution. L’atelier désert lui évita les interrogations d’éventuels curieux.

Il revint avec la paille qu'il disposa à l'intérieur du sas et se plaça entre elle et la porte close. Le piston à feu pendait à son cou. Il s'en saisi, dévissa le bouchon et plaça un fragment de végétaux sur l'orifice du tube. Il tira sur la tige et la renfonça d'un coup sec comme il avait vu Christelle le faire. Le morceau s'embrasa. Il souffla dessus puis le plaça sur la botte de paille. A force de persévérance, une petite flamme apparut. Fier de lui, il déclara sur un ton faussement théâtral :

— Mon dieu, un incendie se déclenche et je suis bloqué à l'intérieur du sas ! Si seulement l'autre issue était ouverte je pourrais m'enfuir !

Au même instant, les buses de décontamination s'allumèrent brièvement soufflant la maigre flamme.

— Bordel !

Miguel se retourna et donna un violent coup de pi dans la porte.

Calmez-vous. Si vous continuez, vous risquez de vous faire mal.

Vous faire mal… Malgré lui, Alan avait indiqué une faille possible au verrouillage de la porte.

— Il y a quoi juste derrière ?

Le secteur est en maintenance et déconnecté du réseau principal. Il peut y avoir des débris, des cloisons manquantes et divers matériaux de construction stockés dans les ateliers. Je n'ai pas accès à la configuration exacte des lieux.

Déconnecté… De toute sa vie, Miguel n'avait jamais imaginé que l’on puisse être déconnecté du réseau. De l'éclairage aux ateliers, des portes aux WC, même les cafetières faisaient partie du réseau de la cité et pouvait être interrogées à n'importe quel moment. L’idée qu’un secteur entier, même mort, puisse être hors réseau attisait d'autant plus sa curiosité.

Les secteurs étaient tous identiques, en particulier les abords du sas. Les secteurs morts ne devaient pas déroger à la règle. Après avoir réfléchi encore quelques minutes, un nouveau plan se forma dans son esprit. Si simple, si trivial qu’Alan ne pourrait rien faire cette fois.

Je vais tenter quelque chose de très stupide se dit-il. Le silence de l'ordinateur en dit long sur l'interprétation qu'il faisait de cette pensée.

Miguel dégagea le tas de paille, prit quelques pas d'élan, une grande inspiration puis fonça vers la porte close. « Je suis un abruti complet ! » se dit-il une dernière fois avant de foncer tête la première sur la porte, tel un rugbyman marquant un essai.

A l'instant où ses pieds quittèrent le sol et qu'il entra en trajectoire balistique, l'ordinateur calcula sa trajectoire. Masse, vitesse, gravité, il en déduisit en une fraction de seconde que son crâne allait irrémédiablement s'écraser sur l'acier de la porte, occasionnant un traumatisme important. Tout se passa très vite. Les buses de décontamination s'allumèrent dans un espoir infime de stériliser l'individu. La porte côté secteur mort s'ouvrit, sauvant sa tête d'un impact certain. Aussitôt les pieds dans le sas, la porte de l'autre secteur se referma, sécurisant l'accès. Finalement, le projectile humain termina sa trajectoire en dehors du sas et s'écrasa sur le sol lisse du secteur suivant, glissant sur quelques mètres. La porte de sortie se ferma, celle de l'autre côté se rouvrit, remettant le sas en configuration d'origine. Ne restait que la botte de paille au milieu de la cabine, seule marque du passage de Miguel dans l'autre monde.

Miguel se releva en grognant, une douleur lancinante lui traversait le bras gauche, pendant inutilement le long de son corps. Il s'attendait à recevoir les brimades de Alan et voir arriver un drone médical mais rien ne se passa. Il faisait sombre, quelques veilleuses diffusaient une légère lumière blanchâtre permettant de voir le couloir s'avancer sur quelques mètres avant de disparaître dans les ténèbres. Les murs étaient gris terne, ponctués de rails métalliques tous les cinquante centimètres environ. Une odeur métallique et humide flottait dans l'air. Une plainte mécanique émergea de nulle part avant de disparaître, on entendait des coups étouffés semblant provenir des entrailles de la cité. Des flashs bleutés crépitaient au loin, éclairant fugacement le reste du corridor. La température était agréable, l'air respirable bien qu'une odeur persistante de brûlé y flottait. Toujours pas de drone médical. Alan ne répondait pas aux appels de Miguel. En désespoir de cause, il s'avança prudemment dans le couloir.

Un petit point rouge brillait un peu plus loin contre le mur. En s'approchant, il put discerner un cadre avec de petites manettes inclinées vers le bas. On pouvait lire les inscriptions « C10 » sous chacune d'elles. Sur la gauche, une manette plus large portait l'inscription « 60A-30mA ». Miguel tenta de relever cette dernière mais rien ne se produisit. Il releva le premier interrupteur, ce qui provoqua un claquement violent suivi d'une gerbe d'étincelles provenant du plafond. Il sursauta de peur, les battements de son cœur firent une envolée magistrale. Ses mains se mirent à trembler à cause de l'adrénaline et une douleur angoissante s’installa dans son ventre. Au moins, cela lui fit oublier son épaule luxée. Miguel respira profondément quelques minutes pour se calmer.

Peut-être aurait-il plus de chance avec le deuxième interrupteur. Il releva la deuxième petite manette et entendit un claquement derrière le mur puis un grésillement léger, mais rien de plus. Le troisième interrupteur fit s’allumer des lumières au fond du couloir. Ne souhaitant pas trop forcer sa chance, Miguel décida de s’arrêter là.

Cette lumière au bout du tunnel le rassura. Les flashs lumineux, bien que toujours visibles, étaient atténués par la lumière et l'ambiance générale était devenue moins oppressante. Il parcourut le couloir, longeant ces murs ternes d'une matière pierreuse non identifiée. Des sortes d'entailles étaient visibles de temps à autre, bien qu'il fût impossible de dire si ces marques étaient d'origine humaine ou de simples marques d'usure du temps. Des nuances de teintes se dessinaient parfois sur les murs. Variation dans le matériau de construction ou anciennes peintures ? Là aussi, difficile à dire. Miguel atteignit finalement le bout du couloir qui formait un angle de quatre-vingt-dix degrés avant de déboucher sur une vaste pièce où il découvrit la source des flashs lumineux. Une machine à quatre pattes munie d'un bras robotique soudait des montants métalliques les uns aux autres, formant les futures cloisons du couloir. On pouvait voir des dizaines de ces poteaux régulièrement plantés sur le sol. L'aspect neuf des poteaux et de la machine tranchait avec l'usure des murs qu'elle recouvrait. La lumière portait jusqu'au fond de la salle où l'on distinguait une cloison de métal percé de plusieurs grilles d'aération et d'une lourde porte rappelant l'entrée des ateliers. Le quadrupède mécanique ne prêtait aucune attention à ce visiteur impromptu. Miguel décida de continuer son exploration en prenant soin de contourner l'inquiétant bras soudeur du robot et s'approcha du mur du fond.

La cloison semblait bien plus épaisse qu'au premier abord. Quelques coups portés sur le mur ne renvoyèrent aucun son, trahissant l'épaisseur massive de la séparation. Les grilles d'aération étaient trop hautes pour voir à travers et la porte était hermétiquement close. Miguel reconnut d'ailleurs les joints d'étanchéité bordant les accès aux ateliers, il s'agissait bien du même type de porte dépourvu de son habillage blanc habituel. Sur le côté, dans un renfoncement du mur, se dessinait un petit panneau de contrôle avec deux boutons ronds. L'un d'un vert délavé, l'autre légèrement rosâtre. Leur centre était blanc usé, témoin du nombre de doigts ayant appuyés dessus. Miguel appuya et la porte s'ouvrit sans un bruit. Un courant d'air frais souffla sur son visage contemplant un néant d'une noirceur abyssale. Pris de vertige, il s'appuya au bord de la porte. Une sensation similaire à celle qu'il ressenti dans l'appartement d'Aliénor s'empara de son être. Ses yeux contemplaient l'infini. Nulle part où s'accrocher, où faire le point, pas le moindre mur, pas la moindre porte, pas la moindre lueur. Pendant ce temps, l'automate soudeur continuait son balai dans une parfaite chorégraphie de mouvement, de son et de lumière, une partie des flashs se réfléchissant sur les murs, le reste se perdant à jamais dans l'encadrement de cette porte.

— Les secteurs morts sont donc autant éteints sur la carte qu'en vrai, pensa-t-il.

Miguel s'assit au bord du gouffre, les jambes pendant dans le vide, se demandant quoi faire à présent. Il pourrait retourner dans le secteur précédent et continuer son voyage. Mais comment ? Il n'avait pas vraiment réfléchi à la question. Puis soudain, un grognement sourd émergea de l'ombre. La plainte rauque et grave d'une machinerie titanesque en mouvement peut-être à des kilomètres de là. Puis le grognement s'arrêta comme il était venu. Ce bruit lui fit froid dans le dos, mais d'une certaine manière lui donnait un peu d'espoir. S'il y avait du bruit, c'est que le secteur n'était pas si mort que ça. Il se souvint alors du panneau de contrôle et des interrupteurs restants. Peut-être l'un d'entre eux aurait un effet. Il retourna alors au niveau du sas et activa les manettes une par une. La première ne lui ayant pas porté chance, il continua par la troisième. Rien. Puis la quatrième. Toujours rien. Lorsqu'il activa la cinquième, la porte du sas s'ouvrit et il put distinguer la barrière rouge bien visible au milieu. Cette vision le rassura, au moins il ne resterait pas coincé ici. Il retourna à la salle du robot voir si quelque chose avait changé. Le robot continuait son travail. Miguel longea les rails verticaux délimitant le tracé d’un futur couloir, tout en gardant un œil sur cette machine. Son absence de réaction le dérangeait et pouvait presque passer pour du mépris. Il s'approcha finalement de la porte donnant sur le vide et aperçut une lueur verte sur le côté éclairant les barreaux d'une échelle, auparavant masquée par la nuit. Des points verts s'alignaient régulièrement en descendant avant de se perdre eux aussi dans l'obscurité. Miguel entendit le bruit sourd qu'il perçut quelques minutes auparavant, mais moins lointain cette fois.

Jusqu'où s'enfonçait cette échelle ? Pour le découvrir, il emprunta un des rails d'acier que le robot n'avait pas encore soudé et le lança dans le vide. Une, deux, trois, quatre secondes. Un bruit de ferraille retentit lorsque l'objet atteignit le sol.

— Ça ne m'a pas l'air trop profond. Même avec mon bras, je devrais pouvoir atteindre le fond, se dit-il.

Il descendit dans les abîmes et ne put s'empêcher de penser au crédit énergétique qu'il aurait pu gagner s'il avait fait cette descente par ascenseur. Barreau après barreau, mêlant une angoisse à une excitation grandissante et l'étonnante satisfaction de faire pour une fois les choses par lui-même. Pas d'ordinateur pour répondre à ses questions, pas d'ascenseur, pas de porte automatique. Juste lui, son esprit et son corps. Après une longue descente, il finit par toucher le sol, jonché de débris en tout genre. Sur la gauche de l'échelle se trouvait un panneau similaire à celui qu'il avait trouvé près du sas sauf que celui-ci ne contenait qu'un seul interrupteur. Miguel l'actionna. Au début rien ne se produisit. Puis un point rouge apparut à la périphérie de son champ de vision. Lorsqu'il voulut le regarder, celui-ci s'enfuit restant toujours à l'extrême limite de ce que ses yeux pouvaient voir. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre que ce point était affiché par son implant oculaire.

— Tu es revenu ? demanda-t-il.

Bonjour.

— Je croyais qu'un secteur mort ne pouvait pas être connecté au reste de la cité. Tu vois quand tu veux.

Vous êtes connecté au réseau de maintenance. Veuillez décliner votre identité et droits d'accès.

— Ah… Miguel Sanchez ?

Utilisateur inconnu. Se connecter en mode invité ?

— Oui, on peut essayer, répondit-il pris au dépourvu.

Bonjour Miguel Sanchez.

Du texte s'afficha devant ses yeux, ressemblant au sommaire d'un livre. On pouvait lire en haut « Thélème - Manuel de maintenance », suivit de dizaines de chapitres, le premier était sans surprises intitulé « Introduction » et contenait quelques banalités sur la nécessité d'entretenir régulièrement les équipements de la cité. Le second s'intitulait « Historique ».

— Eh bien, commençons par là …

La cité-monde de Thélème émergea un siècle environ après la singularité technologique du XXIème siècle. La population avait atteint les quinze milliards d'habitants et les ressources fossiles…

— Non, c'est bon, j'ai déjà lu ça. Qu'y a-t-il d'autre ?

Miguel balaya les chapitres et ouvrit au hasard celui intitulé « Maintenances principales et intermédiaires des secteurs ». Ce chapitre était composé d'innombrables parties et sous-parties, chacunes remplies de schémas techniques, de plans, d'équations et de diagrammes tous plus incompréhensibles les uns que les autres. Après plusieurs tentatives infructueuses pour comprendre ce charabia, il demanda à l'ordinateur s'il n'y avait pas un résumé quelque part.

Non.

— Y'a vraiment rien qui traîne sur le réseau ? Dans les archives ? N'importe où ?

Le réseau de maintenance est déconnecté du réseau principal. Seules sont disponibles les sources de données primaires.

— Si tous les chapitres sont comme ça, je ne vais pas trouver grand-chose d'intéressant là-dedans.

Miguel continua à feuilleter le manuel, à sauter d'article en article. Les graphiques succédaient aux tableaux et aux équations. Il tomba finalement sur un plan intitulé « Vue normalisé d'un secteur ». Le plan présentait une vue tridimensionnelle d'un secteur avec sa forme hexagonale caractéristique. La vue permettait de tourner autour et de zoomer au point de se promener virtuellement dans ses couloirs. Le niveau de détail de la représentation était impressionnant. Le moindre couloir, la moindre chambre, la moindre porte, jusqu'aux mécanismes internes, les vis, les câbles, les tuyaux d'aération, tout était représenté. Miguel zooma sur un sas et reconnu la double porte coulissante ainsi que les buses de décontamination. Chaque élément avait une couleur différente permettant de les distinguer. Par contre, il fut pris de vertige lorsqu'il comprit la réelle ampleur de la taille et de la complexité d'un secteur. Les habitants ne connaissaient que les couloirs et les pièces de vie et n'avaient qu'une vague idée de ce qui faisait vivre un secteur. Ils s'imaginaient des convoyeurs acheminer les matières premières, un réseau de câbles électriques et de fibres pour l’énergie, sûrement quelques gaines d'aération. Mais voir pour la première fois cette machinerie sous ses yeux donnait le tournis. Les couloirs ne formaient qu'une infime partie de toute la structure. L'immense majorité de l'espace était occupée par le reste. Réseau d'eau, d'évacuation, d'énergie, de gaz en tout genre et de matière première. Chacun pouvant être isolé ou affiché en surbrillance. Rouge pour l'électricité, bleu pour l'eau, jaune pour le gaz. Ce réseau donnait l'impression d'afficher les vaisseaux sanguins d'une bête titanesque, à la différence près qu'un secteur ne semblait pas avoir de cœur. Tout était interconnecté, mais rien ne semblait converger vers un point central.

En jouant avec le plan, Miguel finit par remarquer un entrelacement beaucoup plus gros que les autres. Là où la plupart étaient figurés par des lignes, celui-ci ressemblait à de gigantesques tubes carrés longeant les couloirs. La légende lui apprit qu'il s'agissait du réseau de transfert d'atelier. Les couloirs servant aux habitants était entouré par un réseau similaire mais à l'échelle cyclopéenne servant à transférer les ateliers eux-mêmes en cas de besoin et pour réguler la production d'un bout à l'autre du secteur. Il pouvait faire transiter des hangars entiers sur des kilomètres.

Un claquement résonna encore dans la nuit, semblable à un orage lointain qui se rapprochait à chaque coup de tonnerre. Le bruit se prolongea cette fois par un son de machinerie à l’œuvre, un bruit de roulement faisant trembler peut-être tout le secteur. Le son se rapprochait, quelque chose de monstrueux avançait vers lui, Miguel en était convaincu cette fois. Pris de panique, il sauta sur l’échelle et entreprit de remonter dans la salle du robot pour s'y réfugier. Il était à mi-chemin lorsqu’un courant d'air souffla sur sa nuque. L'air lui-même tentait de fuir cette chose comme le krill devant une baleine. Encore une dizaine de mètres. Ses jambes commençaient à tétaniser, son épaule le faisait atrocement souffrir. La surpression lui boucha les oreilles. Plus que quelques barreaux. Le bruit derrière lui changea et semblait ralentir. Il n'osa pas regarder, sauta dans la pièce puis se retourna. Il vit littéralement un couloir s'approcher de lui en ralentissant puis finalement s’arrêter au contact de la pièce dans un dernier souffle. Tout redevint silencieux. Là où l'on ne voyait auparavant que le vide abyssal, se tenait désormais un couloir. Tout un quartier du secteur venait d'être acheminé près du sas par les forces herculéennes de la cité. Miguel prit alors conscience de son insignifiance à l’intérieur de ce secteur. Privé du lien rassurant avec le réseau, il n'était rien ici. Thélème n'avait même pas conscience de sa présence. Il décida de retourner au sas, en sécurité dans un secteur vivant. Il enclencha le cinquième interrupteur du boîtier. La porte s'ouvrit et se referma dès qu'il franchit la barrière. Lorsqu'il mit le pied sur le sol, la voix d’Alan résonna.

Traumatisme léger à l'épaule. Taux d'adrénaline anormal. Rythme cardiaque instable. Veuillez-vous asseoir, un drone médical va vous porter assistance.

Fatigué, en état de choc, Miguel s'affala sur le mur et s'évanouit.

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