semaine 16? j'ai sauté quelques semaines...

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Aprés cette pause, il m'est difficile de reprendre le café fleuri, alors pour vous faire patienter en changeant de registre, je m'essaie cette fois à la nouvelle historique...Bon moyen Age à tous!

Sur cette longue route en plein hiver, les chevaliers tentaient parfois de se distraire. Ainsi la conversation s’anima et le temps passa plus vite, on souffrait moins du froid et Rimbaut de Vacqueyras oubliait un temps la douleur de son poignet blessé.

Jean le Preux s'adressa à ce dernier :

— Finalement, je ne suis jamais allé à Vacqueyras. Mais il me semble que nous aurions pu nous croiser à Orange. Je pense que j’avais entendu votre nom en tant que grand troubadour (1). À quelle époque avez-vous vécu à Orange ?

— Orange, c’est une longue histoire, ce sont les racines de ce que je suis. De tout ce que j’ai dû abandonner en devenant Grand Frère de la confrérie, c’est sûrement cette partie de ma vie dont j’ai le meilleur souvenir. J’étais jeune en 1182, à peine seize ans la première fois que je me suis présenté à la cour de Guillaume Ier d’Orange. Lorsque je m’en souviens, c’est comme revoir la réalisation d’un rêve magnifique.

Mon père, Preior de Vacqueyras, ne fut pas un bon père pour moi. Il était fou, et violent avec ses proches. Dans le malheur de mon enfance, j’ai tout de même eu la chance d’avoir le meilleur précepteur qu’on puisse imaginer. Il m’apprit tout ce qu’on pouvait avoir de connaissances à l’époque et dans tous les domaines. Jean du Gard était un prêtre qui avait vécu à Rome, avait voyagé en Italie, en Grèce. Il avait participé à la deuxième croisade auprès de Louis VII et pu voir Jérusalem avant la défaite et le retour. De ses voyages, il avait ramené de précieux ouvrages de sciences, de médecine, de philosophie et de littérature. Il me les fit tous lire et me les commenta. En plus de l’éducation religieuse, je connus les contes arabes avant la mythologie grecque, je découvris les splendeurs immortelles de l’Égypte avant la passionnante histoire de l’empire romain. Et que dire des incroyables pratiques de la médecine de toutes les contrées qu’il avait traversé et des étonnantes théories scientifiques allant de l'Antiquité grecque jusqu’au Moyen-Age. Les poésies, qu’il me lisait le soir, bercèrent toutes les nuits de l’âge où l’innocence nous ouvre aux plus purs sentiments. Il a fait qui je suis aujourd’hui, en grande partie du moins, il donna la forme à mon cœur et à mon esprit. Mais mon père ruina notre domaine et disparu un jour sans laisser de trace. Mon précepteur dut nous quitter, nous ne pouvions plus le rémunérer.

Alors, je sollicitai un dernier conseil, celui qui me guida le plus justement par la suite : « Que dois-je faire maintenant que vous m’abandonnez à mon triste sort ? Que dois-je faire pour devenir quelqu’un ? » demandai-je angoissé. « Il faut te rapprocher de la lumière. Si tu as la lumière, elle éclairera ton chemin » me répondit-il. « Mais qu’est-ce que la lumière ? Où se trouve-t-elle ? » Il me révéla alors : « La lumière c’est l’intelligence, elle se trouve là où se développe la connaissance, les arts et les sciences. » Par chance, je n’eus pas à chercher au-delà des montagnes et des mers. Il me fut évident que la cour qui brillait le plus par son rayonnement culturel était tout près de chez moi. J’avais la chance inouïe de vivre sur l’un des domaines des princes d’Orange. C’est cette cour qui rayonnait à l’époque au-delà des mers et des montagnes. J’étais au centre de la création culturelle, la Provence flamboyait et, en résonance, tout le reste des territoires de langue d’oc avec elle. Ce phénomène culturel était porté par le prince Guillaume Ier des Baux d’Orange. Le plus grand des princes, le plus intelligent, le plus cultivé, et tellement riche qu’il peut subvenir au financement d'une kyrielle d’artistes qui résident dans sa cour. Lui-même est un grand troubadour [1] dont la création est la synthèse magnifique de près d’un siècle de poésie. Je me souviens de cette arrivée à la cour des Baux. J’étais impressionné malgré ma grande préparation à cette présentation. J’avais élaboré une stratégie, puis je m’étais préparé durant des mois. Je savais que je ne pouvais me présenter comme troubadour directement. Il y avait là-bas les meilleurs artistes de l’époque, les plus grands troubadours y furent invités. Les poèmes et les chansons de ceux qui n’y avaient pas séjourné, car la plupart quittent rarement leur château, étaient tout de même connus. En effet, les plus grands jongleurs[2] de ces temps étaient passés devant le prince pour les lui chanter,jouer ou simplement déclamer. Je voulais de toutes mes forces devenir troubadour, philosophe ou savant. Mais je n’étais encore rien. Juste un jeune prétentieux. Dés l’enfance, j’avais pu exercer ma voix, Jean du Gard m’avait enseigné le chant grégorien. Un chant très proche de celui des chansons des troubadours. Mais n’importe quel jongleur ne pouvait chanter devant le prince, il fallait être connu et avoir une sacré trajectoire artistique pour y être invité. J’utilisai alors mon titre d’héritier de Vacqueyras pour obtenir une audience auprès du Prince de mon domaine.

Me voilà donc tel un effronté, un faux jongleur qui veut s’introduire comme vrai troubadour dans la cour la plus importante pour cet art, et usant d’un prétexte lié à mon titre de chevalier de Vacqueyras ! Lorsque j’arrivais à Orange, on m’apprit que les audiences avaient lieu le matin, mais que le soir même il allait se donner une présentation de l’un des plus grands jongleurs de l’époque qui chanterait GuillaumeIX d’Aquitaine, le premier troubadour à l’origine de cet art. D’une part je rêvais d’assister à telle présentation, d’autre part je ne me voyais pas pousser la chansonnette en plein milieu de l’ambiance formelle des audiences de la matinée. Allant jusqu’au bout de l’effronterie, je prétextai un retard pour eviter les audiences du matin et avec quelques pièces je corrompis le chevalier en charge de l’organisation d’un conseil de seigneurs qui avait lieu le soir, juste avant la présentation. Les invités à cette réunion, pour la plupart des princes et des comtes étrangers, devaient ensuite rester pour le spectacle. Le prince montrait ainsi à sa façon ce qu’il considérait être la principale puissance de son règne: la magnificence de l’art et de la culture qu’il favorisait.

En attendant, en tant qu’invité, je déambulais dans le château. Tout y inspirait une harmonie peu commune à laquelle je ne m’attendais pas. Les tableaux et les sculptures, les conversations dans les couloirs, les pièces dans lesquelles répétaient les artistes, tout respirait une création de grande qualité artistique, tout commença à m’impressionner. Je croisais les plus connus des écrivains de langues occitanes, mais aussi des chanteurs italiens, des poètes allemands. Tous invités pour une grande réunion ayant lieu dans la même semaine. Je me sentais tout à coup tout petit, à chaque pas je perdais l’aplomb de ma jeunesse inconsciente. De mauvaises idées commencèrent à m’envahir. Avant l’heure de ma présentation devant le prince, j’étais persuadé que j’allais paraitre minable et me ridiculiser. Je sentis une force liée à ma peur soudaine qui me poussait à changer de plan. Dans l’urgence, je trouvai pourtant une solution, une porte de sortie. Je regardais autour de moi cette cour plein d’illustres personnes dont la suffisance transmettait le mépris à ceux qu’ils considéraient comme valoir moins qu’eux. Cela me sauta aux yeux au même moment où je cherchais une échappatoire aux chants d’amour qui allaient me ridiculiser. Comment donner des leçons d’amour courtois quand on a juste seize ans ? Par contre, sentir l’humiliation parce qu’on est trop jeune, parce qu’on est un petit prétentieux au milieu de personnalités à l’esprit critique sans pitié; Voilà un vrai sujet!

Je me rappelai les paroles de mon précepteur : « Dans l’acte de création, ce qui compte avant tout autre qualité, c’est l’authenticité de la démarche et de l’auteur ». J’allais chanter les chansons d’autres troubadours en faisant mine de comprendre, en jouant celui qui ressentait le sentiment d’amour courtois que secrétait toutes les textes, pour finir par une de mes créations en supposant qu’elle paraisse aussi belle que les précédentes. Espérant que le prince me demande alors de qui était cette dernière chanson, et que je lui révèle qu’il en avait le merveilleux auteur devant lui. Quel plan ridicule. Comment espérer que ma chanson ait une telle valeur !

Quitte à faire rire, autant que ce soit volontaire. Je décidai de reprendre un sirventes[3] que j’avais écrit il y a quelque temps, et de le modifier pour raconter ma situation embarrassante dans cette cour, tout en critiquant habilement le manque d’humilité qui y régnait. Je couru vers l’aile du château ou se trouvait les moines copistes. Je les suppliai de me prêter une plume et de l’encre et de me vendre un parchemin. En moins d’une heure, je rajoutais une vingtaine de lignes au texte initial dont je me souvenais parfaitement.

À peine terminé, ce fut le moment de me présenter. Je me mis à chanter ce sirventes que je connaissais si mal que j’utilisais mon brouillon pour le lire au fur et à mesure. À la fin les rires sincères des spectateurs me rassurèrent sur la qualité de ma prestation. Certains commencèrent à applaudir, mais ils furent coupés net. Le prince Guillaume Ier fut cinglant. Avec sa maitrise du discours, sa virtuosité habituelle, il me reprocha ma tromperie pour me présenter devant lui et le manque de respect à son autorité que cela représentait à ses yeux. Il finit par insinuer qu’un châtiment corporel, évoquant le fouet et le pilori, était la mesure habituelle qu’il convenait de prendre après telle effronterie. Paralysé d’effroi, plus un mot ne pouvait sortir de ma bouche pour me défendre. Je me décomposai, mes mains se glacèrent et devinrent moites, ma poitrine se serrait, je me préparais au pire. Après un long silence où l’assemblé médusée et moi-même attendions le terrible verdict, Guillaume prononça alors ces mots : « Dans ma cour, tout peut se pardonner, il suffit d’être à la hauteur du talent qui l’oblige ». Il me prit dans ses bras au milieu des cris de joie de l’assemblée heureuse de cette fin inattendue. Guillaume a dix ans de plus que moi, j’ai pu, depuis lors, le considérer d’abord comme un père puis quelques années plus tard comme un frère à la fois.

[1] Le troubadour est un auteur compositeur de chanson en langue d’Oc. Ce mouvement littéraire du XIe au XIIIe siècle s’est développé dans le sud de la France et a profondément innové tant par la forme, les textes, les musiques. Il est à l’origine de l’amour courtois qui remplace une vision bien moins belle de la femme dans le bas moyen Age.

[2] Les jongleurs sont les artistes qui chantent et mettent en scene les chansons des troubadours.

[3] Poeme ou texte court à l’aspect critique ou satirique, souvent de l’eglise catholique ou du système feodal. Cette production secondaire par rapport au thème de l’amour montre néanmoins l’extension culturelle du mouvement littéraire des troubadour.

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