Chapitre 95 - Partie 3

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  Un frisson me traversa lorsque le capitaine commença à dérouler le bandage de ma main droite.

  Il n'avait même pas dévoilé la moitié que Kalor cessa de respirer et que je détournai les yeux, écœurée. Ma paume et mes doigts étaient couvertes d'épaisses cloques jaunes et les quelques régions de peau épargnée avait viré au rouge vif.

  –C'est moins grave que ça n'en a l'air, assura l'officier. Comme je vous l'avais dit, mon Prince, votre épouse devrait s'en sortir sans séquelle importante, en dehors de légères cicatrices.

  –Elles ne l'empêcheront pas de reprendre le piano ? demanda Kalor.

  Sa remarque relâcha l'étau qui s'était fermé sur ma poitrine et je le lui confirmai, un léger sourire aux lèvres. Lorsque j'avais découvert l'état de mes mains, le capitaine m'avait aussi rassuré sur les séquelles, mais il n'avait rien dit concernant ma capacité à jouer. J'avais dû le lui demander pour qu'il y pense. Kalor, lui, y avait tout de suite songé. Qu'il se soucie d'un tel sujet, alors que la situation tenait sur le fil du rasoir, était comme un baume sur mon cœur. Une éclaircie au cœur de la tempête. Malgré le carnage du baptême et ce qui s’en était suivi, sa lutte contre la Cause et la défense des Lathos n’accaparait pas toute son attention. Il pensait encore à la vie derrière, croyais toujours en notre futur, nos passions.

  Lorsque le capitaine eut fini de retirer le bandage, je tendis ma main à Kalor, mon appréhension moins forte qu'avant. Il déglutit avec difficulté, pour sa part bien plus hésitant. Je savais à quel point s'était difficile pour lui, à quel point il s'en voulait et craignait de me brûler à nouveau. Alors j'attendis sans le brusquer et il finit par s'en saisir. Je tressaillis à peine lorsque ses doigts se posèrent sur ma paume avec la crème hydratante.

  L'opération ne fut pas sans douleur. Ma peau était tellement sensible que le moindre effleurement me faisait souffrir. Mais Kalor prenait son temps, étalant l'onguent avec une grande douceur et s'excusant à chacune de mes grimaces. Debout dans l'encadrement de la porte du bureau, mon beau-père l'observa faire en silence avant de se tourner vers l'autre bout de la pièce, où Thor et Mathilda avaient rejoint Valkyria auprès de Nicholas. Ses épaules raides tiraient le tissu de sa veste.

  Ma belle-mère, pour sa part, ne me quitta pas des yeux un seul instant. Nous étions très entourés, alors elle continuait à cacher sa haine à mon égard. Cependant, depuis qu'elle avait compris que j'étais au courant de sa nature et celle de ses enfants, son ressentiment me semblait plus palpable. Comme s'il s'était renforcé et qu'elle ne parvenait à contenir ce surplus d'inimitié.

  Toute cette tension nourrissait celle qui régnait dans la pièce. L'atmosphère ne s'était pas allégé un instant depuis notre arrivée à l'abri. J'avais au contraire plutôt l'impression qu'elle s'alourdissait un peu plus d’heure en heure. L'étrange coma de Nicholas perdurait ; Valkyria ne se nourrissait plus et ne dormait plus ; Mathilda avait toujours du mal à lâcher Baldr, même pour le confier à son mari, et sursautait à chaque mouvement trop brusque ou bruit trop fort ; Kalor voyait pour le moment sa mise en garde desservir les Lathos plutôt que les aider et la haine de son père et de son frère envers les siens grandir. Les disputes dans le bureau mettaient tout le monde sur les nerfs. La reine semblait me reprocher chaque nom sur la liste des suspects. Le simple fait de me rendre aux toilettes me faisait paniquer...

  La seule éclaircie qui apaisait la plupart d'entre nous durant ces journées cauchemardesques était Baldr. Baldr et ses vagissements. Baldr et ses grands yeux innocents. Baldr et ses sourires à la Déesse. Baldr et sa petite main qui effleurait ma joue lorsque Mathilda le penchait vers moi. Sentir ses doigts chauds sur ma peau me faisait monter les larmes aux yeux. Alaric était encore bien faible lors de notre dernier passage chez Magdalena et j'ignorais où il avait trouvé la force de nous rejoindre et faire ce qu'il avait fait. Mais sans lui, nous aurions échoué. S'il n'avait pas été là, aucune chaleur ne se dégagerait de cette minuscule main. Je n'aurais sentis qu'une peau glaciale. Morte.

  Hélas, même lui n'avait aucun effet sur Valkyria. Ce soir-là, lorsqu'elle quitta sa chaise pour la deuxième fois de la journée, une bonne heure après le dîner, je cherchai à capter son regard. En vain. Tout le monde s'était tu et son pas traînant, sans vie, emplit tout l'abri jusqu'à ce qu'elle referme la porte dans son dos. Le silence qui s'ensuivit fit dévaler un frisson glacial le long de mon échine. Il n'avait rien à voir avec celui lourd, mais vivant, qui l'avait précédé. Celui-là dégageait quelque chose de sinistre, mortel. Comme si, en se refermant, la porte avait soufflé la dernière étincelle en Valkyria.

  Je me tournai vers Kalor, qui venait de passer la dernière heure avec elle au chevet de Nicholas. Il fixait la porte close, le regard débordant d'inquiétude.

  –Elle n'a toujours pas manger un morceau ou dit un mot ? s'enquit mon beau-père.

  Je me concentrai sur lui alors que Kalor secouait la tête. Jamais je ne lui avais un air aussi préoccupé. En fait, tout le monde affichait une expression soucieuse. Même la Reine avait cessé de me toiser avec animosité et suivait leur échange, la mine troublée.

  –Je ne suis même pas sûre qu'elle ait bu, ajouta Thor en désignant le verre plein sur la table de nuit.

  L'inquiétude de tout le monde crut.

  –L'inconnu ? demanda le Roi au capitaine Bellyski.

  –Toujours pas d'amélioration, non plus, Votre Majesté.

  Le silence retomba sur la pièce et notre attention à tous se porta sur la porte. Après un moment, le Roi reprit la parole.

  –Vous n'avez vraiment pas la moindre idée du mal dont mon gendre et cet homme peuvent souff...

  Un bruit de verre brisé éclata derrière le battant.

  Les soldats et les deux frères réagirent en un battement.

  Une dizaine de lames chantèrent en cœur en quittant leur fourreau. Dans un mouvement si vif qu'il en fut flou, les gardes se déployèrent autour de nos couches et du canapé. Dans mon dos, les deux frères se relevèrent d'un bond, Thor faisant grincer le matelas de Mathilda et Kalor les pieds de sa chaise sur le sol brute. Puis les deux Lames les plus proches de la salle de bains, les seuls qui ne se positionnaient pas autour de nous, ouvrirent la porte.

  Mes yeux s'arrondirent, alors qu'ils se figeaient : à l'intérieur, Valkyria était en train de tout fracasser. Miroir, nécessaires de toilette sur le bord de l'évier, serviette, portoir... rien n'échappait à son éclat.

  Les deux Lames se reprirent rapidement, mais elles eurent à peine le temps de franchir le seuil que Thor sauta par-dessus mon lit pour entrer dans la pièce à son tour, Kalor sur les talons. Les gardes autour de nous et ceux dans la salle de bain tentèrent de les retenir, sans succès. D'un ton intransigeant, Thor leur ordonna de s'écarter et atteignit sa sœur. Il la ceintura sans la moindre délicatesse et l'écarta du meuble qu'elle s'apprêtait à frapper. Un hurlement de rage et de désespoir jaillit des lèvres de Valkyria et elle se mit à se débattre comme une furie dans les bras de son frère. Ce cri réveilla immédiatement Baldr, qui se mit à hurler à son tour.

  –Val... Min lille krigare[1], je t'en prie, calme-toi, souffla Thor. Ça va al...

  –Non, rien ne va pas ! Il n'ouvre pas les yeux... Il n'a toujours pas rouvert les yeux et personne ne peut me dire pourquoi ! (Kalor arriva à son tour et se prit une pluie de coups de pieds.) Il est peut-être en train de mourir !

  Ignorant les coups, Kalor se rapprocha de sa sœur et pris son visage entre ses mains.

  –Ne dis pas cela, Val. Il n'est pas en train de mourir.

  –Tu n'en sais rien ! Personne ne sait ce qu'il a, ce qu'il lui est arrivé, ce que ce Marionnettiste lui a fait !

  Je hoquetai.

  –Val ! la reprit Kalor.

  –La médecine ne peut rien pour lui, poursuivit-elle de d'un ton plus désespéré que rageur. Il a besoin de plus. Un Guérisseur ou...

  –Valkyria !

  L'exclamation commune de ses frères la pétrifia.

  –Je t'en supplie, calme-toi, souffla Kalor ; tu es en train de perdre pieds. Je comprends que ce soit difficile, mais ce n'est pas ainsi que tu aideras Nicholas.

  –Kalor a raison, l'appuya Thor. Nicholas vit encore, et je suis certain qu'il se bat de toutes ces forces pour te revenir. Alors ne l'enterre pas et ne baisse pas les bras, min lille krigare. Il a besoin de toi, de son harfang. Pas d'un Lathos.

  Valkyria secoua la tête, les yeux brillant de larmes.

  –Non... Vous ne comprenez pas ; vous ne pouvez pas ! Vos femmes sont réveillées ; Mathilda n'a pas la moindre égratignure et Lunixa pourra reprendre son putain de piano d'ici un mois ! Alors que Nicholas... Nicholas...

  Sa voix se brisa.

  –Pourquoi est-il ainsi ?... Elle a protégé Mathilda et Baldr. Pourquoi ne l’a-t-elle pas protégé aussi ? Elle était censée veiller sur lui ; elle me l'avait promis. Alors pourquoi elle ne l'a pas fait ? Pourquoi je ne l'ai pas fait ? J'aurais dû savoir... J'aurais dû...

  Une première larme roula sur sa joue, puis la digue céda. Ses forces l'abandonnèrent et elle s'écroula dans les bras de son aîné dans un sanglot déchirant. Thor raffermit son étreinte autour d'elle, puis amena sa tête au creux de son épaule, alors que je fermais d'eux, la vue brouillée.

  Et ainsi, le cauchemar empira.





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[1] Ma petite guerrière

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