L’œil du prince

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Avant-propos : Cette nouvelle a été écrite dans le cadre d'un concours, dont la contrainte était d'intégrer au texte une citation du poète Joseph Delteil : "Ce matin, l'oeil est le prince du monde", tout en faisant résonner l'histoire de ce thème.

– Non, non, NON !

Dans le théâtre presque désert, la voix d’Éric avait surgi. Puissante. Terrible. Couvrant de son fracas le martèlement de pied de ses acteurs sur la scène, le cri du dramaturge avait interrompu, une fois de plus, la répétition. Ça n'allait pas, ça n'allait jamais, et la date de la générale qui approchait... Mon Dieu, on va jamais s'en sortir, soupira Éric. S'extirpant avec difficulté de son fauteuil, l'homme se mit à avaler d'un pas furieux la dizaine de mètres qui le séparait de l'estrade tandis que, glacés sur place, les comédiens le regardaient, effarés, chacun se demandant sur qui allait tomber cette fois sa colère.

– C'est quand même pas compliqué, bordel ! On fait du Shakespeare, pas du théâtre contemporain ! SHAKESPEARE ! hurlait Éric, en grimpant péniblement sur scène.

– Désolé boss, mais ta scéno' est vraiment pas simple, osa Marika.

– Toi, ta gueule, lui renvoya Éric. Commence déjà par respecter mes indications, et ensuite on pourra parler de mes choix artistiques !

Soufflée, la jeune femme rougit et se tut. Autour d'elle, les autres baissaient la tête. Si même Marika se faisait engueuler – elle qui d'ordinaire était la préférée d’Éric – c'est que l'heure était grave. Alors oui, à trois semaines de la première représentation publique, il y avait encore des imprécisions, des erreurs de placement, parfois même des blancs dans le texte. Des répliques qui se chevauchaient. Pourtant, la troupe y croyait. Après tout, n'étaient-ils pas tous des... Professionnels mon cul, leur avait répondu comme par avance le metteur en scène lors d'une précédente engueulade, lorsque l'un des comédiens avait eu la folie, devant lui, de défendre la qualité de son jeu. Pour moi, à cet instant, vous ne valez pas mieux que des amateurs, avait-il enchaîné.

– Mettez-vous bien ça dans le crâne : c'est pas parce que vous sortez du Français ou que Fabienne Cointreau vous taille des pipes dans Télérama que pour moi, vous savez jouer. N'importe quel professionnel peut oublier ce qu'il sait sur scène, et jouer aussi mal qu'un lycéen en option théâtre !

Puis il s'était calmé. Éric était ainsi ; en bon directeur jupitérien, ses foudres étaient aussi dévastateurs – et justes, dirait-il – qu'instantanés, ses colères fondant sous le soleil d'un sourire paternel avec la même rapidité qu'elles avaient éclaté. Entourant de son bras l'épaule de l'un ou l'autre comédien, il l'attirait alors dans un recoin de la scène, lui susurrant, d'une voix redevenue profonde et douce, de nouvelles directives. Et puis, comme à chaque fois, la scène reprendrait. Les répliques jailliraient à nouveau, bercées par le grondement lourd d'une dizaine de pieds sur scène ; tandis que revenu à son trône, au centre de la septième rangée, l’œil du prince de la comédie scruterait, encore et encore, ses ouailles répéter les mots du maître de Stratford-upon-Avon.

Mais ce jour-là, Éric ne semblait pas décidé à se calmer. Tournant autour de ses acteurs avec l'air mauvais d'un ours dérangé en pleine hibernation, le fondateur de la troupe Singulier pluriels ruminait ses pensées en mâchonnant la branche de ses lunettes. Personne ne disait rien.

– On a fini pour aujourd'hui, lâcha-t-il enfin. Rentrez chez vous. Ou allez vous bourrer la gueule, je m'en fous.

– Mais, et la pièce ? demanda Alexandre, le candide de service.

Un silence lui répondit. Éric avait déjà tourné les talons. Sautant à pieds joints de la scène, il remonta l'allée d'un pas lent, saluant d'une main désinvolte ses comédiens derrière lui, puis, attrapant en un tournemain les documents de travail qu'il avait laissés à sa place, sortit de l'enceinte du théâtre.

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