Prologue

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Ce long silence et le bruit du fer rouge contre le sol. Ce corps à l’agonie qui s’écroule sur le carrelage. Ces images que j’avais maintes et maintes fois essayé d’effacer de ma mémoire, sans succès. J’en étais responsable, elles étaient ancrées au plus profond de ma tête, de mon cœur et de mon âme. Elles rongeaient mon esprit un peu plus chaque jour, offrant mon cerveau à des crises de pure folie. Mon corps était dans l’eau et la mort n’attendait que cet instant, l’instant où je plongerai totalement pour me prendre dans ses bras. Moi aussi j’attendais sa venue, elle avait rendu visite à ma famille à deux reprises, m’ignorant toujours au passage. Non, elle, elle attendait sagement son appel pendant que la vie me torturait et me tuait à petit feu. La vie, ce cadeau empoisonné… Elle m’avait rendue morte-vivante, je n’étais plus que l’ombre de moi-même une chose contrôlée par une autre et qui subissait les aléas de sa maladie.


— C’est bien ce que vous m’aviez raconté à notre dernier rendez-vous, Callie ? M’interrogea madame Jones comme à son habitude. Elle me demandait cela à chaque début de nos rendez-vous.


— Ça fait depuis le début de nos séances que je vous raconte la même chose… Ah, non. Au début je disais que j’étais perdue, que je ne comprenais pas pourquoi j’étais là et que je voulais revoir mes parents. Puis j’ai fini par comprendre que je n’avais plus de mère et que mon père avait décidé de renier mon existence.


Elle nota encore mes paroles sur son carnet. Toujours la même chose, j’avais l’impression d’être dans une boucle infernale d’ennui. Tous les mois j’allais voir les médecins qui ne savaient pas encore bien ce que j’avais puis je me retrouvais sur ce divan en cuir noir, à parler à ma psy en regardant la lumière de la lampe qui me brûlait les yeux en espérant que ça me tue.


— Pourquoi je continue de venir ici, ça ne me sert à rien, ce n’est pas en me confessant que je vais être moins…


— Moins sous l’emprise de ce que vous appelez la chose ? Continua-t-elle. Vous savez Callie, vous ne venez me parler que depuis six mois et vous n’êtes arrivée au centre que depuis huit mois, il vous faudra du temps pour guérir psychologiquement de tous les évènements qui vous sont arrivés.


— Je ne pourrais jamais guérir, parce que même si ce n’est plus là, cela restera toujours ici, répondais-je en désignant ma tête puis mon cœur.


Je tournai silencieusement ma tête sur le côté, pour ne plus la voir. Non, ces images, il n’y aura que la mort qui pourra les effacer. J’attendais qu’elle vienne, oui j’attendais qu’elle vienne et qu’elle me prenne…


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Ce mal sévit avec outrance

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S'efforce d'avoir la mainmise
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Et qu'il dirige sans faiblesse
Aucun pouvoir il ne partage
En les tenant toujours en laisse

Rien ne se fait sans son accord
Il crée ses lois ses règlements
Jamais il n'admet avoir tort
Seul à croire en ses boniments

Il s'accroche à ses certitudes
Car l'essentiel est d'être fort
Quelles que soient ses inaptitudes
Il n'a pas le moindre remords

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Conduit à des aberrations
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Le 7 avril 2020
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Vieuxtemps
Challenge d'écriture mère-fille inspiré des œuvres de Mary Pope Osborne.
Davantage d'informations dans le chapitre "règles du jeu"!
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Jusqu’à ce jour, la mort a été pour moi une notion abstraite : ma mère a toujours su entretenir un savant mensonge pour me préserver de la douleur du deuil.
Dans son univers, on ne mourait tout simplement pas, et moi, je ne demandais qu’à croire aux histoires si belles et si poétiques qu’elle brodait avec tant de douceur.
Par exemple, quand j’avais neuf ans, notre bon vieux chat Fifou est tombé du toit, c’est comme ça, il a glissé sur j’sais pas quoi et patatras, comme chante Renaud. Il avait l’air salement amoché et ne bougeait plus. Aussitôt, ma mère m’a souri et réconforté. «Ce n’est rien, mon Petit Pierre, juste un petit bobo» . Elle l’a pris au creux de ses bras, l’a disposé soigneusement dans sa boîte de transport et l’a emmené en voiture. Au retour, elle m’a annoncé avec un grand sourire que tout allait bien, qu’elle l’avait laissé à l’hôpital des chats pour qu’il se fasse soigner. Ne recevant aucune nouvelle, j’ai fini par m’inquiéter, mais trois mois plus tard, elle est revenue avec un petit chaton tout mignon dans les bras. Elle avait anticipé mes questions et m’a raconté ceci, sur le ton de la confidence : notre vieux Fifou est tombé amoureux d’une infirmière (une petite chatte rousse aux yeux verts) à l’hôpital des chats, et ils sont partis s’installer ensemble, très loin de chez nous, trop loin pour qu’on puisse lui rendre visite. Et comme il ne voulait pas me faire de peine, il m’avait offert un de ses petits - l’aîné, le plus beau. J’avais adopté immédiatement le fils de Fifou, et je ne m’étais plus posé de questions.
Une autre fois, nous avions été réveillés par un appel au milieu de la nuit. Maman avait décroché, bredouillé quelques mots. Comme elle semblait triste, je lui avais demandé ce qui n’allait pas. Elle avait immédiatement séché ses larmes, puis avait éclaté de rire: «Mais non, mon petit Pierre, je ne suis pas triste, mais heureuse et fière, je pleure de joie ! Ton papy a été sélectionné pour devenir spationaute, c’était son rêve quand il était enfant. Il part dès ce soir dans une grande expédition spatiale pour coloniser Mars ! Il devrait revenir d’ici une cinquantaine d’années, il nous ramènera des diamants rouges de là-bas». Je m’étais dit que Papy était peut-être un peu vieux pour aller dans l’espace, mais tous les soirs pendant des mois, j’avais quand même regardé le ciel avec Maman pour admirer mon Papy le Martien tout là-haut dans les étoiles.
Pour sa propre mort, Maman est allée vraiment loin dans le mensonge. J’avais 25 ans. Elle est venue me voir dans ma chambre et a demandé à me parler. Elle m’a exposé son grand projet de voyage au Tibet, m’a expliqué qu’elle s’était rasé la tête car là où elle allait, les gens n’avaient pas de cheveux et qu’il fallait faire comme eux pour s’intégrer. C’était le voyage de sa vie, il fallait absolument qu’elle y aille. Elle m’a laissé tout ce qu’elle avait, m’a assuré qu’elle m’enverrait des nouvelles, et qu’elle reviendrait quand elle aurait fini, d’ici une soixantaine d’années. Jusqu’à maintenant, j’ai reçu des emails de sa part, tous les jours. Elle me raconte sa vie là-bas, dans les moindres détails. Je suis certain qu’ils arriveront dans ma boîte pendant encore quarante ans, alors même que je serai au fond d’un cercueil. J'ai bien compté, au bas mot ça fera six mille mails. J'ignore comment elle s'y est pris.
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Aujourd’hui, c’est la première fois que je suis véritablement confronté à la mort. Et comble de l'ironie, il s'agit de ma propre mort. Un foutu cancer m’a terrassé, à quarante ans, et je suis au bout de la souffrance.
Aujourd’hui, je réalise que je vais quitter ce monde, laisser les miens derrière moi, laisser ma vie et tout ce que j’ai construit.
Aujourd’hui, la mort est devenue concrète.
Je serre dans ma main décharnée la petite menotte de ma fille Marion qui me regarde en pleurant. Elle porte un tee-shirt sur lequel est imprimé une photo de nous trois, prise lors des dernières vacances à la mer, alors que le crabe ne s’était pas encore invité dans notre vie. Je ne lui ai pas menti sur mon sort, elle comprend très bien ce qui va se passer, elle est prête à me voir partir. Sa mère, l’amour de ma vie, reste à mes côtés et me regarde tendrement, essayant de retenir ses larmes dans ses grands yeux émeraude. Je vais partir paisiblement, heureux, elles auront une belle vie toute les deux, une belle vie sans moi. Un dernier je t’aime, un dernier adieu, je ferme les yeux, je ne souffre plus.
«Alors, c’était comment ?» fait une voix familière.
J’ouvre les yeux. J’ai un peu mal au crâne, ma tête me tourne, je sens de fortes pulsations sous mes tempes. Je suis assis dans un grand canapé mou et usé. L’atmosphère est enfumée, je ne distingue pas grand chose. Sur la table devant moi, des verres remplis de boissons phosphorescentes, infrableues, protomagenta et épijaune. Une petite soucoupe en kératonite, aussi, avec des champignons séchés dedans.
J’essaie de faire le tri dans ma tête. Que fais-je ici, au juste ? Déjà, je sais que je ne m’appelle pas Pierre… que je ne suis pas mort d’un cancer… Oui, c’est ça, je suis Ra’Goah, j’habite sur la planète B612, et je reviens d’un trip sous champignons hallucinogènes. C’était sacrément intense, tellement réaliste, j’en suis encore tout secoué. Tout ceci était-il vrai, ou n’était-ce que le pur produit de la drogue ? La petite Marion, dix ans, sa petite bouille et ses grands yeux, ses éclats de rire, sa candeur, sa gentillesse... Et puis Sophie, ma femme pendant dix ans, nos moments de complicité, d’amour, sans aucune tache, une harmonie parfaite. Une vie pleine de douceur, ah… que c’était bon...que de belles années gorgées de souvenirs...
«Alors, c’était comment ?», insiste la voix.
Je me relève, frotte mes trois yeux. Autour de moi, sept triplets d’yeux me fixent avec intérêt. Je reconnais ce grand dadais de Va’rdoa, avec ses tentacules violettes et son air ahuri, c’est lui qui m’a adressé la parole. B’hizd aussi, la seule femelle de notre groupe d’amis, si sexy dans sa combinaison haptique dévoilant ses jolies formes callipyges. À côté de moi, R’hitd, le plus jeune d’entre nous, semble complètement ailleurs, penché en arrière, le regard perdu dans le vide et la bouche ouverte. Il n’est pas encore sorti de son trip. En ce moment, il est encore dans sa vie d’humain...
D’une voix pâteuse, je réponds sans conviction.
«Eh bien, je n’ai pas grand chose à dire. C’était agréable. Beau et triste à la fois. Je serais bien resté plus longtemps là-bas.»
Mes amis semblent déçus. C’est tout ? fait Va’rdoa. Oui, c’est tout. C’était une expérience intime, je n’ai pas vraiment envie de la partager avec vous, là, maintenant. Oh, le rabat-joie !
Un murmure réprobateur parcourt le groupe.
Va’rdoa insiste. Moi, lors de mon dernier trip, j’ai fait des miracles et j’ai fédéré les gens autour d’une idéologie, j’ai créé une religion de paix. D’accord, je suis mort assez jeune et assez violemment, mais tout de même, c’était vachement enrichissant ! Au moins, ça, tu peux pas avoir fait pire que D’houzd. Il a passé une vie misérable à mendier sur les chemins, il a fini par crever lors d’un hiver trop froid et son cadavre a dû être bouffé par des loups. Un bad trip, quoi.
D’houzd fait la moue, et tente de se défendre. Ouais mais faut dire que j’avais été abandonné dès la naissance, ça aide pas non plus. Et puis, c’est quand même moins la lose que B’Hizd et Tou’he qui se sont rendus compte après leur trip qu’ils ont passé leur vie d’humains ensemble, comme mari et femme !
B’hizd se renfrogne, et nous rions de bon cœur.
Au même moment, le corps de R’hitd est pris de soubresauts. Il est en train de revenir, il est en pleine descente. Il hoquette, crache un peu de sérum protolactique puis ouvre ses yeux luminescents. On le laisse se remettre de ses émotions pendant quelques instants. Soudain, R’hitd se redresse brusquement et émet un rire gras. Oh putain, que c’était bon ! Ah ah, raconte, raconte ! fait D’houzd, avec une impatience non dissimulée. Eh bien j’ai vécu un trip formidable ! J’ai vraiment été un salaud, toute ma vie d’humain, et j’ai aimé ça ! J’ai été le genre d’homme dont l’humanité se souviendra longtemps, j’ai laissé une trace, c’est certain ! Je n’avais aucune limite, j’ai tué, tué, tué encore, et jamais je me suis fait prendre, j’ai fini par mourir de ma belle mort ! Le plus grand serial killer de tous les temps, selon les journaux, le “Monstre aux mille victimes”, ils m’ont appelé ! Sauvage, brutal, sans aucune morale ! Jouissif, les copains ! Ah, mon plus beau coup, c’est quand même d’avoir enlevé une femme qui pleurait la mort de son mari, dans un cimetière. Je l’ai emmenée avec sa petite fille chérie, qui portait un tee-shirt tout mignon avec toute la jolie famille dessus, je les ai séquestrées pour les découper en morceaux, un petit peu chaque jour pour qu’elles souffrent bien ! La fille est morte au bout de deux ans d’humains, et la mère a tenu quatre années, quand même, c’était du grand art de ne pas la tuer trop vite ! Je savais pas que j’aimais autant le sang ! Oh putain, c’était bon !
Il n’en faut pas plus pour que je me rue sur lui avec la rage aux cœurs. Personne ne me retient. Je le frappe, encore et encore, jusqu’à ce que son crâne éclate et libère un liquide céphalico-acide gluant qui me brûle les tentacules.
Je viens de perdre le goût de la vie, en un instant, je ne savais pas que ça pouvait arriver aussi vite. Les deux personnes que j’aimais, qui étaient encore avec moi il y a quelques minutes, qui me tenaient la main et me regardaient avec amour… Et cette souffrance, cet horrible calvaire enduré par ma petite Marion. Je pense à leur visage à toutes les deux, ça me hante au plus profond de moi…
Je retourne chez moi, sans m’assurer que cette ignoble ordure est bien morte.
Cette vie n’a plus aucun sens. Je dois en finir. J’ouvre le tiroir de ma table de nuit, saisis mon blaster à plasma AB-74, le plante contre ma tempe, et tire. Je sens la vie sortir de mon corps, enfin… Me voilà libre. Je ferme les yeux, je ne souffre plus.
«Alors, c’était comment ?», fait une voix familière.
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