Chapitre 77 - Partie 2

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  Une légère tension crispa mâchoire. Nous savions que sa particularité présentait un côté négatif non négligeable ; il en avait été question à cause de l’incapacité de Magdalena à accéder à ses pensées et lui transmettre les siennes, ce qui l’empêchait de communiquer avec nous à tout instant. Cependant, nous n'avions pas abordé ce problème avec les autres pouvoirs. Cette négligence menaçait de révéler la particularité de Lunixa et de nous faire perdre le contrôle de la situation avant que nous ayons vu l’ombre du Marionnettiste.

  –Je suis d'accord, c'est un vrai trésor, assurai-je à l'imposteur tout en poursuivant avec Magdalena. Vous n'en savez pas plus sur lui ? Ne va-t-il pas suivre Ulrich lorsqu'il rejoindra Lunixa ?

  –Je l'ignore ; le Marquis n'y pense toujours pas.

  Par la Déesse, comment était-ce possible ?

  –Il a cessé de se projeter et de songer à votre devenir depuis que le plan a été enclenché, m’expliqua la Liseuse. Désormais, quand il y pense, il est uniquement question de l’étape en cours. Alors il y a de forte chance qu'il ne songe au Marionnettiste qu'au moment où ce sera son tour d'intervenir.

  Maudit soit-il. Si seulement Ulrich pouvait déjà jubiler à l'idée d'utiliser de sa carte maîtresse... Et Lunixa qui allait se retrouver face à un Sirène...

  Occuper son double pour lui faire gagner du temps n'était plus une option. Si jamais elle avait besoin d'aide, je devais être libre de mes mouvements et pour cela, il me fallait me débarrasser de l’Illusionniste au plus vite et en toute discrétion. Aussi bien vis-à-vis de nos invités que d'Ulrich. Dès que ce dernier découvrirait l'échec de sa subalterne, il accélérerait ou modifierait son plan pour aller à l'essentiel, éviter d'autres mauvaises surprises ou retrouver le contrôle. Et nous en savions déjà si peu ! Nous devions retarder ce moment à tout prix. Nos maigres informations ne pouvaient devenir obsolètes.

  Inconsciente de la seconde conversation que j'entretenais, la partisane passa tendrement une main sur un pli invisible de ma veste. Le léger tremblement de ses doigts me parvint à travers les différentes couches de tissus de ma mise.

  –Et toi, comment te sens-tu, ma chérie ? m’enquis-je en prenant sa main. Tu m'as l'air quelques peu harassée.

  –Non, tout va bien, rétorqua-t-elle avec toute la retenue attendue pour une femme de son rang.

  Mais la feinte faiblesse de sa voix, son sourire timide et la fatigue de ses traits la contredisait et elle ne cherchait guère à les dissimuler. Tous ceux autours de nous voyaient qu'elle avait besoin de s'accorder un peu de repos. Un bon stratagème pour je propose de sortir et tuer dans l'œuf mes éventuels soupçons quant à son envie de me conduire dehors.

  –Accepterais-tu tout de même de m'accompagner dans le salon des rois ? proposai-je à la place. Je pense qu’un peu de calme te ferait du bien.

  –Et si nous allions plutôt dans les jardins ? Il fait si beau dehors.

  Sa contre-proposition tomba bien trop vite. Même sans savoir qu'elle n'était qu'une pâle copie de Lunixa, cet empressement m'aurait interloqué. Il ne pouvait être dû qu'à deux choses : un retard sur le plan ou une faible faculté d'adaptation face à l'imprévu, reflet d'un manque d'expérience sur le terrain. Ulrich employait rarement des novices, mais lorsque la puissance d’un partisan compensait son impéritie, il lui arrivait de passer outre.

  Au vu du calme de notre chef, je penchais plutôt pour la seconde option, ce que me confirma Magdalena.

  Bien.

  Cela allait me faciliter la tâche.

  M'excusant auprès de nos invités comme si de rien n'était, j'offris mon bras à l'Illusionniste, puis l'entraînai à l'extérieur en passant par le balcon. La sbire se mit aussitôt à exercer de discrètes pressions sur mon bras afin de m'inciter à prendre telle ou telle direction. Notre destination : la gloriette du bosquet de la petite musique, un jardin à l'abri des regards et peu fréquenté. Un endroit parfait pour une embuscade, arrêter des assaillants et se téléporter. Mais il y avait un souci. Magdalena ne détectait aucun esprit, là-bas. Personne ne semblait nous y attendre. Je n'aimais pas cela. Et savoir que Lunixa n'était plus qu'à quelques pas du Sirène n'arrangeait rien à mon appréhension.

  Nous nous trouvions encore à mi-chemin du kiosque lorsqu’elle se retrouva face à lui. Après une nouvelle attente insupportable, le verdict tomba.

  –Elle l'a berné.

  Le soulagement perceptible dans les pensées de Magdalena résonna en écho avec le mien, le rendant encore plus difficile à réprimer. J'arrêtai aussitôt de suivre les directives de l’Illusionniste et profitai de notre proximité avec le bassin du crépuscule pour nous tenir à l'écart de notre destination. En fin de compte, Lunixa avec encore besoin de temps.

  Le bras de la partisane se crispa sur le mien, mais elle se laissa guider. L'inverse aurait été trop suspect ; même une novice comme elle le savait. Elle tenta toutefois de reprendre le contrôle de notre balade dès que nous eûmes atteint le bassin. Ses incitations furent d'abord aussi subtiles qu'au début de notre promenade, ce qui me permit de les ignorer sans problème. Cependant, plus les minutes passaient, plus son malaise s’accentuait et plus la pression de son bras se faisait explicite. Résigné, j'allais me remettre à la suivre lorsqu'elle me lâcha pour me prendre par la main et m'entraîner à reculons, un air rayonnant sur le visage. Si je n'avais pas encore décidé de la suivre, je n'aurais plus eu le choix. Je lui souris donc et me laissai entraîner, la faisant tournoyer sur elle-même pour la ramener auprès de moi et la reprendre par le bras. La raideur de ses muscles disparut aussitôt.

  –Toujours rien ? demandai-je en même temps à Magdalena.

  –Non. Ni en ce qui concerne celui qui doit vous prendre en charge, ni le Marionnettiste, ni le Marquis Piemysond, ni votre ancienne fiancée.

  –La Comtesse Hemmeligsdottir n'était pas censé la conduire auprès de lui ?

  –Si, mais ils n'ont pas discuté. Il lui a juste dit qu'ils parleraient de son comportement plus tard, puis il a ordonné à la Comtesse de la faire quitter le château. À présent, il converse avec des invités. Il n'a pas encore remarqué le retour de Detlef, qui vient d’arriver.

  Dans mon dos, le poids des deux poignards imbibés d'havankila devint tangible et mon pouvoir se rappela à moi à travers une légère agitation. Gardant une oreille sur les badinages de l'Illusionniste, je scrutai les environs avec plus d’attention. L'absence du partisan censé prendre la relève pouvait s'expliquer de deux façons : soit il devait nous retrouver un peu plus tard, soit il se tenait déjà prêt à m'accueillir, mais à un endroit plus éloigné, d'où il pouvait surveiller notre arrivée et nous rejoindre en un instant. Une action uniquement réalisable par deux types de Lathos.

  Magdalena et moi cherchions toujours ce sbire lorsque l’Illusionniste et moi atteignîmes les buissons qui délimitaient le bosquet de la petite musique. Au lieu d'exercer une énième pression pour me pousser à y entrer, la partisane ralentit le pas tandis que nous les longions, son regard comme attiré par l'arche fleuri qui formaient l'entrée du jardin intimiste, jusqu'à ce que nous passions devant. Alors, elle s'arrêta complètement afin de contempler la gloriette et l'étang au cœur du bosquet. Une atmosphère des plus sereines s'en dégageait. Les buissons étouffaient les bruits extérieurs. Les imposants conifères alentours filtraient les rayons du soleil, imprimant un motif lumineux à la surface de l'eau et une partie de l'herbe. Le kiosque ne semblait qu'attendre un petit orchestre pour divertir la statue de la Déesse, éternelle spectatrice des concerts donnés en son sein. Sur une branche, un mésangeai chantait pour la faire patienter.

  –J'ai presque l'impression de pouvoir entendre les morceaux des anciennes représentations, murmura la partisane. C'est apaisant.

  Puis, comme si ces mélodies passées l'appelaient à elles, elle fit un premier pas en direction de l'arche. Je suivis le mouvement, plus raide que je ne l'aurais voulu. Ces mots, une telle attraction pour la musique... L'espace d'un instant, elle joua si bien son rôle que je crus sentir Lunixa à travers elle.

  –Si seulement nous avions su que la Déesse nous offrirait un jour si radieux..., poursuivit-elle à mi-voix. C'est un temps idéal pour un concert et un buffet en plein air. Il en ferait même presque chaud.

  La drôle impression que j'avais ressenti se brisa. Lunixa était originaire d'Illiosimera, un pays où les hivers se confondaient avec nos étés. Jamais elle ne qualifierait la météo du jour de chaude. Elle lui semblerait d’une fraîcheur agréable, tout au plus.

  –Penses-tu qu'elle nous bénira d'un même soleil pour les baptêmes de nos propres enfants, enchaîna l’Illusionniste.

  J'aurais dû rester insensible à cette question, mais je ne pus empêcher une vague de ressentiments et de résignation comprimer mon cœur à la perspective des nombreuses années de stérilité qui nous attendaient avant qu'un tel événement soit susceptible d’arriver, et à l’idée que la Cause faisait tout pour réduire cette chance à néant.

  –Je l'espère, répondis-je entre mes dents serrées. Mais pourquoi songes-tu à cela ? Aurais-tu quelque chose à m'annoncer ?

  Ulrich lui avait-il demandé de sous-entendre qu'elle était enceinte pour me faire croire que Lunixa m'avait trompé ? Même s'il n'avait pas son pareil pour punir les dissidents, ce n'était pas pour cette raison qu'il était devenu l'un de nos chefs. Une simple brute n'avait pas sa place à la table du conseil. Ulrich y siégeait car il était l'un des fondateurs de la Cause et car son esprit était aussi dangereux que ses poings. Les paroles d'endoctrinement qui avaient bercé mon enfance venait de lui, non de ma mère. Que ce soit avec ses poings ou ses mots, notre chef savait où et comment frapper pour blesser et obtenir ce qu'il voulait.

  S’il le lui avait bien ordonné, la menace sous-jacente qui perça ma voix malgré moi poussa l'Illusionniste à secouer vivement la tête.

  –Non. Non pas du tout. Enfin... pas encore. Je... (Nous pénétrâmes dans le bosquet.) C'est juste que te voir avec Baldr…

  Alors qu'elle suspendait sa phrase, comme si elle cherchait ses mots, je me concentrai de plus belle sur notre environnement, cherchant à repousser tout ce qui touchait de près ou de loin aux enfants et à me préparer au pire. Une vingtaine de mètre, c'était tout ce qui nous séparait encore de la gloriette.

  –Disons qu'en te voyant tenir notre filleul, reprit l'Illusionniste, je t'ai imaginé avec un autre enfant…

  Ma peau s'échauffa.

  Ne le dis pas !

  –Notre enf…

  –Altesse !

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