Philosophie psychopathique

4 minutes de lecture

Enfin, vous voilà ! Il est temps car l'action est sur le point de commencer. Je vous plante le décor : un haut-fourneau sur un site sidérurgique. L'un des premiers à avoir été construit tout au début de l'ère industrielle. On est loin des modèles actuels plus performants et surtout bien plus grands. En fait, notre haut-fourneau est un liliputien dans l'histoire des cathédrales de feu.

Pénétrons dans la fonderie. Les gueulards contenant la fonte en fusion se trouvent dans la partie supérieure. Sous eux, les creusets défilent l'un derrière l'autre pendus à un rail d'acier. Lorsque l'un de ceux-ci se trouve en position, la cloche du gueulard coulisse et libère le métal en flamme.

Passons aux protagonistes. Il y a d'abord le professionnel. Il passe pour être le meilleur dans sa branche. On sait très peu de choses sur lui, mis à part son pseudonyme : le philosophe.

L'objet du contrat : appelons-le "la cagoule". Il vaut parfois mieux dépersonnifier, cela aide à accepter l'inacceptable. Dès le début de l'action, il se trouve dans une position fort délicate au fond de l'un des creusets destinés à recevoir la fonte, prêt pour la leçon du philosophe.

Voilà, le cadre est posé. Le philosophe a la parole.

— Je me suis souvent demandé, cher ami, s’il valait mieux être indécis ou alors simplement ignorant. Il est vrai que l’indécision a cela d'agaçant qu'elle peut être à la fois source d’espoir ou de désespérance. Parfois les deux sont mêlés, imbriqués, réduits à une simple dualité des contraires : le vrai et le faux, l’abstrait et le concret, le ciel et l’enfer, l’ombre et la lumière, la vie et la mort. Et puis il y a l’ignorance bien sûr. Mais je parle, je parle et vous ne dîtes rien, mon ami. Vous-même, dites-moi, quelle est votre opinion à ce sujet ?

La cagoule dodelina mollement d’avant en arrière, de droite à gauche. Le bruit du froissement du tissu grossier était à peine audible, étouffé par la soufflerie de la forge.

— Je vous sens divisé. A mon sens, l’homme ignorant peut encore agir. Il reste libre de ses choix, influencé il est vrai par ses propres points de vue. Le bien, le mal sont des notions ma foi fort subjectives. Quant à la vie et la mort, indissociables vous en conviendrez, l’ignorance d’un changement proche dans la dualité apparaît bienfaisante et participe d’un pragmatisme, reconnaissons-le, un peu lâche. Vous ne trouvez pas ? Pourtant, dans ce cas précis, il semble qu’être ignorant soit le moindre mal, non ?

Nul bruit ne monta du fond du creuset. La cagoule resta immobile, comme insensible à ce qui se disait là-haut sur le rail d’acier.

— Ce serait une bonne chose que mes propos suscitent en vous un questionnement qui, je l’espère, mettrait un terme à une absence de réaction qui m’inquiète un peu. Mais peut-être est-ce dû à l’incertitude ? Il est vrai que celle-ci engendre souvent l’indécision, terriblement paralysante. Ou alors serait-ce cette chaleur omniprésente, écrasante, qui, en ce lieu infernal, annihile jusqu’au minéral ? Je ne saurais hélas vous donner un avis vraiment pertinent. ma combinaison aluminisée oblitère certains de mes sens. Je vous envie, vous savez ?

Au loin, le cliquetis d’une chaîne de distribution monstrueuse fit trembler la cathédrale de feu. Le rail vibra et, sous lui, les creusets s’ébranlèrent pour se diriger en oscillant doucement vers le gueulard.

— Je dois bien avouer que je suis un peu déçu. J’espérais peut-être sottement que nous puissions construire une communauté d’esprit qui mette en avant la joie du partage, la lumière issue de la discussion et, pourquoi pas, réussir à chasser de nos âmes ce démon redoutable et farouche qu’est l’incertitude.

La cagoule fumait doucement et émettait un son de gorge monocorde qui allait en s’amenuisant. Le creuset terminait sa course brutalement sous la gueule fermée de Moloch, accentuant son oscillement. La cloche du gueulard crissa sinistrement, métal sur métal, prête à livrer sa provende au creuset.

— Il me faudra donc vous délivrer seul de celui-ci. Mais je dois vous mettre en garde contre cet immobilisme dans lequel vous semblez vous complaire. Il peut paraître rassurant de laisser à d’autres l’exercice périlleux de faire un choix qui n’est pas le sien. Vous nourrissez l’illusion d’échapper aux conséquences de la décision et ainsi exonérez votre responsabilité. Je vous en veux un peu pour ce manque de courage mais je vais être bon joueur – il ne sera pas dit que j’abandonnerai un compagnon plongé dans la plus noire des incertitudes. Il me faut vous procurer la lumière qui supprime les doutes et apporte la plus pure des révélations.

Le creuset était à présent immobile – le temps paraissait suspendu – puis la cloche coulissa sur les flancs du haut fourneau du ventre duquel jaillit un flot continu de fonte en fusion. Une langue de flamme emplit le réceptacle d’acier en dégageant des flots de vapeur écarlate qui embrasèrent l’outil sidérurgique d’étoiles incandescentes.

— Mais toute chose ayant une fin, il faut à présent nous quitter. Je pars toutefois satisfait car vous voilà délivré de votre libre-arbitre. Vous savez désormais que de l’ignorance vient toujours la fulgurance de la connaissance. Et quelle fulgurance, mon ami !

Au loin, un creuset rougeoyant s’éloignait sous son rail, illuminant la nuit orange des hauts fourneaux. Une ombre prenait discrètement le chemin inverse, toute empreinte de la certitude d’avoir rempli le contrat avec la perfection habituelle.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 5 versions.

Recommandations

Vous aimez lire Michel Delsarte ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0