Corpo e anima

 Comme d'habitude, le cerveau embué de mille cauchemars. Toujours la même vision. Mais elle ne peut rien y faire, cela fait déjà des années qu'elle est pourchassée, traquée par son propre esprit, comme un aigle derrière un serpent.

Elle voit l'humanité, le monde. Et pourtant elle les hais, tous autant qu'ils sont. Son métier de chercheur en psychologie ne changeait rien ; pour elle, tout était clair : l'espèce humaine était pourrie et corrompue jusqu'à la moelle.

Mais la voilà devant un autre pupitre, prête à donner une nouvelle conférence pour expliquer à ces abrutis finis à la pisse un sujet dont ils ne comprendront même pas le tiers. Un blabla de plus, sans conviction aucune.

 Eve y avait cru au début, dans sa douce naiveté d'étudiante de première année. 1968, l'année "des espoirs et du changement porté par la jeunesse" comme le racontait les livres d'Histoire. Que dalle, une merde, des manifestations inutiles, une violence incensée. Car rien n'avait changé aujourd'hui, toujours la même élite politique prête à tuer le peuple pour conserver ses chiottes dorées. Suffisait d'observer Bush en Irak et son attrait pour l'Or Noir. Que d'atrocités commises au nom d'un simple bout de papier... L'humanité n'allait pas aller bien loin si un tel rythme continuait de suivre le tempo de nos pas, c'était sûr.

Mais bref, l'heure n'était plus aux éluccubrations obscures : il fallait parler. Toujours, pour partager des idées auxquelles on ne croyait même plus. Parler pour couvrir sa solitude, sourire pour ne pas s'enterrer, ou du moins ne rien laisser paraître.

 Toujours question de la même chose : le paraître, on n'ose plus montrer ses véritables émotions, car plus personne n'écoute, de toute façon. Les confidences ne sont rien d'autre qu'un moyen d'accumuler des remarques moqueuses qui vous enverons plus bas que terre.

Elle ne mentionnait jamais rien sur elle. C'est à peine si elle était capable de dire son prénom. Le prénom, c'est l'identité, l'ancrage au monde ; le révéler, c'est dévoiler une partie de soi, laissant une chance aux meurtriers potentiels de vous achever de l'intérieur comme de l'acide dissolverait la peau. À cette conférence, La simple mention d'Eve Clarston lui faisait peur, et pourtant, dans ces moments là, elle n'avait pas d'autres choix que de se présenter à son audience. Eh oui, aucune vie privée dans le domaine de la recherche.

 Bref, elle se saisit de ses notes, discrètement, le temps que les moutons s'installent, et prend la parole. Une heure passe, Le discours semble long, monochorde, car la moitié s'est déjà endormi ou traîne sur Facebook via des Mac achetés à plus de deux-mille euros pour la plupart. C'est beau ça, tiens! À croire que "L'évolution des pulsions de l'Homme à travers la médication" n'intéressait personne sauf elle. Peu importe, elle parle, discute avec elle-même, extériorise SA pulsion : la colère. Une fois son venin craché, tout en y ayant mit les formes, le public allait s'en aller, comme toujours, sans rien dire, pas même un "merci". Aucune reconnaissance à l'acquisition de connaissances, on écoute – ou pas -, pour oublier instantanément. Et effectivement, rien ne rate, le scénario se répète une fois de plus. Tous le monde est parti, sans un applaudissement, sans la moindre formule de politesse énoncée à son égard. Elle range donc ses affaires en silence, éteint son projecteur, puis la lumière, avant de claquer la porte avec fracas.

 Sortie de la fac : il fait encore jour, l'été et son soleil englobent les gens d'une lumière bienfaitrice ; ils semblent heureux, souriants, les gamins jouent dans un parc avec leurs mères, et les chiens pissent dans le feuillage de buissons bien entretenus. Le cliché de la vie classique et sans peine. Mais pour elle, tout n'est que façade et hypocrisie.

Pourquoi une telle rage? Personne ne l'a jamais su, et personne ne le saura sans doute jamais... Tout ce qu'il faut retenir, c'est que tout a une cause, une base, une origine. Eve a dejà connu le pire, après tout. Et c'est à travers l'enfer que l'on comprend, que l'on s'éveille. Souvent, encore aujourd'hui, elle regrette d'être humaine, mais fait semblant du contraire. Même auprès de ceux qu'elle aime.

 Elle est la muraille protectrice de ses propres tréfonds. Mais toute barricade finit toujours par s'effondrer. Un coup d'estoc, une fissure, de mauvaises fondations ; parfois un rien suffit pour que tout s'écroule. Et sa haine la protège tout autant qu'elle la brûle.

Sous le coup d'une impulsion, elle se mit à hurler, seule, dans sa voiture, face à sa propre démence.

TragédieHorreur
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