I

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La première chose que j’ai faite en me réveillant c’est vomir. Ça tombait bien j’étais déjà dans les chiottes. J’avais dû m’écrouler là, me servant de la cuvette tachetée de pisse sèche comme oreiller. J’aurais pas su dire depuis combien de temps ça durait. Hier, et une éternité.

J’étais à sec, vidé. Moi, l’écrivain génial il y a encore un an, jeune auteur le plus prolifique et incisif de sa génération, moi, qui avait réussi le miracle de réconcilier les jeunes à la littérature, foutant un coup de pied dans le cul de cette vieille dame rigide, agonisante et pédante, moi l’auteur adapté au cinéma, qui s’était envoyé en l’air avec la jeune héroïne de son scénar, moi, j’étais à sec. J’arrivais plus à écrire une ligne depuis des mois. Même pas un petit poème minable qui sonne un peu gnangnan, une petite chanson à quatre balles qu’un quelconque groupe de R’n’B à la con aurait pu chanter, non, rien, pas même le début d’une esquisse de premier jet.

Pourtant ça n’avait rien de bien compliqué d’écrire, enfin pas pour moi. J’avais ce truc il parait. Je déversais mes tripes de façon quasi obstinée, trois mille mots par jour minimum, pianotés frénétiquement sur le clavier, et j’envoyais le tout dès le premier jet. Mon éditeur trouvait ça génial à chaque fois. En trois ans j’ai publié 3 romans, 2 recueils de nouvelles et un de poèmes. Chaque bouquin a été la meilleure vente de sa catégorie, j’ai reçu je ne sais plus combien de prix littéraires, j’étais le nouveau phénomène, le génie maléfique qui avait tout compris, on n’avait pas vu ça depuis Céline. On me détestait ou on m’adorait, mais aucun de mes textes ne laissait indifférent, jamais. L’écrivain aussi célèbre qu’une rock star, un vrai conte américain !

Le pire dans tout ça c’est que j’en avais rien à foutre de la notoriété. Bon, je vais pas cracher dans la soupe, c’était cool, mais ça sonnait pas vrai. Le cinéma, les interviews, les plateaux télé, ouais, ça va bien un peu, mais faut pas déconner. L’avantage c’est qu’au moins je pouvais parler littérature à une heure où les gens sont normalement nourris avec de la bonne vieille soupe cérébrale à l’ancienne. Ça, c’était le bon truc. Le mauvais c’est que chaque fois que j’ouvrais ma gueule, un autre écrivain me collait un procès. Comme si c’était ma faute s’ils étaient mauvais. Si en plus je m’amusais à expliquer pourquoi, là, c’était dommages et intérêts, direct. On a le droit de vendre aux gens de la merde mais on n’a pas le droit de la leur montrer.

Mais on s’en branle de tout ça, c’est le passé. Peu importe ce que l’on a vécu ou pas, l’important, c’est l’endroit où l’on est. Moi j’étais la tronche dans les chiottes, gerbant des relents de pisse, d’ego et de génie envolé. J’arrivais plus à noircir une page, et ça, ça me faisait flipper. J’avais BESOIN de ça, si toute mon inspiration restait coincée dans mes tripes, ça allait me tuer. Je suis du genre à me ronger.

Après avoir craché les derniers morceaux de glaires bileuses qui s’étaient planquées derrière mes molaires, j’ai essuyé mes lèvres d’un revers de main et suis sorti des cabinets.

L’appartement était encore plus en bordel et sale que mes neurones. J’ai compris pourquoi j’avais dormi dans les chiottes, c’était peut-être l’endroit le plus propre ! Se frayer un chemin vers la salle de bains n’a pas été chose facile mais j’y suis arrivé. Évitant scrupuleusement le reflet du miroir, je me suis préoccupé de rincer mon visage à l’eau chlorée et fraîche du robinet. Oh ! Grand Marabout de la Cuite, fais en sorte je les vapeurs alcoolisées sillonnant mes neurones se fassent capturer et emporter par cette eau clair et Divine ! Tel est mon souhait. Pas exaucé ! Dernière solution au problème, en remettre une couche. Tout le monde sait que se refoutre de l’éthanol dans le gosier fait diminuer la gueule de bois. Me demandez pas pourquoi mais c’est vrai. Bien évidemment toutes les bouteilles étaient vides. Un champ de bataille alcoolisé ! Des milliers de cadavres de verres multicolores jonchaient le sol de mon appartement, victimes et témoins mutilés d’un cintré mental dont le seul et unique talent qui lui restait était celui de se beurrer ! J’ai maté la fenêtre. Ciel bleu et éclairé. J’aurais pas su dire l’heure, ni quel jour on était… Peut-être l’année ? Ok, bon ben il restait chez Charlie.

J’avais à peine passé la porte d’entrée. Cette tête de muqueuse desséchée me sauta dessus avant même que j’atteigne le comptoir pour y exposer mon crâne endolori.

- Hey ! Voilà le connard le plus génial que la terre ait porté. T’as plus rien à boire chez toi ?

- Ta sale gueule me manquait Charlie. Toujours aussi pourri ton bar, ça m’étonne que l’inspection des décorations de mauvais goût ne l’ait pas encore fermé !

- Putain, tu sais que tu deviens de plus en plus mauvais ?

- Ouais, je sais. Tu vois, même mon talent génétique pour les vannes dépérit ! Whisky s’te plaît.

- Toujours pas réussi à écrire ?

- Que dalle, même ta tronche de pain sucé démoulé trop chaud arrive pas à me filer des idées… C’est dire !

- Hey ! Si on faisait le plan que je t’ai dit, tu sais pour mon histoire, on la publie sous ton nom et on partage les bénéfices fifty-fifty.

- Je suis peut-être en manque d’inspiration mais il n’est pas question que je vende mon âme Charlie. T’as qu’à refiler ton papier cul imprimé à Marc Levy.

On a continué encore un peu le jeu de ping-pong verbal et c’est alors que je l’ai remarqué. En fait je crois que j’avais pas levé ma tête du comptoir jusque-là. Comment vous décrire un truc pareil ? Tu peux pas. C’est le genre de vision où les mots font défaut. Tandis que ses doigts fins et délicats caressaient tranquilles le verre lisse et transpirant d’un whisky coca - comment ne pas fondre entre ses doigts là ? – ses yeux, eux, étaient tout entiers rivés sur moi. Elle affichait un demi-sourire amusé. Je l’ai bloqué. Et il s’est passé « ce truc », électrique et fulgurant.

- C’est quoi qui vous fait marrer ?

- Vous. Dans le genre réplique grasse et provocante, on fait difficilement mieux.

- C’est vrai, c’est tout à fait mon style. J’aime enrober mes phrases de gras, ça les rend plus fluides et originales.

- Et ça rend le personnage plus intrigant. Vous faites quoi comme métier ?

- On en est déjà à cette partie chiante de la discussion ? Si on se présentait ? Marc Selkis, ex-écrivain, futur nettoyeur de chiotte et connard invétéré. Et vous c’est ?

- Julie.

- Charmé Julie. Et très excité !

- On se calme poulet ! Écrivain alors, c’est ça ton métier ?

- Ouah on passe déjà la frontière du tutoiement ! Cette proximité verbale soudaine me fait vraiment vibrer ! Ex-écrivain. J’ai plus écrit un truc potable depuis des mois.

- Pourquoi ?

- Ben il faut croire que les muses m’ont lâché, c’est des sales garces volatiles ces trucs-là.

Julie s’est mordillée la lèvre, esquissant un demi-sourire qui aurait fait s’immoler par le feu un seau d’eau glacée. Ses yeux clairs et ardents brillaient.

- Peut-être que je pourrais les stimuler…

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