Ils sont en filigrane — 3 (V2)

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 À mesure de sa progression dans les méandres du palais, les murs et colonnes se transformaient en œuvres d'Art. Le plafond, vestige du sol antique, présentait un dallage turquoise aux reflets iridescents. Il devait, en son temps, être un privilège de pouvoir l'arpenter, se disait Felna. En s'y avançant, on devait se croire l'égal des dieux.

 Depuis les hauteurs, des murs d'une matière plus brute que la corne descendaient en s’incurvant jusqu'au plancher de bois pétri par de siècles de foulées successives. Tel une peau lissée par les âges, il paraissait de bien piètre facture comparé aux immenses gravures de scènes mythiques qui lui tenait la dragée haute tout au long du couloir. Felna les détailla à la volée, pressée d'atteindre le temple.

 Elle lorgna sur les plus fameuses. Il y avait la Naissance d’Attraction et de Vide, issus de l’accouplement de la Terre et du Ciel. Une œuvre débordant d'une ineffable joie, célébrant la création. Felna voulut quelques instants s'arrêter devant La catastrophe de la séparation – cette immense plaque, vibrant de tristesse, montrait des enfants tiraillés entre les sphères distinctes de parents trop exigeants – mais elle craigna qu'Idas ne la rattrape et s'empressa de continuer. Elle dépassa le tragique Division du féminin et du masculin, ouvrant une faille dans la trame même du monde. Et le sombre et violent Rage du Vide, où l'on pouvait voir le dieu furieux frapper sa sœur pour défaire les liens entre elle et tous les êtres.

 L'œuvre qui dominait l'ensemble présentait une facture si précise, une ciselure si parfaite, qu'aucun perinsident n'aurait pu la reproduire. Ce tableau, d'une beauté pour ainsi dire divine, représentait le cataclysme de l'inversion. On y voyait des corps déchus, sombrant dans les flots venteux, abandonnés par une Terre meurtrie, dont on sentait – et c'était le plus incroyable – la profonde détresse, au travers des torsions de ses roches, des inclinaisons de ses arbres, des élans tristes de ses cascades sans lits, qui étaient comme autant de larmes perdues dans le néant.

 Felna avait déjà été émue aux larmes devant la puissance de cette scène. Elle s'y arrêtait toujours, car elle lui inspirait de l'espoir, comme si de la tragédie le sentiment de beau ne pouvait qu'émerger, de force.

 Aujourd'hui, elle n'avait pas le loisir de s'y arrêter. Ni de pleurer, ou éprouver quoi ce soit. Elle n'en avait guère le Temps. Un autre genre de mal, bien moindre, presque ridicule en comparaison, la poursuivait et elle ne pouvait pas lui laisser gagner du terrain.

 Les divinités duelles sur les immenses montants sculptés s'approchaient, comme pressés de la rejoindre. Elle souffla, avisa le peuple massé devant leur splendeur et fut soulagée de ne pas y trouver Idas. Elle se redressa, front haut, se recomposa une posture puis se mêla aux Aers qui passaient les portes sacrées de la tholos des dix.

 Baignées par la dense lumière du sanctuaire, ses inquiétudes se dissipèrent.

 Les dieux, elle pouvait les sentir. Ils emplissaient chaque parcelle de la salle, se glissaient par les immenses fenêtres via l'éclat du jour, magnifiés par les vitraux qui déposaient sur les tapis antiques les raies exaltantes de leur volonté. Felna leva la tête pour contempler leurs rayons, leurs couleurs, leur chaleur. Au plafond, brillaient les mêmes dallages iridescents que dans les allées du palais – leur seule présence rappelait aux dévots que malgré le regard serein de dieux, l'erreur originelle exigeait réparation, sacrifice.

 La rotonde baignée de lumière abritait les autels des dix. Au centre, se faisant face, se trouvaient les statues du cadran originel : Terre, face au Ciel ; Attraction, face au Vide. Les autels des divinités mineures les encerclaient, comme des témoins muets. Elles se distribuaient sur tout le pourtour de la salle, le long de murs couverts d'étoffes reprenant les principales prières réifiantes.

 Felna soupira. Le mal ne pouvait que s'éloigner dans pareil lieu.

 Après avoir pris le Temps de se remplir de toute cette lumière, elle décida d'entamer sa circumpropiation. Elle voulait commencer par l'effigie de Messagère qui se situait à l'extrémité opposée de la salle.

 Elle alla se servir sur la grande table aux offrandes, débordante et assaillie de monde. La Messagère appréciait les offrandes provenant d'oiseaux, disait-on, et chaque plume, en ses mains, se faisait porteuse d'un message. Elle appréciait aussi leur chair, qui lui apportaient vitesse et légèreté. Felna sélectionna un bel oiseau fumé, dont elle arracha vivement l'une des ailes. Ensuite, elle composa un bouquet des plus jolies plumes du présentoir. Elle en ajouta une de chaque couleur, afin que sa composition évoque l'arc-en-ciel.

 Autour de la table, les autres Aers récoltaient avidement de quoi faire offrande. Suite à l'évènement, ils étaient nombreux à venir rendre grâce et demander pardon pour leurs fautes. Par conséquent, les oblations disparaissaient à toute vitesse. Les servants Inter allaient et venaient en vitesse entre les cuisines et les réserves pour garantir que l'étalage aux offrandes reste suffisement achalandé. Comme toujours, les temps de crise voyaient les sacrifices abonder, épuisant parfois toute la nourriture consommable. Cela avait même déjà provoqué des famines dans les castes mineures. Malgré les réserves limitées durant les lunes basses, les Ter avaient de tout Temps insisté pour qu’une part considérable de la nourriture serve au culte. Les dieux primaient. Leur faire offrande et garantir leur soin protégeait le peuple même s'il fallait pour ce faire l'affamer. Des estomacs vides valaient mieux que le déséquilibre. Ce n'était que justice, les humains payaient pour leurs crimes passés. Et il était évident qu'il fallait à présent calmer leur colère. Le peuple aura bientôt faim.

 Les bras chargés d'offrandes en tout genre, Felna partit en direction de l'effigie de Messagère.

 Cheminant, elle passa devant l'autel d’Ironie. D'ordinaire, la statue de l’enfant au visage mêlant différentes émotions opposées n’engageait pas la plus grande vénération. Néanmoins, la crise actuelle avait vu son réceptacle se remplir de bien plus d’offrandes qu'à l'accoutumé. Il s’y entassait tout un tas de bric-à-brac en tout genre, car personne ne savait exactement quoi offrir à cette déesse instable. Felna décida de garder cette visite pour la fin de son tour rituel.

Pst…

 Elle s’arrêta, se retourna. L'avait-on interpelée ? Les Aers allaient et venaient dans la grande salle, des Ter jetaient des pétales multicolores sur le plancher et décoraient les autels de grands colliers fleuris. Personne ne semblait chercher à s’adresser à elle. Se pouvait-il qu'Idas l'ait retrouvée ?

 Après une hésitation, elle décida de reprendre sa route vers l’autel de la Messagère. Il s'agissait probablement d'un bruit parasite ayant émergé du brouhaha. Arrivée devant la statue, elle détailla l'effigie de corne. Elle évoquait une femme vive, au regard pressé. Ses cheveux suivaient la courbe harmonieuse de sa trajectoire filante. D'une longueur incroyable, ils formaient, au fur et à mesure de leur extension, une traine qui tourbillonnait autour d’elle. L’ensemble donnait un sentiment de mouvement et de vitesse. Si bien que la statue, bien que fondamentalement immobile, semblait capable de filer à tout instant. Celle-ci surplombait un réceptacle aux offrandes que de nombreux fidèles avaient remplis de montages divers faits de plumes et de cordes, d'oiseaux fraîchement pêchés et de plantes rougeoyantes. Des odeurs de volailles cuites emplissaient les narines de Felna et son estomac se mit à gargouiller. Elle se rappela qu'elle n'avait pas déjeuné et que l’aile appétissante qu’elle emportait lui faisait furieusement envie. Elle s’empressa de la jeter dans le réceptacle avant que la tentation ne triomphe.

 Serrant son assemblage de plumes colorées, Felna ferma les yeux et loua la déesse pour son travail incessant de reliance. Elle admirait son courage, aurait voulu l'avoir. Elle la pria pour que la déliaison qui avait frappé les anciens ne rattrape pas l'humanité. Que les siens ne se mettent pas à se complaire dans des choses vides et illusoires à la façon des ancestraux qui, selon les discours sombres des Ter, avaient fini par vivre dans la fausseté, reliés les uns aux autres via des cordons éthérés, impies. Les historiens Vox, plus modérés, disaient que ces mêmes anciens avaient la faculté de communiquer sans entraves et ce à des lieux de distance. Ils racontaient qu’Art et la Messagère marchaient à l'époque main dans la main, presque accouplés, tellement indistincts que tous les confondaient, y compris la déesse-Mère. La vision Vox de l'époque demeurait moins sombre, sans doute. Les Ter tapaient alors sur le clou, convaincus des méfaits d’entemps. L’habilité d'Art pour supplanter les autres dieux, et particulièrement la Messagère, masquait en fait son ambition fiévreuse et surtout sa grande faiblesse : il ne maitrisait pas son pouvoir. Ce dieu bricolé, ce simulacre – à peine bon à obéir et à se soumettre – n'était pas capable de rassembler les humains. Son pouvoir, ils le disaient creux – pire : inertie –, ridicule prétention !

 Au lieu de relier, il avait fini par faire l'inverse, ajoutaient-ils. Il n'avait réussit qu'à éloigner les habitants du monde. Et la sournoise Ironie, participant de tous déboires, en avait profité pour accentué les déviances et attisé les crises. Par son entremise, les humains qui avaient appris à se réunir par-delà les distances grâce aux simulacres d’Art, commencèrent à confondre le lointain avec leur immédiate localité ; le présent et l'absent ; le rêve et le réel. Tout s'était alors confondu, devenant flou – comme à l'heure actuelle dans la Cité, redoutait Felna. A la différence près que durant l'antiquité, tout dépendait d'Art et de ses artifices et aucunement de la Messagère, rappelée à l'ombre, empêchée de briller.

 Mais la déesse était une battante. Malgré l'inversion, malgré sa séparation d'avec Art, malgré qu'elle se trouva démunie, affaiblie, elle avait néanmoins  parcourut les aires renversées et essayé de rassembler les morceaux du monde, retrouver le sens des choses. Tandis qu'Ironie, de son côté, œuvrait à la désorganisation des liens unissant les humains, les animaux et les choses ; s'adonnant, avec une grande satisfaction, à pourrir d’avance tous les efforts de sa sœur.

 Felna repensa à la fresque qui représentait la troisième forme du monde, ce chaos indescriptible dominé par les dieux inférieurs. La déesse du sens semblait si petite, perdue sous le grand monde, mais aussi volontaire et prête à batailler pour tout remettre en état. On la voyait redressée, front haut, défiance recomposée, et habillée d'un nouveau voile de mots tressés avec soin.

Rassembler les survivants ne l'impressionnait guère. Pas plus qu'affronter sa sœur Ironie, qui faisait tout pour scinder les humains en groupes distincts, en variant leurs apparences. Elle n'avait pas cédé devant le chaos omniprésent, inventant la plus belle des réponses : fonder la caste des Vox et leur inculquer la langue unique, parfaite, qu'elle avait entièrement recréée à partir des décombres linguistiques du monde passé. Elle leur avait ensuite demandé de la transmettre aux enfants du peuple, tout comme le savoir et l’histoire. Et ces Vox à leur tour développèrent mille façons de transmettre ces connaissances de générations en générations. Utilisant la musique, les mots, les chants, transcendant les savoirs dans les odes et les danses, ils redonnèrent force et vigueur à la Messagère.

 Felna pria de toutes ses forces. Enfouis sous sa lassitude, le peu d’allant qu'elle possédait encore battait la chamade. Elle décida de l’envoyer à la déesse et se plût à imaginer qu'il alla irriguer son essence.

 — Messagère, chuchota-t-elle, s'adressant à la déesse. Aidez-nous... Dans votre infinie diplomatie, enseignez-nous les mots qui pourront apaiser les cœurs des humains et des dieux. Je vous en prie, calmez aussi ces songes que vous me transmettez, ils ont une saveur âcre, qui empoisonne mes nuits. Guidez-nous vers la sagesse, ô déesse du savoir, sauvez-nous des conflits qui rampent insidieusement derrière les murs du palais.

 Suivant ces mots, Felna jeta le bouquet de plumes dans le réceptacle et s’éloigna.

 Retournant à la table de offrandes, elle se sentit un peu rassérénée. Avoir confié ses pensées à celle auquelle elle se vouait depuis tant d’alignements la réconfortait.

Pst…

Encore ce bruit ? Felna se retourna. Le son venait de quelque part sur sa droite.

 Il n’y avait là que l’autel d’Ironie, dont la statue semblait se moquer d’elle.

— Qui va là ?

 Quelqu’un devait se cacher derrière l’autel pour lui faire une farce de mauvais gout. Elle s’approcha de la statue.

Pssstt…

Quel son étrange, pensa-t-elle, il aurait pu être émis autant par une personne que par un animal. Prenant son courage à deux mains, elle avança vers cet étrange bruit qui semblait émaner du réceptacle aux offrandes.

­ — Approche…

 Elle était à présent devant la sombre ouverture qui servait de base à la statue. De là, les mots sortaient. Elle douta qu'une personne puisse s'y tenir. Si c'était le cas, il faudrait vite l’en faire sortir car les prêtres préparaient leurs torches sacrificielles. Bientôt les offrandes seraient sublimées par les flammes et, devenues fumées, portées vers les dieux.

— Sortez de là ! dit Felna la voix tremblante.

Approche… continua la voix qui émergeait de l'absurde asile.

 Felna risqua un regard par-dessus le rebord, mais n’aperçut que l'obscurité ponctuée d'offrandes bizarres faites à Ironie.

— Je vous en prie, sortez de là. C’est dangereux ! Les prêtres vont bientôt immoler les offrandes.

Ecoute-nous…

 Felna entendait distinctement les mots émerger de l'obscurité, sans pouvoir distinguer quoi que ce soit. La peur, pétrifiante, la laissa suspendue à ces voix discordantes qui jaillissaient de l'étrange bouche sculptée.

Ils ne nous écoutent pas… Mais toi tu nous entends…

 Rien ne bougeait à l’intérieur de l’autel. Rempli d’objets en tous genre, il semblait impossible qu’une personne puisse s’y cacher. Même un enfant aurait été trop serré.

— Je vais aller dire aux Ter que vous êtes coincés dans l’autel, comment êtes-vous arrivés là-dedans ?

 La voix siffla :

Nous n’y sommes pas… Nous sommes hors du monde… A l'extérieur.

 Un brusque mouvement fit sursauter Felna.

— Aers peut-elle s’écarter ? demanda un prêtre, venant de nulle part, la surprenant si fort qu’elle faillit tomber à la renverse.

 Elle hasarda quelques mots avant de s’apercevoir de ce que le Ter s’apprêtait à faire. Au moment où elle comprit, l’homme avait déjà ouvert le portique métallique qui se situait à la base de l’autel et, sans qu’elle ne puisse rien faire, y bouta le feu. Les flammes embrasèrent avidement les buches enduites d’huile parsemant le fond de la cuve.

— Il y avait quelqu'un dedans ! cria Felna.

 Le Ter la regarda étrangement, comme si elle lui faisait une mauvaise farce mais qu'il n'en était pas certain.

— Nul ne peut rentrer là-dedans, in'et'carnat, dit-il, affable, en comprenant qu'elle était sérieuse.

 Il s’éloigna ensuite lentement, s'excusant. Felna contempla le réceptacle entre-temps refermé. Il en émanait une douce chaleur. Elle se sentait comme en suspension, elle ne parvenait plus à bouger.

 Venait-on de sacrifier quelqu’un devant elle ? Impossible… Même un enfant n’aurait pas pu se tenir dans ce réceptacle. Mais alors, qui lui avait donc parlé ? La déesse ?

 Elle se pétrifia, une terreur froide sourdait en elle. Sa respiration s'accéléra. Maudite Ironie ! L'évocation devint soudain invocation, sans qu'elle ne puisse plus rien maîtriser. Les images perçaient, comme on défonce des portes d'un grand coup de pied, comme quelqu'un qui rompt l'ordre du monde et se met à marcher au plafond, comme des flots - devenus rouges et poisseux - explosant hors des roches ! Des vagues de mort lui tombaient dessus. Accompagnées d'un sourire tordu, dont aucun dieu ne pouvait la préserver.

 Là, aux pieds de la statue qui la surplombait, une silhouette preste apparut d’un seul coup. Felna leva les yeux en direction du mouvement fugace. Un singe. Un simple singe. Maudit macaque rigolard au visage tordu. Mais il y avait quelque chose de profond dans ses yeux marrons. Une intensité troublante, une intelligence inacceptable et repoussante, qui lui permettait de voir à travers elle. C'est alors que le flot rouge la submergea à nouveau, l'inondant cette fois.

 Elle tomba à genoux, saisie de tremblements. Des larmes se mirent à échapper de ses yeux comme d'une plaie ouverte. De nombreux Inter arrivèrent pour la secourir et tenter de la calmer. Elle cria mais son cri ne dura pas, il s’effaça dès qu’elle fut soulevée par les servants. Elle glissa dans l’inconscience lorsqu'on l’évacua de la salle.

 Pendant qu’on emportait Felna hors du temple, le singe descendit du piédestal. Il s’étira longuement, puis se frotta le dos sur la corne de l’autel. Le passage de quelques hommes à proximité le fit détaler en périphérie de la grande salle. Avec une facilité déconcertante, il escalada un des promontoires qui jalonnaient les murs du temple. De là, avec ses pairs, il pouvait à sa guise observer chaque personne qui circulait entre les murs de la grande-salle.

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