Ce matin, l’œil est le prince du monde

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Le borgne se dirigea alors vers la commode, d'où il sortit des gants en latex, plusieurs fioles, une seringue et un scalpel sous blisters. Sans plus de cérémonie, il injecta un anesthésique au jeune homme près de l’œil. Avant de lui inciser le globe, sous le regard effrayé d’Éric qui, en homme de culture, ne put s'empêcher de repenser à Buñuel et à sa scène fameuse d'Un chien andalou. Pendant ce temps, Florence lui tenait fermement la main, l'air de lui dire de ne pas intervenir, malgré l'horreur de la situation. Au bout d'une demi-heure, tout était fini. Odin avait recousu l’œil de Karim, et lui avait apposé un bandage provisoire, avant de lui glisser dans la main un cache-œil, en même temps qu'une boîte d'analgésiques.

– Merci Odin, fit le patient à son médecin, une larme perlant de son œil rescapé.

– Non, merci à toi mon cher Balor, lui répondit ce dernier, un bon sourire aux lèvres.

Bien, à nous, dit-il en se tournant vers le dramaturge et son amie. Odin s'alluma un cigare, tiré de sa poche de chemise.

– Je ne sais pas ce que Florence, pardon, Horus, vous a raconté sur nous, dit-il à Éric. Et honnêtement, je m'en fous. Ce que vous devez savoir, c'est que nous ne sommes pas des salauds, malgré ce que vous pouvez croire ou pensez avoir vu. Nous sommes des chirurgiens de l'âme. Nous ôtons la cataracte qui envahit nos esprits, en les libérant de cette même technologie médiatique qui, sous prétexte de leur donner à voir le monde, les aveugle plus que jamais dans l'Histoire. Et vous savez ce que l'on dit : au royaume des aveugles...

… Les borgnes sont rois, compléta Éric.

Odin approuva. Se dirigeant à nouveau vers la commode, il en tira cette fois plusieurs verres et une bouteille de whisky. Puis il s'assit dans l'un des fauteuils, et raconta à Éric comment leur groupe d'amis avait décidé, un jour, de combattre l’œil numérique. Et surtout ceux qui le servent, ajouta Florence. Elle, par exemple, avait fait mine de s'éprendre une nuit, dans une boîte de Rio, de Roger Dieters. L'un des chercheurs les plus brillants du MIT, en plus d'être très séduisant, dit-elle à regret, mais qui pour son malheur avait eu la mauvaise idée de raconter partout dans les médias qu'il cherchait des fonds pour développer son invention : le premier œil bionique. Un organe non seulement capable de voir plus loin, et dans de plus larges spectres que l’œil humain, mais aussi intelligent et connecté, capable d'interagir avec des systèmes informatiques par simple transfert de lumière. Une abomination, selon Florence, auquel elle avait mis un terme en faisant assassiner Dieters ce soir-là, dans une ruelle proche de la boîte où elle l'avait emmené, par une bande de gangsters des favelas. Lesquels étaient tombés quelques jours plus tard sous les balles d'un gang rival, là aussi payé par la jeune femme. L'histoire tragique d'une agression crapuleuse se soldant en un règlement de comptes, avaient conclu la police et les médias. Quant à Odin, alias Jean-Louis – le fondateur de leur groupe – ses talents de chirurgien lui avaient permis au cours de sa carrière de faire mourir sur la table d'opération cinq chefs d'entreprise ou développeurs de la nouvelle industrie numérique.

– Que voulez-vous ! Tôt ou tard, c'est toujours le cœur qui lâche, se marra Odin en se resservant un verre de douze ans d'âge. Bien sûr, au bout d'un moment, l'hôpital a eu des soupçons, mais personne n'a jamais pu rien prouver. Mais d'un commun accord, nous avons convenu qu'il valait mieux, pour la réputation de l'établissement comme pour la mienne, que je me consacre désormais au seul diagnostic et suivi des patients.

C'est d'ailleurs à cette occasion qu'il avait rencontré Karim, dont l'état de santé avait révélé une maladie incurable, et bientôt terminale. L'outil parfait pour une action d'éclat, s'était dit Odin, qu'il n'avait pas eu trop de mal à recruter ; d'autant que le jeune homme avait lui aussi, miracle des rencontres fortuites, la plus grande haine pour cette société du tout-numérique. Son baroud d'honneur accompli, Balor comptait maintenant disparaître au matin pour s'en aller vivre les derniers mois de sa vie à l'étranger, avant de tirer sa révérence à l'aide d'un cocktail létal de médicaments gracieusement fourni par Odin.

– Et toi ? demanda enfin ce dernier à Éric. Es-tu aussi prêt à œuvrer pour le bien de l'humanité ?

Le metteur en scène réfléchit, conscient que sa réponse déciderait très vite de sa survie. Aussi, pendant une heure, et sans s'arrêter, il se mit à vomir tout ce qu'il avait depuis si longtemps dans le cœur et les tripes, sa détestation des réseaux sociaux, des chaînes d'info en continu, des téléphones portables, des films en 3D au scénario toujours plus plat, sans oublier ces millions de bœufs impavides qui se fuyaient du regard chaque jour dans le métro. Il haïssait ce qu'était devenu le monde, et s'il fallait le faire sauter pour que l'Homme revienne à la raison, eh bien soit ! Je préfère encore perdre un œil, et même mourir, que de rester à regarder le troupeau foncer aveuglément vers le précipice, conclut Éric, sous le regard acéré des trois borgnes. Un silence de mort régnait dans la cave.

– Merci pour ton témoignage, fit enfin Odin. Reste ici, nous avons à parler.

En les regardant partir à l'étage, Éric remarqua que le vieux chef avait ressorti le 9 mm avec lequel il les avait accueillis. Ça sent pas bon du tout, se dit-il. Faut que je me barre d'ici, et vite. Derrière le fauteuil, par la fenêtre de la cave, peut-être que je pourrais me glisser... Non, trop étroite. Et une seule entrée, bien sûr. Je suis fait comme un rat. Une succession de craquements le fit sursauter. Derrière lui, les trois conjurés redescendaient l'escalier de bois. La mine grave, ils l'entourèrent bientôt.

Dehors, le jour commençait à se lever. Sur le seuil du pavillon, la nouvelle recrue prit Florence par la taille, et l'embrassa avec passion. La journée s'annonçait bonne. Visiblement, les autres avaient été convaincus par sa tirade, autant que par son projet d'assassiner le PDG de Google France, qu'il savait invité à la générale de sa pièce. Je lui tirerai une balle en pleine tête quand il sera dans sa loge, façon Abraham Lincoln, avait promis Éric. Ce à quoi Odin, citant les paroles célèbres de John Wilkes Booth, avait répliqué en écrasant son cigare dans le cendrier :

Sic semper tyrannis...

Eh ouais, toujours pareil pour les tyrans, sourit Éric dans l'air matinal. Florence serrée contre lui, il plongea une main discrète dans son sac entrouvert, et y attrapa le portable qu'il y avait caché lorsqu'elle s'était absentée pour téléphoner à Odin. Tel l’œil de Dieu sur les hommes, son dictaphone avait tout enregistré. Lequel livrerait une vision de la soirée qui, pour aveugle qu'elle fût, sonnerait néanmoins du plus grand intérêt aux oreilles de la police. En repartant dans la cité qui s'éveillait, le comédien murmura à l'astronome :

Ce matin, l’œil est le prince du monde...

FIN

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