Une proposition qui ne se refuse pas

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Tandis qu'il remontait le boulevard vers le métro, le comédien s'interrogeait. À cinquante ans passés, est-il possible que... je ne distingue plus rien ? Peut-être que ce sont les autres qui ont raison. Je suis dépassé. J'ai perdu l’œil. Je ne reconnais plus le talent, tout comme le talent m'ignore peut-être, maintenant. Misère ! Si c'est vrai, autant en finir tout de suite, songea le professionnel. Oh, bien sûr, il y aurait toujours quelqu'un pour monter l'un de mes vieux textes, d'anciens élèves pour demander son avis à ce-grand-homme-de-théâtre-qui-nous-a-tant-apporté. Peut-être même que je pourrais me dégoter un job plus ou moins officiel dans un maroquin de la Culture, où je vieillirais tranquillement en donnant mon avis sur la politique de soutien à la création artistique. Moi, le transgresseur séminal aux méthodes de punk, comme avait dit un jour le scribouillard d'une revue confidentielle, finir en chien-chien à son ministère ! Quelle horreur, cracha intérieurement Éric. Plutôt crever. Alors qu'il marchait perdu dans ses pensées, il sentit soudain un coup violent lui emporter l'épaule. Moyennant bousculade, un jeune l'avait dépassé, les yeux rivés sur son smartphone, et n'avait vaguement relevé la tête vers lui que pour murmurer d'une voix absente :

– … s'cuse.

Petit con. Pas foutu de regarder devant soi, ni de parler correctement. De mon temps... Stop, se reprit Éric. Tu commences à parler comme un vieux réac. N'empêche que. Je sais pas ce qui s'est passé depuis quelques temps, mais les gens semblent être devenus encore plus moutons que quand j'étais jeune. Non, pas des moutons. Des zombies. C'est ça, des putains de zombies, incapables de penser et d'interagir autrement qu'à travers leurs foutus Facebook et Twitter, cliquant, likant, gifant comme si leur vie en dépendait, l’œil plus gavé de gras contenus que le foie d'un canard avant Noël. Cinq mille ans d'écriture, des tablettes de cire sumériennes jusqu'à la bibliothèque mondiale héritée de l'imprimerie de Gutenberg, tout ça pour qu'on en revienne à communiquer avec des smileys, des cœurs et des pouces bleus façon art pariétal sur écran. L'être humain aujourd'hui n'était-il donc, comme l'avait dit un jour un historien, qu'un homme préhistorique armé des outils du XXIe siècle ? Tiens, ça ferait un bon statut Facebook, ricana le comédien. Le genre de coup de gueule paradoxal qui, en même temps qu'il ferait rire et débattre les milliers de faux amis qu'il comptait sur le réseau social, le dédouanerait – au moins un peu – d'utiliser ce dernier. Plongeant la main dans sa poche, il attrapa son téléphone, quand celui-ci se mit à vibrer. C'était Colin qui l'appelait. Un vieil ami photographe qui, Éric s'en rappelait maintenant, l'avait invité au vernissage de son exposition qui aurait lieu le soir même.

– C'est à neuf heures à la galerie Luminance, fit Colin. Tu viens, hein ?

– Ouais, ouais...

– Y aura tout le monde ! John-Paul, Clara Zieller, Boutanox, les Farquin-Tourneaud, tous ceux qui comptent, quoi... Mon agent m'a même dit qu'il y aurait Johan Daniel !

– Oh non, pas lui... Il est encore plus chiant en vrai que dans ses livres...

– Ouais, mais il a de l'influence. Et puis, pour mettre un peu d'ambiance, devine qui j'ai invité ? Henri Zemmul !

– Génial, manquait plus que ce vieux facho. Sérieux, Colin, tu fais chier. Tu sais que je déteste ce type. Son seul talent, c'est de faire passer ses pets pour le soufre du scandale littéraire !

– Eh, rien ne t'oblige à lui causer, mon vieux. De toute façon, si tu t'emmerdes, au moins y aura plein à bouffer et à boire ! Et maintenant, le meilleur pour la fin : quelque chose me dit que ce soir, tu pourrais bien voir débarquer...

Florence. Le nom avait cueilli Éric d'un direct au foie. Enfoiré de Colin, il savait s'y prendre pour le faire venir. Fleur éternelle, vestale, muse et soleil, enfer et rédemption, cette brillante astronome de l'université de Toulouse était tout cela pour le – oh, soyons honnête – déjà vieil homme de théâtre. En tout cas face à elle, qui luisait doucement dans la lumière de sa trentaine, une cascade de boucles éternelles auréolant son visage fin, que l'on eût dit tout droit sorti d'un tableau de la Renaissance italienne. À chaque fois qu'il la voyait, Éric retrouvait la gêne et la folie de son adolescence, le laissant incapable de se concentrer sur autre chose que ses lèvres au rose pâle ou ses yeux mutins. Sur la manière douce qu'elle avait de le frôler de ses hanches dans les événements mondains, de lui caresser le bras... de le regarder. Corps de sylphide, parole d'or, Florence était peut-être le seul amour dont Éric ait jamais été sûr.

– Alors ? demanda Colin d'un ton gourmand.

– Neuf heures, tu dis ? Bon, j'y serai, répondit-il d'un ton qu'il espérait détaché.

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