semaine 7 Romain la blague part 2/2

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Deux autres membres du groupe du bout du comptoir prirent alors le relai.

— C’est vrai que Romain, je l’aime bien, comme tout le monde, mais il a quand même un côté où il en fait un peu trop. On dirait qu’il a un complexe ce mec, il veut absolument être aimé de tous. C’est un peu bizarre quand même, dit Jean-Louis en rajustant en permanence sa casquette à l’effigie d’une marque de hamburger.

— Exactement, je n’aurais pas su si bien dire. Par exemple, moi, je suis bien content qu’il m’ait aidé à refaire la toiture de mon garage. Tu sais, il m’avait trouvé un lot de tôles ondulées usagées, gratuites et en bon état. En plus, il me les a transportées avec sa voiture. C’est sûr que ça fait plaisir. Mais quand même, je le connaissais à peine, moi, ce gars. C’est étrange, non ? Il y a un truc qui ne va pas… renchérit Pascal, ponctuant chaque phrase en se rongeant nerveusement un ongle.

— Dites donc, je ne vous trouve pas très reconnaissants tous les trois, interrompit Madame Ginette. Surtout toi, Émile. Il a quand même été sympa avec toi, sachant qu’en plus vous êtes plutôt opposés politiquement. Vous pourriez en parler autrement, je trouve.

— Mais ce n’est pas ça, madame Ginette… dit Émile qui n’eut pas le temps de finir.

— Mais non, dirent en chœur les deux autres. Il ne faut pas le prendre comme ça.

— Nous, on critique, mais on sait reconnaitre la valeur des gens. Romain, c’est un bon gars. Tout le monde est d’accord là-dessus. Tout le monde l’aime, Romain. Mais justement, c’est pour ça, on se pose des questions aussi à son sujet. On se dit qu’il y a peut-être un truc qui tourne pas rond. Avouez qu’il est quand même étrange, non ? Toujours souriant, gentil. On se dit qu’il est humain, mais quand même, il doit bien avoir des défauts. Cette gentillesse exagérée, moi je dis que ça cache quelque chose. Et puis, comme on ne peut pas lui parler, parce qu’il tourne tout à la rigolade, c’est encore plus douteux. Ça porte les gens à imaginer n’importe quoi. Vous savez, Madame Ginette, finit-il sur un ton plus docte, les gens, ils peuvent être très méchants, ils sont comme cela, ils imaginent toujours le pire.

Madame Ginette ne prit même pas la peine de leur répondre et recommença le nettoyage de la machine à café pourtant déjà rutilante.

— Et toi Karim, qu’est-ce que tu en penses ? Nous on le connait depuis longtemps, Romain, mais bon, tu en sais peut-être plus que nous.

Karim ne répondit rien durant quelques longues secondes, en regardant ses pieds se balancer doucement en bas du tabouret de bar. Puis leva la tête, le regard agressif et triste à la fois, planté dans les yeux d’Émile.

— Vous ne le connaissez pas. Vous ne savez faire que ça, critiquer ceux que vous ne connaissez pas. Vous critiquez les étrangers, vous critiquez les gentils, vous critiquez tous ceux qui sont différents, sans rien connaitre d’autre que l’entre soi des gens comme vous….

— Oh là ! n’le prends pas comme ça quand même, tu vas un peu trop…

— Non ! coupa-t-il sèchement en levant la voix. Non, je ne vais pas trop loin. Vous ne savez rien, et vous ne comprenez rien. Romain vous a aidés, tous. Il vous a tous fait rire. Et vous, la seule chose, c’est lui cracher dans le dos. Mais vous ne savez même pas combien ça lui a couté de vous aider, à Romain. Vous ne savez pas combien ça lui coutait de vous faire rire non plus…

— Ah ? Ben voilà autre chose maintenant, nous faire rire on lui doit ça aussi… Et ça coute cher de faire rire ?

— Ta gueule, tu m’entends, là ? Ferme ta grande gueule. Tu ne sais rien, tu n’es qu’un ignorant qui pérore devant son apéro. Oui, ça lui coutait à Romain de te faire rire. Ça lui coutait d’oublier sa mère, atteinte d’une grave maladie mentale et qu’il a gardée toute sa vie à la maison. Ça lui coutait d’oublier qu’elle était morte, depuis quelques mois. Ça lui coutait d’oublier sa fille, pour te faire rire. Atteinte de la même maladie que sa mère et qu’il gardait aussi à la maison. Ça lui coutait qu’en avril, sa femme se soit barrée en le laissant seul avec sa fille à charge. Ça lui coutait de faire bonne figure devant vous tous les vendredis soir, alors que l’état de santé de sa fille se détériorait. Venir rigoler avec vous, c’était un peu sa façon de s’échapper, de ne plus y penser. Ça lui coutait de vous aider, alors qu’il avait à peine assez d’argent pour subvenir aux soins de cette enfant. Il était comme ça, profondément bon, c’était sa vraie nature, comme peu de gens le sont. Mais ça lui aurait trop couté de revenir ici, et de rire avec vous, alors qu’on lui avait annoncé la mort prochaine de sa fille, il y a trois mois. Alors, il n’est pas revenu depuis. Et sa fille est morte. Il l’a enterrée. Il n’y avait que moi et son ex-femme qui l’avons accompagné au cimetière. Il disait que cela ne servait à rien de faire pleurer d’autres gens pour cela. Et deux jours après, c’est moi qui l’ai retrouvé, pendu dans son garage.

J’ai écrit ce texte en pensant à un collègue avec qui j’ai travaillé quelques années. Son humour et sa gentillesse nous accompagnaient durant les pauses café et à la cantine. Il était apprécié de tous et mourut comme Romain. Je dédie donc ce texte à sa mémoire, si tant est que cela ait un encore un sens…

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