2 - Je refuse

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Yahel lui ouvrit la porte arrière du camion.

— Qu’est-ce qui t’arrive encore ?

— Devine ! Erwan m’a virée… avec mon consentement, bien sûr, ajouta-t-elle devant son air surpris. Au moins, je ne suis pas tombée dans les vapes. Mais j’ai dû reprendre trop tôt. Une version traîtresse de la maladie… Je croyais que l’air de la montagne me ferait du bien.

Le soir, alors qu’ils profitaient tous de la douce chaleur de la soirée au coin du feu, ambiance magique entre les paysages torturés, de douces forêts d’épineux cachant des pentes meurtrières, une des coéquipières s’approcha du feu que Tara partageait avec Yahel, Simon, Erwan et Yacine, déposa un sachet de plantes séchées juste devant elle, repartit aussitôt, clin d’œil à l’appui.

— Tiens, ça t’aideras pour les nausées matinales !

— J’ai rien compris, dit doucement Tara, surprise, deux secondes de silence plus tard.

Yahel sursauta.

— Mais oui, mais c’est bien sûr ! Mathilde, je t’adore… Tara, c’est quand la dernière fois que tu as saigné ?

Elle la regarda, ahurie.

— Je comprends encore moins…

— Tes règles, tu les as eues quand la dernière fois ?

— Ah, ça ! Bizarre comme tu dis. Je sais pas ! Je sais plus… Avec ma blessure, ça s'est un peu bousculé.

— Tu ne les as pas eues, depuis ? Tu es sûre ?

— Tu m’expliques le rapport avec une gastro ?

— T’es peut-être pas malade, finalement…

Simon intervint, prononçant doucement les mots, sur le ton de celui qui marche sur des œufs.

— On devrait peut-être faire demi-tour pour que tu te fasses examiner.

— Et puis quoi, encore ? Rentrer ? Pour quoi faire ? Il n’en est pas question. Il est prévu qu’on aille là-bas pour rencontrer cette communauté qui se porte candidate, et le chemin est déjà assez long. Alors on y va.

— Tara, insista Yahel, tu as quoi comme autre symptôme ? T’as eu mal au ventre ? De la diarrhée ?

— Non…

— Réfléchis, alors…

Pour seule réaction, Tara haussa les épaules, se releva sans mot dire, retourna s’allonger dans le camion. Autant pour sa mine renfrognée que pour les sourcils froncés de Yahel la suivant du regard, leurs deux autres compagnons n’intervinrent pas pour la retenir.

Resté silencieux le temps de son départ, Simon observa Yahel un moment, avant de s’exprimer.

— Tu crois vraiment que c’est ça ?

— Je vois pas autre chose. Comme tu dis, elle devrait voir un médic pour en être certaine.

— Pourquoi t’es soucieuse, alors ? C’est pas une bonne nouvelle ? demanda Erwan, se disant qu’il avait bien fait d’observer sans réagir.

Yahel confirma.

— Il y en a pour qui ce n’est pas aussi simple…

Le lendemain, ce furent les vibrations du camion en train de rouler qui la réveillèrent. Elle se redressa d’un coup.

— Bon sang, tu aurais pu me réveiller, râla-t-elle après Yahel qui la regardait en souriant, bien tranquillement assise dans le canapé.

Cette dernière garda son sourire quand, dans la foulée, elle la vit choper la bassine.

— Tiens, lui dit-elle en déposant un thermos devant son nez lorsque la crise se calma, bois-en par petites gorgées. Après, c’est deux tasses par jour, une le matin et une le soir.

Tara se redressa, resta sur son duvet, les jambes couvertes.

— Bon, tu m’expliques ? demanda-t-elle après avoir repris son souffle.

— À ton avis, qu’est-ce qui peut donner des nausées et des vomissements les matins, qui te fait dormir plus, parce que tout le temps crevée ? Quoique c’est différent chez d’autres. Pas mal aux seins ?

— Hein ? Tu délires ?

— Tara, si je ne me trompe pas, je crois qu’il t’a laissé un petit cadeau.

Yahel ne précisa pas de qui elle parlait. C’était inutile. Elle s’approcha. Doucement. Sa main. Lentement. Jusqu’à la poser délicatement sur le ventre de son amie.

— Là…

Tara la regarda, les yeux écarquillés. Elle l’avait laissée faire sans réagir, sans avoir la moindre idée lui venant en tête, le cerveau éteint. Ou plutôt comme si elle ne voulait exprimer à voix haute ce que Yahel tentait de lui faire comprendre. Cette idée était complètement irréaliste.

— Tu es folle ? Je peux pas. C’est pas possible, affirma-t-elle.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est comme ça. Je le saurais si je pouvais. J’aurais déjà eu ce problème un paquet de fois, sinon.

Yahel soupira. Si pour elle c’était un “problème”, cela ne présageait rien de bon.

— Tara… Tu l’as dit toi-même, ça c’est bousculé là-dedans. Tu t’étais déjà fait examiner à ce sujet ?

— Non. Je n’en ai jamais vu l’utilité. Et comment tu peux dire que je suis… enceinte ? Pour ça il aurait fallu que… Oh… Tu nous as entendus ?

— Tous ceux qui sont passés dans le couloir à ce moment-là ont entendu…

Tara mit ses deux mains sur son visage, respirant à fond. Mais la petite honte passagère laissa place à d’autres pensées plus sombres. Le souvenir d’un moment de faiblesse qui n’avait pas été sans conséquence, risible quelque part. En y repensant plus tard, elle avait finalement ri de cette étrange méthode de persuasion. Qui pouvait prétendre avoir été persuadé de ne pas partir en guerre en étant baigné dans le plaisir jusqu’à épuisement. Mais si Yahel avait raison, il en restait une autre séquelle que celle d’être partie en mission de routine dans une autre direction. Une séquelle plus…

— Non. Je peux pas… C’est pas possible. Je peux pas… Ça se peut pas.

Elle s’énerva, recula, commença à paniquer.

— Si c’est ça, non, enlève-moi ça ! Je peux pas ! Pas moi !

Les mains sur le ventre, mi-horrifiée, mi-dégoûtée, elle tenta de pousser une chose invisible vers le bas comme pour la faire partir.

— Tara…

Yahel lui attrapa les mains, tenta de la calmer d’un air désolé. Elle se doutait que de vieux démons la tourmentaient.

Elle s’attendait à ce que ce soit difficile. Elle se doutait que le problème n’était pas sa soif de combat, ou la crainte de ne pouvoir s’occuper d’un enfant avec un œil de cyborg, des mains et un bras couverts d’une armature métallique. La maternité n’est pas quelque chose d’inné, une programmation qui s’enclenche sitôt que le besoin s’en fait sentir, comme par magie. Qu’en est-il alors pour une personne qu’on a arrachée à l’enfance trop tôt ? Si encore elle en a eu une, ce dont Yahel doutait. Elle l’a connue gamine, mais elle n’était déjà qu’une boule de furie prête à exploser dans un monde trop différent de son univers quotidien. Tara ne lui avait jamais vraiment tout dévoilé. Ce qu’il se passait entre les murs de son prétendu foyer, l’origine des bruits sourds, des cris, vociférations et autres gémissements, Yahel n’a pu en faire que des hypothèses déjà horribles. À force de la connaître, elle était étonnée d’avoir attiré son attention à l’époque. Ou peut-être parce qu’elle avait été la seule à s’intéresser à elle. Et à force de patience, sans jamais la brusquer, petit à petit, elle l’avait amadouée, et un lien profond s’était créé entre elles deux. Un lien de confiance. Aujourd’hui, l’ombre de cette furie se profilait à nouveau.

— J’aurais dû me douter que tu réagirais comme ça, soupira-t-elle. Tu m’écoutes ?

Tara riva ses yeux dans les siens, sans pour autant se détendre.

— D’abord, à la première occasion, tu devrais te faire examiner pour vérifier. Écoute-moi, insista-t-elle alors que Tara allait protester. Si ça se confirme, réfléchis, prends le temps. Tu as le choix, tu le sais. Mais… Tara, tu attends un enfant de Mahdi…

La simple évocation de son nom se révéla efficace. Elle cessa immédiatement de s’agiter, fixant son amie avec de grands yeux. Puis son regard se perdit dans le vide.

— En attendant, rallonge-toi.

Tara obtempéra, agissant mécaniquement, comme sous le choc. Yahel, rien qu’à voir l’expression de son visage, sut que sa conscience était partie loin. Et à part siroter un peu de la tisane préconisée par leur comparse, elle ne fit rien d’autre, ne sortit pas de sous son duvet de la journée, recroquevillée sur elle-même.

Le matin, elle se leva péniblement. Elle monta avec Erwan, toujours sans dire un mot. À l’escale suivante, elle grignota un peu, et la journée se passa sans qu’elle soit embêtée. La tisane se révélait efficace. Yahel en remercia Mathilde, mais s’inquiéta de voir Tara si taciturne.

Les jours défilèrent sans que son humeur ne s’améliore. Elle mangeait comme un oiseau, desserrait à peine les dents. Elle refusa même de s’entraîner.

— Qu’est-ce qui se passe ? C’est comme si elle avait perdu l’envie de se battre, avait demandé Simon à Yahel en aparté. J’aime pas la voir comme ça.

Son comportement étrange termina d’attirer l’attention des autres compagnons de route, depuis le temps qu’ils bourlinguaient ensemble. Cela lui était déjà arrivé de s’isoler, ce qui finissait par arriver à tous à un moment où à un autre vu ce qu’ils vivaient parfois en ces temps de chaos, mais généralement, sa bonne humeur revenait. Ce n’était plus de la discrétion ou de la réserve, elle les fuyait clairement. Alors, inévitablement, la rumeur finit par circuler, et comme de coutume, il y eut bien quelques maladresses. Rien que les conversations durant les repas, comme s’ils s’étaient tous donné le mot pour évoquer l’air de rien toutes les possibilités qui s’offraient à elle. Erwan racontant combien il avait adoré sa fille, une adorable petite puce que son compagnon et lui avaient adoptée, et qui avait bouleversé son monde de la meilleure des façons. Il les a perdus tous les deux bien avant l’effondrement, elle d’une maladie qui l’a foudroyée avant ses trois ans, lui simplement parti ailleurs, n’ayant pu supporter le chagrin. Cécile expliquant qu’elle avait opté pour l’IVG un jour, arguments personnels à l’appui. D’autres soupirant après leurs enfants qui leur manquaient. Chaque fois, Tara était restée les yeux rivés sur le feu à manger sans desserrer les dents, avant de partir à peine son repas terminé. Excepté pour Erwan. Impassible en apparence, c’est lui qu’elle avait regardé le temps qu’il évoque ses souvenirs. Jusqu’ici, il était resté très discret sur son passé.

Quant à la question de Simon, Yahel avait la réponse. Tara s’était bien approchée d’un groupe s’échauffant pour entretenir leur forme, bâton en main, mais l’un d’eux avait eu la mauvaise idée de lui demander si c’était pas “déconseillé dans sa situation”.

— Patience… Elle a besoin de temps.

Tous ses compagnons finirent par rôder comme des âmes en peine autour d’elle, sensibles à la tension ambiante. Mais lorsqu’il fallut s’arrêter pour une escale plus difficile, durant un bref combat, elle resta à l’arrière, incapable d’être réellement efficace, presque absente. Elle ne sortit pas une seule fois son arme de son harnais. Elle resta là à observer l’action sans y prendre part, simple spectatrice d’une scène trop souvent visionnée.

L’équipe des dragons fut chaleureusement remerciée d’avoir sauvé les gens du coin des petits démons locaux. Pas grand-chose pour eux après ce qu’ils avaient déjà affronté. Une petite bande d’humains devenus des chiens galeux avides de terreur, c’était devenu leur routine. Une âme innocente signala malgré tout, et très gentiment, qu’ils avaient un médecin dans leur village, qu’ils pouvaient aller y faire soigner leurs blessures en cas de besoin. Malencontreusement, des regards, pourtant de la clique de ses compagnons, se tournèrent vers Tara. Elle refusa la proposition à sa manière. Elle tourna brusquement le dos pour repartir en direction de leur camion, grimpa et claqua la porte. Elle ne ressortit pas de la journée, même quand Yahel prit le risque de transmettre l’invitation à dormir de leurs hôtes. Il fallut leur expliquer que cela n’avait rien à voir avec eux, tout en restant discret sur la véritable raison.

Yahel ne la laissa pas seule cette nuit-là non plus. Elle ne put que constater son sommeil agité. Quand le duvet cessa de remuer, le bruit de sa respiration ralentir un peu, elle alluma une petite lumière. Tara fixait le plafond. Elle ne bougea pas d’un poil, pas surprise pour deux sous.

— Ça cogite sévère, là-dedans, dis-moi, finit par constater Yahel.

Elle se doutait que, depuis des jours, ce n’était pas que les compagnons que Tara fuyait, mais aussi la concrétisation ou non de la nouvelle. Elle refusait de l’admettre, nageant en pleine ambivalence, et en même temps, elle ne buvait plus la bonne bière faite au village, alors qu’elle adore ça.

— Non. Pense à rien. Le vide… Déconnectée… Il n’y a rien. D’accord ?

— Tu veux en parler ? lui demanda Yahel, tentant le tout pour le tout.

— Non, répondit Tara un peu sèchement.

Silence.

— Tu veux l’appeler ?

— Non ! Pas question ! Ni moi, ni toi, ni personne, OK ! Et pour quoi faire ? Il n’y a rien, je te dis. Aucune raison.

— Ah oui ?…

— Pfff…

Tara se retourna. Yahel se retrouva face à une boule de duvet. Elle s’en rapprocha, colla son front contre le dos de son amie.

— Ma tête de bois…

Tara ne recula pas, ne la repoussa pas, n’esquissa pas le moindre geste. Yahel préféra y voir un bon signe.

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