Survie

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Les deux garçons s’étaient retranchés dans un abri fait de bois et de vieux morceaux de tôle trouée. Ils avaient comblé les espaces trop grands avec ce qu’ils avaient sous la main. Puis ils avaient recouvert le tout de feuilles, de branchages, de mousse. C’était leur première cabane construite de A à Z par eux même. Le métal avait été une aubaine, malgré ses pointes rouillées et son état déplorable. Une fine poussière oxydée leur tombait de temps en temps dessus, avec l’eau qui traversaient les couches par gouttes régulières, parsemées à travers le toit de fortune.

« J’arrive pas à dormir avec tout ce bruit. Comment est-ce qu’il veut qu’on dorme comme ça ? »

Celui qui avait parlé était blond. Il avait des boutons sur le visage. À 13 ans, c’était normal. Le cache-oeil qui masquait le trou béant et une cicatrice impressionnante, en revanche, c’était plus rare. Ses cheveux mi-longs, humides et noircis de terre formaient des queues de rat et tombaient directement sur le sol. Ils n’avaient aucun couchage, pour l’instant. Lorsqu’il arrêterait de pleuvoir, ou quand il ferait jour, ils retourneraient dehors. L’un chasserait de quoi manger, l’autre s’occuperait d’aménager l’intérieur de la cabane. Ils allaient y passer un mois, après tout. Leur corps ne supporterait pas de dormir à même le sol froid plus de quelques nuits.

« Matti !

— Merde Xâv ! grogna la voix de son ami à côté de lui. Je dormais moi ! »

Il roula sur le côté avec un grognement rauque. Ses cheveux bruns, presque noirs, mi-longs eux aussi, puisque c’était la mode chez les adolescents, tombèrent devant son visage. Il passa la main dedans et les tira vers l’arrière pour voir l’insomniaque. Il y avait une petite bougie qui brulait entre eux deux. Protégée par un enchevêtrement de choses trouvées dehors. Ils savaient que la chandelle se consumerait dans un interval précis. Cela leur permettait de garder la notion du temps dans l’obscurité. Ils en avaient emporté exactement le nombre qui correspondait aux nuits à traverser dans ce stage de survie.

Pas très bien réveillé, le garçon se redressa sur le coude pour mieux voir le borgne.

« Va falloir que tu t’y fasses. On est dans une région où il pleut beaucoup.

— Pour des premières vacances avec le Maître, sérieusement, je ne pensais pas que ça serait si dur.

— On ira voir la mer, après tout ça.

— Ouais... »

Ils eurent le même sourire. La mer. Ils avaient déjà eu l’occasion d’y aller. Peu souvent, mais c’était plus que la majorité des Fédérés. Mais jamais ensemble. Jamais avec Maître Alix. Un silence plana dans l’abri. Xâvier ferma l’oeil et essaya de respirer doucement. On entendait que le tumulte du vent et de la pluie. Les sifflements de l’air qui s’engouffre entre deux branches. Quelques froissements légers, un lapin, ou une autre créature tout aussi terrifiante, qui évoluaient en forêt sans se soucier de l’eau qui tombait. Mattéo, avec un sourire aux lèvres, commençait à se rendormir. Un arbre craqua au loin, entrainant avec lui une multitude de bruits d’animaux. Le blond sursauta dans un cri de rage.

« Non. Je ne peux définitivement pas dormir comme ça. Le Maître est f...

— Chuuut ! s’exclama le brun en se redressant brusquement. Tu sais bien qu’on n’est pas seul. Il observe. Quelque part. Alors ta gueule ou ça sera pire ! »

Ils restèrent immobiles plusieurs secondes. Un rugissement retentit au loin, comme un avertissement. Un son qui les fit tous les deux frissonner, une peur primale au ventre. Mais ils ne risquaient rien. Ils le savaient.

Mattéo lâcha son compère et se mit en tailleur face à lui. Il attrapa un morceau de bois bien plat qu’il avait trouvé joli dans la journée et le retourna. Avec son couteau, il traça le début d’un quadrillage, en silence. Xâvier s’était assis comme lui et l’observait sans rien dire. Absorbé par la régularité du geste et du trait, le brun lui laissa la planche sommaire dans une main et la lame dans l’autre pour qu’il termine, puis il s’extirpa à tâtons de leur refuge.

À peine sorti, debout devant la cabane, il se prit un long filet d’eau sur la nuque. Il eut la désagréable sensation du liquide coulant le long de sa colonne vertébrale. C’était froide. Il se décala pour éviter le flux continu qui tombait de leur toit. La bruine valait toujours mieux que la douche de la gouttière. La seule lueur qui perçait l’obscurité poisseuse de la forêt provenait de la lumière tremblotante de leur chandelle. Mais avec ses yeux habitués au noir, il pouvait distinguer quelques formes. L’arbre, par exemple, au pied duquel ils avaient déposé plusieurs de leurs trouvailles la veille. Il ramassa un long morceau de bois et une poignée de cailloux. Il était déjà trempé, mais ça ne semblait pas l’inquiéter le moins du monde.

Il rentra dans l’abri et s’ébouera comme un chien mouillé pendant que Xâvier protégeait la bougie.

« Qu’est-ce que tu fais ?

— J’ai ramené de quoi faire des pions.

— Pour jouer aux échecs ? Ça va nous prendre toute la nuit de faire les pions !

— On va jouer aux dames. Et demain, ou dans les jours après, on fera les pions d’échec. T’auras qu’à les tailler. T’es meilleur que moi pour ça. Donne-moi le couteau et prends-toi vingt cailloux. »

Il avait vidé ses poches tout en parlant. Le bois dans la main gauche il attrapa l’outil dans la droite. Les dents étaient bien acérées, la lame coupante. Il ne mit qu’un quart d’heure à débiter vingt petites rondelles, pour les pions. Xâvier gratta une case sur deux de la grille. Quelques minutes plus tard, ils avaient un jeu de dame artisanale.

« C’est vraiment pas le jeu que je préfère... grogna le blond pour le plaisir de se plaindre.

— Eh bien, on a qu’à se donner des gages. Si tu perds sur celle-ci, tu mangeras ma part de pudding quand le Maître fait du pudding, et inversement.

— Deal. » Répondit le borgne en fédéral.

Les deux garçons se serrèrent la main pour sceller leur accord et entamèrent leur première partie. La première de nombreuses nuits blanches.

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