Le pas suivant

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Jestak respirait fort. La pente était plus raide que ce qu’elle avait imaginé. Le chemin était peu praticable, elle calait sa marche sur le rythme de son souffle. L’air s’engouffrait dans sa gorge, gonflait ses poumons, sifflait : un pas. Ses tissus se contractaient, expiraient le flux : le pas suivant.

Le nez sur ses grosses chaussures, elle regardait à deux ou trois mètres devant elle, pas plus. La pierraille laissait des rayures claires sur le cuir brut parsemé d’une fine poussière ocre. Un brin de verdure, une petite plante recroquevillée sur elle-même pour protéger un éclat de mauve, vif. Le bord escarpé du passage, un virage, encore un. Il ne lui restait que quelques heures de marche. Un virage, encore un. Un caillou poussé par les crampons de ses galoches fit un plongeon dans le vide, ricocha contre plus grand que lui et entraina le sentier dans un modeste éboulement. Le tonnerre de la chute la fit sursauter, son pied ripa, elle glissa, se raccrocha à la paroi, à sa gauche et enfin, releva la tête.

« Wow ! »

Sous ses yeux, en contre bas, il y avait la capitale qu’elle avait quittée au point du jour. La ville en elle-même ressemblait à toutes les autres, enchevêtrement de béton, d’acier, de verre et de vert. Les arbres, ici comme ailleurs, avaient repris leur droit sur l’urbanisme aseptisé de la cité. On devinait ici et là des vestiges d’anciennes autoroutes, à flanc de montagne.

L’herbe courrait dans les rues, le lierre escaladait les structures qui défiaient toujours le ciel et l’apesanteur, même après des siècles d’abandon. Spectacle commun, mais ce qui le rendait poignant c’était le lac.

Les flots, tout le long des rives et jusqu’à des kilomètres du bord, étaient d’une profonde couleur ambre. L’acide avait rongé les berges, le port de plaisance dont les bateaux avaient été dévorés il y a fort longtemps ressemblait à un bijou en or fin. Les quais, couverts de souffre, sertissaient le liquide bakélite d’un savant entrelacs de lignes sculptées par le vent. Vers le centre du Léman, l’acide draguait l’eau bleue pour former de larges volutes que les courants faisaient danser, ombres jaunes sur une toile de turquoise.

Autrefois, le lac avait été bleu. Il servait à la pêche, aux sports d’eau, aux transports. Des plages avaient été aménagées sur plusieurs berges. Et la montagne, juste à côté, avait été déboisée pour permettre de la recouvrir de neige et skier été comme hiver. Il régnait alors dans la région frontalière une activité incessante. Mais tout cela, aucune créature vivant actuellement l’avait connu. L’agitation de cette humanité s’était éteinte avec les famines et les guerres civiles, deux cent cinquante ans plus tôt, à cause des Cataclysmes.

Jestak était très loin de penser à tout cela pour l’instant. La femme, le sourire aux lèvres, s’assit, les pieds calés sur les saillies de la paroi en dessous d’elle. Le temps de reprendre son souffle suffirait à ce qu’elle s’enivre du balai lymphatique qui s’offrait à son regard. Il y avait dans le mouvement extasié de sa bouche la satisfaction dérisoire de penser que peu d’humains contempleraient un jour cette merveille. Affronter les Alpes, ses pentes, ses neiges et ses cols, peu s’y risquaient, désormais.

« Jestak ! »

Elle releva la tête vers son nom et aperçut Malaka, à une cinquantaine de mètres de dénivelé au-dessus d’elle. Peut-être avait-elle finalement mésestimé le chemin parcouru. Peut-être avait-il finalement décidé de rapprocher leur campement. C’était possible. Les sentiers qu’elle avait suivis à l’aller étaient bien plus praticables que ce qu’ils avaient imaginé. Elle les avait laissés trois jours. Un demi pour descendre, un et demi pour explorer le complexe scientifique et presque la journée pour quitter la vallée.

« Belle vue, hein ? répondit-elle, tête en arrière pour lui offrir un sourire en demi-lune.

— Tu montes nous rejoindre ?

— J’arrive ! »

Ce qu’elle aurait mis une heure à grimper au rythme de son souffle, elle l’expédia en moitié moins de temps. Arrivée sous la corniche, elle envoya son sac à dos au-dessus d’elle avant de se hisser à leur niveau. Malaka lui saisit le bras et la tira vers lui. L’enlaça, l’embrassa. Et ils rirent, ivres de se retrouver, et ivres du spectacle grandiose que seuls leurs yeux, à des kilomètres, contemplaient.

« Jestak ! s’écria la gamine qui dévala la pente douce vers sa mère et le vide pour se jeter dans ses bras.

— Faï. » souffla la femme en refermant son étreinte autour de son enfant, heureuse de ces retrouvailles sur les toits du monde connu.

Il ne leur fallut qu’une dizaine de minutes pour plier le campement sommaire que Malaka avait établi, à l’ombre d’un promontoire rocheux, à l’abri du vent. Faï, à quatre ans, ne portait pas grand-chose, mais courrait, petit chamois infatigable, devant, derrière, au-dessus de ses parents. Ils avaient depuis longtemps cessé d’avoir peur pour elle. Sur la rocaille, elle avançait à l’instinct. Lorsqu’elle en avait marre de gambader à fleur de précipice, elle revenait. Sa mère la hissait contre sa hanche et la famille marchait moins vite. Cela avait peu d’importance, ils n’étaient pas pressés.

« Tu as trouvé des trucs intéressants en bas ? » demanda Malaka.

Il suivait l’enfant évoluer quelques mètres devant eux. Il portait la tente, les fins matelas en laine, le réchaud et son matériel de peintre. Jestak avait leurs vêtements, les provisions et tout le fatras qu’elle avait rapporté de son expédition. Ils avaient laissé le poney dans la vallée précédente. Il y avait là bas un petit village où ils avaient passé quelques jours. Leur marche allait les y ramener.

« Ouaip » répondit-elle en faisant tinter le métal récupéré dans sa besace. Des composants. Beaucoup de machine dans le labo. La bibliothèque et les archives ont brûlé, mais j’ai trouvé certains postes protégés. C’était une sacrée installation là dessous.

« T’as réussi à reconnecter les ordinateurs ?

— Non, leur réseau était HS, mais j’ai ça… »

Elle sortit un petit porte clés de sa poche et elle agita les cinq fines tablettes aux allures de granite qu’elle fit s’entrechoquer entre elles. Des réserves de cellules qui conservaient des exaoctets de données.

« Des bases de données. Ils bossaient sur du quantique, entre autres trucs amusants. Trois tablettes pour les Yasards, une demi pour moi. Le reste… ça devrait bien se revendre. »

Malaka rit et applaudit, enthousiaste. Sa voix se répercuta sur les flancs de la montagne et Faï rit à son tour, juchée sur un rocher, les mains en entonnoir, pour faire de l’écho.

« On devrait avancer, au labo, avec ça, » poursuivit Jestak avec un petit sourire.

L’homme s’arrêta net, incrédule :

« Ça veut dire qu’on prend le chemin du retour ça ?

— J’en ai bien peur » répondit-elle, radieuse, en avançant.

Il se remit en marche, gagna son niveau et passa une main sur sa hanche et ils marchèrent ainsi, côte à côte. En descente, ça n’avait rien de pratique, mais ils s’en moquaient. C’était une bonne nouvelle, leur errance durait depuis plus d’un an. Malaka avait des carnets pleins de couleurs des paysages qu’ils avaient traversés. Sa mission à elle était de chasser les connaissances perdues, son travail à lui c’était de capturer ce qu’aucun de ses contemporains ne pourrait jamais voir. La lumière, le vivant, là où il y a des siècles, ils avaient semé la mort. L’un comme l’autre œuvrait pour la Confiance, une organisation dédiée à la diffusion d’un climat optimiste envers l’humanité. C’était la raison de leur longue marche vers le Nord-Ouest. Ce soir-là, quand la petite se fut endormie, lovée dans son hamac garni de lin, ils firent l’amour, pour fêter ça.

La journée et la suivante ne furent qu’une succession de pas vers le zénith. Se lever, manger, plier le camp, marcher, trouver un endroit pour que Faï puisse faire la sieste et repartir, en montée, en descente, dans le cours à sec d’une source… Il n’y avait qu’eux pour braver la magie minérale des défilés qu’ils parcouraient.

À la fin du troisième jour, la pénombre, précoce à cette altitude, leur tomba dessus plus tôt qu’ils ne l’avaient escompté et elle s’accompagna d’une pluie fine qui les innonda en un temps record. S’ils n’avaient pas aperçu, en contre bas, les lumières de la bourgade où ils devaient faire étape, ils auraient dressé la tente dès les premiers signes de mauvais temps. Mais ils avaient hâte de retrouver un peu de confort et Faï, surexcitée, les pressait de se dépêcher. Comment une enfant pouvait-elle, de ses frêles et petites jambes, distancer aussi facilement deux adultes pourtant en très bonne condition physique ?

Finalement, ils passèrent le seuil du préau des Communs, au centre du village. Enfin au sec, Jestak laissa tomber son chargement sur le sol avec un soupir satisfait. Elle défit la tresse de ses longs cheveux détrempés pour les débarrasser de l’eau qui les alourdissait, elle retira son vêtement de pluie. Malaka l’observait, à l’orée du cercle de lumière tremblotante qu’émettait la lanterne des Communs, seul, mais indispensable éclairage public du bourg. Il se régalait de tous ses mouvements et se disait que, ce soir aussi, il fêterait bien cela. La fin de leur marche. Il savait qu’à l’intérieur du bâtiment ils trouveraient des lits secs, de quoi se restaurer. L’installation auto mécanique s’assurait que l’accueil de tous les voyageurs soit agréable. D’autre part, on attendait leur retour. Faï s’était déjà engouffrée dans l’ouverture, à la recherche des gosses du village avec qui elle avait sympathisé. Elle revint, sur la pointe des pieds, et passa la tête dans l’embrasure de la porte :

«Maman, y’a des messieurdames qui te cherchent… »

Jestak fronça le nez, intriguée. Malaka et elle entrèrent pour se retrouver face à un homme et deux femmes installés à l’imposante table à manger. L’une des deux se leva et vint à leur rencontre.

« Jestak Kahina ?

— C’est moi. » répondit l’intéressée. Mais elle n’observait déjà plus son interlocutrice, car toute son attention s’était portée sur l’homme. Un géant à la peau très noire qui lui rendit son regard accompagné d’un sourire blanc que seul le contraste entre sa pigmentation et sa dentition rendait possible. Il se redressa à son tour, lui tendit une main amicale. Elle n’avait pas besoin qu’il se présente pour savoir ce qu’il était. Son vêtement, un pantalon en lin brut sous une robe cérémoniale en soie claire, parlait pour lui.

« Je suis Herslay Bramm-Ha, madame, et je suis honoré de vous annoncer que le sort vous a désigné comme mon successeur Yasard à l’assemblée Quintal d’Égée. »

*

« Yasard à l’assemblée Quintal d’Égée » répéta Malaka, beaucoup plus tard, alors qu’ils étaient couchés l’un contre l’autre. Elle, blottie au creux de son épaule, lui, les bras passés derrière la nuque. Le Yasard, le représentant d’une région, était désigné par tirage au sort. Ils avaient discuté toute la soirée avec la délégation. Ils avaient quelque peu peiné à trouver leur trace. Jestak avait trois mois pour prendre sa décision. Dès le lendemain, ils harnacheraient le poney et ils repartiraient, avec eux, vers la mer. Une barge les y attendait. Même si elle refusait, ils ne pouvaient pas négliger l’énorme gain de temps que leur permettrait ce moyen de transport. Malaka insista :

« Tu vas accepter ?

— J’ai trois mois pour me décider… soupira la femme. Je vais suivre Herslay dans ses fonctions, voir si ça peut fonctionner… puis j’aviserais… »

Il sourit à demi. Une chance comme celle-ci, ça ne se refusait pas. Ça allait les éloigner l’un de l’autre. Ce serait dur, pour lui, pour Faï et pour elle, mais il croyait en elle et il était persuadé que Jestak ferait une excellente dirigeante. Il conclut, d’une voix pâteuse de sommeil :

« Dans tous les cas, demain, on se remet en marche. »

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