Des types bizarres

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Le lendemain, je l’accompagnai donc à son rendez-vous. On prit vite quelques photos dans un photomaton et j’allai me planquer à une table, loin derrière. Frida se mit de telle manière à ce qu’elle me voyait de face. En tout logique, son pote s’assoirait en face d’elle, histoire qu’il ne me voie pas de toute l’entrevue.

Nous ne durent pas attendre bien longtemps. Quelques minutes plus tard, un bellâtre d’une vingtaine d’années se présenta à elle. Le genre de type bien bâti qui passe une heure par jour en salle de sport, sur les engins de body-building. Blond aux yeux bleus, le parfait petit aryen rêvé par le moustachu des années trente. J’aurais dû me méfier. Le gars semblait plus qu’heureux d’être là, de pouvoir enfin avoir son tête à tête avec la créature de rêve qu’il convoitait depuis des mois.

Oui, c’était bien de cela qu’il était question. Ce type lorgnait sur Frida, rêvait de se la faire. Je le vis dans son esprit lubrique. Elle se refusait à lui depuis près d’un an, malgré des avances presque quotidiennes. Lui rendre un tel service la rendrait redevable, il pourrait ensuite la faire chanter et la sauter à loisir. Vite qu’il arrive avec ces papiers. Je lui ôterai cette idée de la tête dès qu’on les aura en main.

Cependant, je fus pris de malaise en regardant un peu plus l’esprit de ce gars. Il était envahi par la haine. Une profonde colère couvait en lui, tassée bien au fond de son cœur. Je tentai de le sonder un peu plus, je vis qu’il était un membre très engagé de l’UDS : un parti que se disait démocratique, comme tous les autres du même acabit, mais qui en réalité était de droite dure, nationaliste, jouait sur la peur de l’autre et surtout de l’étranger. Elle balançait discours et déballage d’opinion en tout point identiques à ceux des F-Haine, Nivéa, etc. Bref, un gars comme Lammour les aime.

Sans m’en rendre compte, pris par ces sentiments haineux, je commençai à pousser. Chaque fois qu’il discuterait avec un membre de son parti, qu’il lira des coupures de presse, il se demandera ce qu’il fout dans son parti. Ce fut machinal, et lorsque je m’en rendis compte, il était trop tard. J’avais inceptionné le type. J’étais prêt à me fondre dans la table, à devenir une petite souris et me cacher dans le premier trou à proximité. Putain, c’était vraiment pas le genre de type à modifier les pensées. Le pote aux partouzeurs de droite (puissance 2) de ce pays. S’ils s’en rendaient compte, j’étais cuit. Le type, en tout cas, ne s’était rendu compte de rien. Pas comme ces foutus malabars. Avec un peu de chance, le plan de Frida pouvait marcher et ma petite erreur passer inaperçue. Et dans le pire des cas, on lui efface toute la mémoire s’il se met à poser la moindre question.

Le type écouta longuement Frida, toujours en souriant. Il avala toutes ses paroles, lui expliqua qu’un de ses amis avait de gros ennuis avec des types bizarres et qu’il n’avait d’autre solution que de changer de papiers pour éviter d’être poursuivi encore et toujours. Il lui promit de l’aider, d’en parler à ses connaissances en état civil. Il leur serait facile de créer une identité factice. Sa seule condition était qu’elle devrait lui rendre un service ultérieur, sans poser de question ni refuser.

Elle accepta sans hésiter. Je sentis le type jouir intérieurement, limite s’il ne mouillait pas déjà son calebard d’excitation. Elle lui tendit les photos enserrées dans un petit bout de papier, puis il se leva et s’éclipsa après les traditionnels trois bises que se font les Suisses pour se saluer (oui, ne cherchez pas, ils aiment bien les petits bisous les Suisses, à croire qu’ils n’en reçoivent pas assez durant leur enfance). Elle attendit quelques minutes, puis vint me rejoindre.

« Tu vois, tout s’est bien passé ! »

« Mouais, je ne suis pas convaincu. Tu dois vraiment se méfier de ce type. Il ne t’aide que pour une seule raison. Il sait que ce que tu demandes est répréhensible et compte te faire chanter, pour te sauter quand ça lui chante.

« Je le sais bien. Et ce n’est pas le seul qui en rêve. Mais ce genre de types ne m’intéresse pas. Le genre de mecs à juste rechercher son plaisir, te traitant comme un vulgaire objet, non merci. »

« Elle se tût deux secondes, puis reprit en me prenant doucement la main.

« Mais tu es à mes côtés, non ? Avec toi près de moi, il ne pourra pas me toucher. »

« J’y compte bien. De toute manière, dès que les papiers seront là, je l’inceptionnerai. Au moins je laisse des traces, au mieux je me porte ».

Elle me sourit, se leva puis me gratifia d’un langoureux baiser.

« Je vais bosser. Reste bien sage en attendant, ne te fais pas remarquer. Dans quelques jours, tout sera terminé. Tu seras citoyen suisse. Tu pourras recommencer une nouvelle vie. »

Une fois partie, j’allumais le téléphone. Je continuai mes recherches, toujours en noyant mes requêtes à travers d’autres. J’avais réussi à identifier le fameux EF. Edgard Friendley. Cela devait être un nom d’emprunt, ce n’était pas possible. Je me mis à chercher sur Twitter, et je trouvais bien un compte correspondant au nom, avec le petit « V ». Un compte vérifié, génial. Il était de plus bien mentionné dans la bio : « Journaliste détaché d’un grand quotidien français à Rome ». Par contre, pas de photo. Je m’osais lui envoyer un message privé, sous un faux compte que j’avais créé.

« Bonjour. Je sais que nous ne nous connaissons pas, mais j’aimerais fortement m’entretenir avec vous. Je subis depuis quelques semaines de fortes pressions de la part d’une personne sur laquelle vous avez investigué par le passé. Je ne sais pas vers qui me tourner. Je pense aussi que vous serez intéressé pour certaines informations que je détiens. Vous êtes mon seul espoir. »

Je ne savais pas quoi écrire d’autre. Je ne voulais pas trop en dire. J’espère qu’il ne me prendra pas pour un taré quelconque. Éviter de divulguer un max d’info par internet, le réseau qui retient tout, qui annihile la vie privée de tout le monde si on ne fait pas gaffe.

Je restais là quelques minutes, à regarder le téléphone, comme si la réponse allait de suite me parvenir. Comme rien ne vint, je me levai et allai me promener. Durant toute la journée, au fil de mes pérégrinations, je rallumai l’appareil plusieurs fois. À chaque fois, aucune réponse de Friendley.

Après un énième café, je me rendis compte qu’il était bien tard. Frida serait certainement déjà rentrée. Je me dépêchai de payer, et rentrai d’un pas pressé. Au fur et à mesure que je me rapprochais, une drôle de sensation me prit aux tripes. L’anxiété me gagna. Quelque chose ne tournait pas rond.

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