semaine 26 conte du moyen age..

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Un conte du moyen age pour changer un peu... assez long pour faire l'equivalent de deux semaines et rattraper mon retard...


En s’approchant du village, les chevaliers commencèrent à distinguer une sorte de falaise au bas de laquelle étaient adossées des maisons. Le château flambant neuf trônait en hauteur et paraissait imprenable. Estienne fit remarquer la forme étrange de ces falaises. Elles étaient composées d’une longue série de cônes marron, de plusieurs dizaines de mètres de hauteur, qui contrairement au reste de la montagne, n’étaient couverts d’aucune végétation. Cette étrange file de monticules n’existait que sur un mille de long et n’avait aucun équivalent dans le paysage, comme posé là, directement depuis le Ciel. Cela donna une dernière occasion à Vacqueyras de montrer ses talents littéraires pour en conter l’origine.

— Ces grands cônes de roches sont appelés « Pèlerins de las Medas », et je peux vous en conter la terrible histoire, dit Vacqueyras courbé par la douleur et la fièvre sur son cheval. Cela me fera oublier pour un temps mon état.

— Ah oui, j’aimerais bien savoir comment ces immenses cailloux sont arrivés là ! s’exalta Estienne.

— Pour cela, il faut remonter dans les temps où la Provence subissait des ravages. Lorsque les Romains l’ont abandonnée aux hordes sauvages de peuples sans pitié, s’y sont succédés les Visigoths, les Francs, les Burgondes. Mais la dernière invasion fut la plus dramatique, celle des Sarrasins. Forts d’avoir dévasté la péninsule ibérique depuis l’Afrique du Nord qu’ils avaient déjà soumise, ils passèrent les Pyrénées pour venir conquérir nos terres. Ils étaient si puissants qu’il nous fallut beaucoup de courage et de chance pour ne pas devenir nous-mêmes musulmans. En cette époque sombre durant laquelle les armées du Christ, encore jeunes, n’avaient pas fait assez d’alliances, ils poussèrent leur conquête en avançant jusqu’ici. Comme toujours, ils étaient précédés par des bandes de pillards maures qui affaiblissaient quelque temps les terres de la future conquête. Puis s’implantaient des seigneurs musulmans qui fondaient leur pouvoir. Pour finir, le califat pouvait prendre place sur ces terres déjà conquises militairement et les soumettre aux lois de l’Islam et aux impôts de son empire colonial. Nous en étions au temps de la conquête et un puissant prince maure, féal des Omeyyades, s’était déjà installé dans la région, lui et sa cour, établissant un grand camp militaire. De là partaient ses troupes pour prendre, un par un, les châteaux et les villages fortifiés. Ils pratiquaient les razzias : pillages des paysans pour nourrir leur troupe et viols pour satisfaire leurs soldats. Les seigneurs de Provence s’unirent alors et décidèrent de contrattaquer. Une nuit sans lune, ils prirent le camp militaire des Maures par surprise. Ils en tuèrent une grande partie, détruisirent leurs réservent, tuèrent ou volèrent tous leurs chevaux. Le prince musulman avait perdu la bataille et était obligé de retourner vers le Sud pour se réfugier dans le massif montagneux du bord de la Méditerranée.

Les seigneurs provençaux, Bevons de Noyer et Raimbaut de Las Metas, furent envoyés à la cour du prince pour négocier la paix et une retraite honorable pour les Sarrasins. C’est en tout cas le mandat que leur avait donné l’assemblée de la Noblesse provençale. Ils se rendirent alors au camp militaire musulman dévasté, et le prince les reçut sous une grande tente luxueuse qui avait échappé aux destructions de la nuit précédente. Ils se mirent d’accord sur le paiement de frais de guerre qui permettaient en échange de les laisser retourner sains et saufs vers le sud, à la condition qu’ils abandonnent leurs armes aux Provençaux. Après la négociation et quelques actes protocolaires, les seigneurs qui traversaient le camp pour reprendre leurs chevaux croisèrent un groupe de femmes. Affolées par les évènements, elles avaient dû fuir leur tente durant l’attaque et n’étaient vêtues que des légers vêtements faits de soie transparente qu’elles portaient pour dormir. Ces sept femmes avaient des visages si fins, une peau noire métissée si parfaite et un corps aux formes si harmonieuses, que le sang des chevaliers de Provence se mit à tourbillonner dans leur tête, tant leur cœur se mit à battre. Jamais une telle sensation ne s’était emparée d’eux. En ces époques lointaines où l’homme riche pouvait avoir toutes les femelles qu’il désirait, femmes qu’il prenait en couche comme le font les animaux, sans sentiments ni valeur, l’amour envahit pour la première fois leur esprit et se mit à les rendre fous. Raimbaut de Las Metas retourna dans la tente du prince et voulut négocier ces sept femmes en plus de la rançon. Il finit même par proposer qu’on lui laisse les femmes plutôt que l’or. Mais il s’avéra que ces femmes étaient des princesses d’une incommensurable valeur pour les musulmans. Elles étaient seulement venues en visite d’agrément, par curiosité des paysages et des civilisations du Nord, avant de retourner dans leur lointain palais de Cordoue. Elles n’avaient rien de simples esclaves dont le prince aurait pu disposer à sa guise. Il finit d’ailleurs par s’offusquer devant l’insistance des Provençaux et mit un terme à la négociation. Les seigneurs revinrent au conseil des nobles de Provence et ne leur mentionnèrent que le traité accordé avec le prince, omettant totalement de leur parler des sept femmes. Ainsi, le prince musulman, sa cour et le reste de ses hommes quittèrent le camp sans armes en y laissant le trésor de guerre pour les Provençaux. Ces derniers, de leur côté, les laissèrent partir en paix. Mais la nuit suivante, Raimbaut attaqua le campement sans défense avec ses propres hommes sans en avoir demandé l’assentiment du conseil. La plupart des musulmans furent massacrés, parmi eux mourut le prince. Les autres s’enfuirent de toutes parts dans ce pays qu’ils connaissaient mal. Il est fort probable que tous périrent ensuite au gré des rencontres avec les paysans revanchards après des mois de pillages. Mais le butin principal, qui était aussi la seule raison de la traitrise de Raimbaut, avait disparu. Ils ne purent mettre la main sur les femmes tant désirées ni faire parler les soldats maures qui n’avaient pas de langue commune avec les Provençaux. Cependant, le soir, en rentrant au château, quelle ne fut pas la surprise de Raimbaut de trouver les sept femmes assises en cercles dans la cour principale, entourée par une dizaine de gardes subjugués ainsi que la petite noblesse du village qui cohabitait là. Lorsqu’elles virent Raimbaut, elles se levèrent toutes à l’unisson, elles n’attendaient apparemment que son retour. L’une d’entre elles, surement la plus belle de toutes, vint vers lui et lui demanda dans un latin bien appris, et de ses yeux l’implora, d’être graciées, elles et ses sœurs. De nouveaux sous le charme, et de là en total désaccord avec ses intentions de départ, Raimbaut leur accorda sa grâce et sa protection. Il leur assura que dès le lendemain ou dans les prochains jours, il les conduirait lui-même jusqu’à un port de la Durance pour qu’elles puissent embarquer pour Arles encore occupé par les musulmans.

Et dès le lendemain, il en fut ainsi. Il conduisit les sept prisonnières vers la Durance prendre une embarcation. Mais sur le chemin, la compagnie de ces femmes fit de nouveau battre son cœur de façon désordonnée et lui enivra le cerveau. Il s’arrêta dans un des domaines, fief dont il été le seigneur, en chassa tous les habitants et s’y enferma avec les sept princesses. Durant des jours, on ne l’en vit plus sortir et on peut facilement imaginer ce qui pouvait l’y garder enfermé. La population et la noblesse du pays commencèrent à le pourfendre en paroles assassines. Non seulement il avait trahi le traité, attaqué lâchement les musulmans sans défense, mais maintenant il insultait sa propre noblesse en n’ayant d’attention que pour des femmes qui n’étaient même pas chrétiennes. Que de péchés, que de honte ! Les femmes de la noblesse provençale et le clergé catholique étaient particulièrement outrés par la situation. De paroles en discussions, on finit par envoyer deux moines pour mettre fin à ce scandale. Raimbaut les reçut sur le pas de la porte du domaine, à peine écouta-t-il leurs plaintes et récriminations, et leur ferma la porte au nez en leur hurlant de ne plus venir l’importuner. Alors redoubla la colère dans le comté. Les nobles, les villageois, comme les paysans commencèrent à penser qu’il fallait punir Raimbaut pour sa félonie et libérer ses princesses maures. Sentant le danger augmenter, Raimbaut s’enfuit du domaine et emmena ses princesses en son propre château de Las Medas. Quelques jours plus tard, tout le monde s’en rendit compte. On envoya de nouveau les moines pour cette fois lui poser un ultimatum. Le dimanche suivant, une procession viendrait chercher les princesses pour les emmener jusqu’au bateau de la Durance. Le seigneur de Las Medas ne pourrait s’y opposer sous peine d’incarcération dans la prison de son propre château.

Il en fut ainsi, le dimanche suivant, une procession de moines se présenta à l’entrée du château. Derrière les religieux, toute la population et les nobles de la région laissaient entre eux un long passage, faisant chemin jusqu’à la rive du fleuve. Les portes s’ouvrirent et les sept princesses se présentèrent. La foule qui pouvait les voir de près, ou même les apercevoir de loin, fut totalement subjuguée par leur beauté. Elles avancèrent lentement, avec une délicatesse qui leur était propre et une grâce sans pareille, vers les premiers moines de la procession. À peine arrivèrent-elles à leur niveau qu’ils se mirent à trembler, le visage cramoisi par une bouffée de chaleur, de grosses larmes roulèrent sur leurs joues, leurs jambes purent à peine les soutenir pour qu’ils s’effacent devant ces déesses et les laissent passer. Ce fut alors au tour des moines suivants d’être pris de tourments et de perdre tous leurs moyens et toute la raison qui jusque-là guidaient sans failles leurs vœux monastiques de chasteté, les défendant contre toute tentation. À la fin, elles avaient dépassé le dernier moine et laissé derrière elle une procession dévastée par le désarroi. Tous se mirent, tout haut, à prier le seigneur Dieu tout puissant de les libérer de ce désir de feu qui leur brulait les entrailles, de les protéger de la tentation, et de les soulager de cette envie furieuse d’abandonner leur amour de dieu pour se jeter aux pieds de chaque princesse et lui offrir leur vie toute entière. Certains, terrassés par la douleur, commencèrent à hurler au Ciel de les délivrer de ce sortilège, de les libérer de cet absurde mal qui les avait envahis. Un troupeau pitoyable et désorganisé de moines qui divaguaient tout à coup en tous sens, comme ivres sous leur coule de bure[i] à grande capuche pointue. Constatant la gravité irréversible de leur état qui risquait de les entrainer vers les pires déchéances, Dieu jugea qu’il fallait un miracle. Alors, dans son immense bonté, il délivra les moines de leur contrainte terrestre, de leur faiblesse de chair, et les rendit en même temps plus fort et plus solide que jamais. Il les transforma en énormes rochers qui ne gardèrent, tout de même, que l’apparence de leurs grands capuchons de bure marron.

[i] = cuculle (du latin cucullus), est un vêtement à capuchon porté par les moines.


* Les Mées

Pour voir l'image du decors:

https://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/sites/regions_france3/files/styles/top_big/public/assets/images/2017/06/03/les_penitents-3090701.jpg?itok=5Ot47sYU

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