Des étoiles plein les yeux

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À 20 h 53, il était arrivé à la galerie.

– Ah, Éric, tu es venu ! se réjouit son ami, quand il parut devant lui.

– Salut Colin, fit l'intéressé. T'as du beau linge, à ce qu'on dirait.

– Plus que tu ne crois, ironisa le photographe, en lorgnant par-dessus l'épaule d’Éric.

Celui-ci se retourna, et reçut un coup au cœur. Florence était là. Discrète, magnifique, un sourire de madone baignant la foule de badauds pressés. Un cache-œil lui ceignait le visage.

– Bonsoir Éric, fit-elle. Ça fait longtemps.

Déstabilisé, ce dernier bafouilla quelques banalités, et entra à la suite de l'astronome, dont les formes dansaient dans le bleu léger de sa robe de cocktail. Puis il releva les yeux, pour découvrir une pièce aux murs entièrement blancs. Pas la moindre trace de photo. On va de surprise en surprise ce soir, se dit Éric, alors que Florence et lui se dirigeaient vers le buffet. Plus tard dans la soirée, la jeune femme lui avouerait que, depuis leur dernière rencontre, sa vie avait changé. Comme tu as pu t'en rendre compte, avait-elle rigolé en désignant son bandeau.

– Mais comment c'est arrivé ? demanda Éric.

– Je t'expliquerai, mais pas tout de suite. Je crois que Colin a d'abord quelque chose a nous dire, murmura-t-elle.

Face à eux, le photographe, déjà un peu aviné, commença à haranguer la petite foule qui avait fait cercle autour de lui. À ses côtés, un jeune homme avait disposé sur une table un ordinateur portable et des casques de réalité virtuelle.

– Messieurs-dames, chers amis, pique-assiettes notoires ou débutants, un peu d'attention s'il vous plaît ! Comme vous le savez, j'ai toujours été passionné par les nouvelles technologies. J'ai été parmi les premiers, en France, à troquer l'argentique contre le numérique. Et quand le numérique est devenu mainstream, je me suis demandé quelle serait l'étape suivante dans l'évolution de l'art de la photographie. J'ai ainsi compris que l'avenir résidait dans la réalité virtuelle, et en particulier dans ces casques qui, en projetant directement le spectateur dans la photographie, lui permettent de s'en saisir, de se l'approprier et de créer son propre regard. De naviguer dans l'image, aussi librement que s'il était dans l’œil de la caméra, et même dans celui du photographe ! C'est pourquoi, je vous invite, dès ce soir, dans l'univers fantastique de l'Alaska sauvage et éternelle !

Une salve d'applaudissements accueillit la tirade. Virevoltant autour de la table, Colin commença à distribuer les casques, en chaussa ici un critique d'art renommé avec une révérence malicieuse, là une starlette ou l'anonyme qu'il prenait pour un confrère, avant de s'en placer un solennellement sur le crâne, comme s'il s'eût été agi d'une couronne.

– Vas-y, Karim, ouvre-nous le monde des merveilles ! lança-t-il à l'attention du jeune homme derrière la table, qui obéit d'une simple pression sur une touche de son ordinateur.

– Ooooh, aaaaah, firent aussitôt les happy few.

Bouche bée, les mains dansant dans l'air, ils tournaient la tête en tous sens, zoomant d'un simple mouvement de cou sur les images aux autres invisibles, tout en s'agrippant de temps à autre pour ne pas tomber. Des pantins doublés d'aveugles, se dit Éric. Après Debord, c'est Platon et les ombres de la caverne qui renaissent, murmura-t-il à Florence, alors qu'il déclinait l'un des casques que l'assistant du photographe lui tendait. La jeune femme approuva d'un petit rire, et se pressa contre lui. L'homme sentit bientôt sa main lui caresser la jambe, sinuer sur sa cuisse, jusqu'à doucement atteindre son sexe.

– J'en ai assez vu ici, dit-elle. Que dirais-tu de... s'éclipser discrètement, pour aller chez toi ?

– J'en dis que de toute façon, Colin ne m'en voudra pas.

Et pour cause, faudrait déjà qu'il remarque que je me suis barré, se dit le metteur en scène, en jetant un regard navré sur son ami qui continuait à pérorer au centre de la pièce, aveugle guidant d'autres aveugles dans son fantasme de réalité. Allons-y, fit-il à celle qui prenait un plaisir manifeste à l'exciter, tandis qu'il sentait, dans son bas-ventre, son membre se débattre comme reptile en sac dans sa prison de coton. Ils récupérèrent au vestiaire, lui son manteau, elle son imper et son sac à main, et entreprirent de se glisser hors de la galerie. Derrière eux, quelqu'un râla.

– Hé, est-ce qu'on peut baisser la lumière du truc, là ? Qu'est-ce que... hé... Stop ! HAAAAAAAA !

En un instant, une succession de petites détonations cristallines se mit à claquer dans l'air, accompagnée de hurlements de part et d'autre de la pièce. Éric se retourna. À genoux ou titubant, les invités chaussé de casques se tordaient de douleur, le visage ensanglanté, des morceaux de verre plantés dans les yeux. À terre, parmi d'autres corps étalés, Colin ne bougeait déjà plus, une fumée âcre s'échappant de son visage.

– Mes yeux ! Je vois plus rien ! beugla Henri Zemmul, qui avançait à l'aveugle vers la foule terrifiée, le visage constellé d'éclats trempés de sang.

– Au secours ! appela un autre. Aidez-moi !

Passé le premier moment de stupeur – certains convives s'étant, semble-t-il, demandé si cette scène horrible n'était pas en fait un happening particulièrement élaboré – la panique envahit les invités, qui refluèrent en désordre vers l'entrée de la galerie en hurlant. Hébété, incapable de détacher son regard du corps inerte de son ami, Éric sentit la main de Florence qui l'agrippait, et se laissa entraîner hors de là. Poussant, bousculant, sans se soucier de ceux qui tombaient à terre, les deux se taillèrent un chemin parmi la masse, et se mirent à courir dans la rue.

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