semaine 1, Le poulet.

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« Putain, mais ils ne me lâcheront donc jamais ces enculés de jeunes paysans ? »

À chaque fois que l’un des deux gamins s’approchait, il s’enfuyait en poussant de grands hurlements, des cris de poulet, certes, mais de bons cris montrant clairement l’effroi empreint de courage et d’absence de toute résignation à une quelconque triste fin. Parce que finalement, de la fin que réservaient ces deux petits cons à sa personne, il n’en savait foutre rien. Ils n’avaient pas l’air de vouloir le bouffer, simplement de vouloir l’attraper pour on ne sait quelle raison ni dans quel but.

Et hop, de nouveau un virage à angle droit par rapport à la direction de laquelle venait ce nouvel assaut et démarrage en trombe avec battement d’ailes pour chasser toute main éventuelle qui aurait pu l'attrapper, et bien sûr sans oublier de sacrés hurlements de poulet effarouché et en colère. Finalement, il se retrouvait sous une énorme machine métallique qui poserait bien des difficultés aux enfants pour l’atteindre. Il allait ainsi pouvoir reprendre son souffle. Enfin, pas tranquille deux secondes, les petits salopards d’humains avaient trouvé un nouveau jeu, ils lui jetaient des pierres par-dessous la machine. Ça n’était pas commode de le viser, et du coup les projectiles n’arrivaient pas trop fort sur lui. Il décida d’encaisser, protégé par son plumage, plutôt que de s’enfuir et se remettre à découvert. À chaque projectile qui l’atteignait, les deux garnements exclamaient leur joie puis leur déception de voir que leur victime ne voulait pas bouger. Ainsi cette nouvelle phase de jeu dura bien un quart d’heure. Puis plus rien. Apparemment les deux chiures d’humains s’étaient éloignées. On ne les entendait plus. Ce silence un moment reposant était néanmoins inquiétant de par l’absence de connaissance de ce qui était réellement en train de se passer.

Les revoilà, on les entendit revenir. Ils se baissèrent au niveau du sol, et glissèrent un long bâton sous la machine. Il atteignait le poulet en le touchant avec de petits coups de l’extrémité pour le pousser, le titiller, l’ennuyer lui faire assez mal ou être assez désagréable pour l’obliger à quitter sa cachette. Mais le poulet décidait d’encaisser les coups de bâton aussi sans plus bouger qu’avec les cailloux. Alors le deuxième crétin s’empara du bâton et changea de stratégie. Il éloignait le bâton pour prendre de l’élan, et d’un mouvement circulaire frappait le poulet par le côté. Cette fois les coups étaient trop violents et peu à peu le poulet se déplaçait dans le sens opposé à l’origine des coups. Il finit par se retrouver tout près du bord de la machine. Là, le deuxième horrible garnement tenta de le prendre de ses mains malhabiles. De nouveau il s’enfuit en déchirant le ciel de ses cris. L’autre petite peste lâcha son bâton et se mit à courir derrière lui les mains tendues, mais à chaque fois qu’il commençait à atteindre sa victime gallinacée, elle accélérait en effectuant un virage et secouant ses ailes pour l’empêcher de l’agripper. Ainsi dura-t-on encore dix minutes de plus. Mais le poulet commençait à fatiguer et au détour d’une fuite dans un virage, il se retrouva agrippé par les mains de l’autre chenapan. C’en était fini de lui, le vaurien avait beau s’effondrer sur le sol, il ne le lâchait pas pour autant. L’autre lui vint en aide pour finir de paralyser notre chapon. Serré dans ces bras comme un bébé, la tête coincée sous le coude, il essayait d’imaginer où on pouvait bien l’emmener, deviner le sort qui lui était promis. Et à chaque fois que lui venait une de ces horribles possibilités, il essayait de s’échapper, mais le gars resserrait son étreinte au moindre de ses mouvements de fuite.

Qu’allait-il devenir, égorgé comme un cochon, énuqué comme un lapin ? Un passage au four comme ultime moment. Que faire, prisonnier, résigné, il ne bougeait plus et décidait de profiter de ce qui pouvait être ses derniers moments, à s’inspirer du monde qui l’entourait pour ne plus penser à rien. Il se tranquillisa, devint observateur de l’univers tout entier et de son sort en particulier.

Au loin, mais se rapprochant peu à peu, on entendait les cris d’exaltation de la foule. Puis il sentit qu’on pénétrait dans un bâtiment, des cris de joie alternaient avec des encouragements et des rumeurs de déception. On le montra à de nombreux inhumains aux yeux assoiffés de le connaître. Ils l’auscultaient, le passaient de mains en mains, le soupesaient, lui soulevaient les ailes et lui regardaient les pattes. Ils finirent par le peser et un gros bonhomme au chapeau noir de cowboy, l’emporta dans un lieu plus tranquille.

Là, il prit son temps. Le nettoya avec un liquide qui puait l’alcool, lui coupa quelques plumes. Il ajusta, sous le regard intéressé de quelques autres sauvages, deux grandes aiguilles métalliques fixées sur l’ergot de ses pattes. Les deux garnements qui l’avaient attrapé étaient debout et observaient avec attention les différents soins prodigués par l’homme au chapeau noir et aux colliers en or qui brillent. Les cris rebondissaient tout autour, la tension de cet endroit était communicative et notre poulet sentit son cœur s’accélérer. Tout cela lui rappelait bien quelque chose, mais sa mémoire de poulet ne pouvait pas lui en dire davantage. Cependant cette mémoire le rassurait, il sentait bien que tout cela était déjà passé une fois et qu’il en était sorti vivant puisqu’il était encore là.

Finalement, il se retrouva de nouveau dans les mains d’un des deux gamins qui le porta jusqu’au bord de la scène. Dans cet endroit empli d’odeur de sang et de sueur, de cris, d’alcool, de fureur et d’argent qui circule, il se trouvait au bord de la piste centrale, sous les regards de tous. Un autre poulet en face de lui, de l’autre côté du cercle de terre battue. Il reconnut l’endroit et comprit d’un coup ce qui allait suivre : le moment de gloire, de sa propre mort ou de l’assassinat de son congénère d’en face.

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