Les types qui croyaient savoir faire du chocolat

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Je suis resté deux mois tranquille dans cette enclave qui résistait à l’Union Européenne depuis tant d’années. M’installer fut beaucoup plus facile que je ne l’aurais crû. Je jetai mon dévolu sur la petite ville de Fribourg, dans les pré-alpes. Son nom m’avait fait de l’œil. Le bourg libre. La ville, assez petite, disposait cependant de tout ce dont on pouvait rêver. Établie le long d’une rivière, la Sarine, la ville était bâtie sur deux étages : la vieille cité, en bas de la vallée, comportait encore beaucoup de vieilles bâtisses. Le haut de la ville quant à lui, était bien plus moderne, mélange de contemporain et ancien qui lui donnait un aspect un peu déroutant, mais charmant.

Je trouvais une logeuse le jour même de mon arrivée. Une femme d’une cinquantaine d’années louait une chambre aux touristes dans son petit appartement dans le bas de la ville, dans une rue habitée principalement par de jolies jeunes femmes. Elle vivait seule, n’avait pas d’enfants, et mettre cette pièce à disposition lui permettait d’avoir de la compagnie de temps à autre et surtout arrondissait coquettement ses fins de mois. Elle fut bien contente d’avoir un type qui payait cash, à la journée et qui ne faisait pas un bruit, surtout en cette période creuse de l’année.

Je devais lui plaire. Elle n’arrêtait pas de me faire du rentre-dedans, et je dois dire que ça ne me déplaisait pas, elle était même carrément sexy dans son petit tailleur bon chic bon genre, ses longs cheveux blonds lâchés dont certains venaient se lover dans un gros décolleté plongeant. Me sentant horriblement seul, il m’était difficile de résister à ses charmes. J’avais cependant trop peur. Que l’on s’attache trop. Marie occupait encore tous mes esprits, j’aurais eu l’impression de la tromper, même si elle n’était plus près de moi. Chaque soir, j’esquivais gentiment ses assauts subtils, elle souriait face à ma gêne. Elle restait cependant très discrète sur ma vie privée, ne me posait pas trop de question, mais je sentais bien, à travers ses pensées, que je l’intriguais au plus haut point et que le mystère qui m’entourait semblait activer ses petites hormones.

Au fur et à mesure des jours, je me fis bien plus discret qu’à Paris. J’inceptionnais assez peu les gens d’emblée pour leur soutirer du fric, préférant surtout les inciter à me donner un petit boulot en black, à la journée. Le plus dur fut de trouver de nouvelles cartes sims. Une loi, dans le pays, exigeait une pièce d’identité pour chaque achat de carte. Ce fut pour finir ma logeuse qui m’aida, toujours dans l’espoir de m’attirer dans son lit, en me fournissant deux sims différentes à son nom.

Les rares temps libres que j’avais étaient consacrés à la recherche de ce fameux EF. J’utilisais plusieurs téléphones à ce soin, changeant de carte sim sur les appareils, squattant les wi-fis à gauche à droite en limitant mes recherches à quelques minutes par jour, en noyant mes requêtes à travers d’autres recherches sur l’actualité. Je tentais de me faire discret le plus possible, ne pas refaire les erreurs de Paris. Avec cette méthode, mes recherches avançaient très lentement, mais je dois dire que je ne me sentais pas pressé. Au fil des jours, ma grosse paranoïa diminuait, me faisant parfois oublier que j’étais l’homme le plus recherché de Belgique.

Dans un sens, cette petite vie commençait à me plaire. Je n’avais pas trop à m’inquiéter du tracas quotidien. Inconnu et invisible pour la société suisse, je ne rendais de compte à personne. Mais je me sentais horriblement seul. Je ne pouvais parler, me confier à personne. Je ne pouvais me reposer sur aucune épaule et cela me pesait horriblement. Au fil du temps, Frida me dérida un peu, nous parlions des heures durant la soirée, parfois tard dans la nuit. Je le sentais, on se plaisait de plus en plus, et lui résister devenait de plus en plus difficile. Elle semblait si douce, si gentille, sans aucune mauvaise pensée. Petit à petit, sans lui dévoiler le plus important, je commençai à lui parler un peu de moi.

Je fis tout foirer au bout de deux mois. Frida et moi étions presque devenu un petit couple, bien que platonique, et j’avais le champ libre dans tout son appartement. En zappant les chaînes les unes après les autres, je tombais sur le journal télé belge. Je laissais le programme, histoire de prendre la température dans le pays. Malheur à moi, ce fut justement ce jour-là que les journalistes décidèrent de faire un petit rappel sur ma traque qui n’avançait pas. Ils mirent aussi l’accent en montrant des photos des victimes. Marie, Marc. Mais curieusement, pas de Louise. Je fondis en larmes. Je me demandais ce qu’il était advenu de ma petite fille. Avait-elle été prise par d’autres membres de la famille ? Je ne savais rien, personne n’en parlait, aucune info n’avait transpiré à ce sujet. Cela devait certainement être un piège, pour que je me mette à la chercher et que je tombe dans les mailles du filet. Mes pleurs redoublèrent à cette pensée et je coupais la télé.

Je ne sais pas combien de temps j’ai pleuré sur ce canapé. Je fus interrompu par Frida, qui venait de rentrer de son travail. Elle se jeta sur moi et me prit dans ses bras. Là, lové entre ses nichons, je me mis à pleurer de plus belle. Ils me manquaient tant ! Elle me dit tant de mots doux, me demanda de lui parler, de lui expliquer ce tourment que je cachais en moi et qu’elle avait remarqué dès le premier jour.

Je me lâchai subitement, ne pouvant plus contenir toute ma peine. Là logé contre elle, je lui racontais toute mon aventure. Mon don, ma tentative débile pour ridiculiser Lammour, le meurtre de ma femme et mes enfants qu’on avait foutus sur le dos. Elle m’écouta une bonne partie de la nuit, le regard triste pour moi. Lui parler comme je l’avais fait lui avait fendu le cœur.

Après m’avoir écouté durant des heures, elle se mit à parler, en me caressant le visage.

« Ne crains rien, tu es avec moi maintenant ».

Elle se fit plus insistante. Je sentais que mon histoire l’avait bouleversée. Elle me croyait. Mais je sentis aussi son désir augmenter. Tout en parlant, elle me fit plusieurs tendres baisers sur le visage. Je me laissais aller doucement.

« Je ferai n’importe quoi pour t’aider. Tu pourras rester ici tant que tu veux »

Nouvelle volée de bisous qui se collèrent partout. Je ne pus plus résister et l’embrassai.

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Je lui ai parlé. Deux heures de voiture, pour retourner sur les traces de mon enfance, près de la Manche. Dans une petite maison blanche, entourée d'herbe verte, j'ai remonté l'allée de dalle ronde qui mène à la terrasse. En frappant à la porte, je savais que je la trouverais fatiguée. Ma tante a ouvert la porte. J'ai souris derrière mon masque. Je ne la connais pas. Elle s'est reculée pour me laisser entrer et son visage s'est tourné vers la première chambre à ma gauche. Je me suis avancé et j'ai moi aussi tourné la tête. J'ai souris derrière mon masque. Les joues creuses, le dos voûté, elle peine à me regarder. Elle est aux prises avec un médicament, ou un autre. Je ne pèse pas le poids de l'instant. Elle respire fort et vite, comme si elle avait couru. Quelques mots échangés sonnent creux. Dans l'instant, tout ce qui me vient est de lui demander comment elle va. C'est idiot. Elle va mal.

Je me détourne pour m'installer dans le canapé. Lorsqu'elle a terminé, elle me rejoint en s'aidant d'une canne pour s'asseoir sur une chaise. Ma tante reste debout et part bientôt à la pharmacie. Nous restons tous les deux, en tête à tête. Je lui ai parlé. De tout, de rien, du temps, de la maison, des chinois. Quelques jours plus tard, avant de savoir, je rigolerais de cela. Avant de savoir. Elle sourit parfois, je souris aussi derrière mon masque. Elle tousse sèchement. Elle n'est pas enrhumée, elle n'arrive simplement plus à respirer. Est-ce qu'elle sait ?

Je lui ai parlé, sans peser le poids de cette discussion. Je ne me souviens déjà plus avec précision de ce que nous nous sommes dit. Ce n'était pas un échange intense et profond. Non, c'était surtout de la discussion de surface, entrecoupée d'évidence comme « tu dois te reposer », « tu ne dois pas faire trop d'effort ». Elle n'a jamais été une personne à rester dans son siège. Elle a acheté cette maison en Normandie pour s'occuper d'un jardin. La pelouse venait d'être tondue. Elle m'a parlé de plantes qui n'ont pas besoin d'être dépotées et replantées. Elle m'a dit qu'elle allait les planter cette semaine. J'imagine qu'elles ne fleuriront plus. Je garde mon masque. Parce qu'avec cette putain de pandémie, elle ne peut pas me voir lui sourire.

Elle a besoin de repos. C'est tout. Elle n'est plus jeune. Elle est épuisée. Son corps se bat contre le temps. Ses mains sont bleues. Des plaques de sang sous cutanées. Ma tante revient en même temps que mes parents arrivent avec mon frère. Nous avions convenu de passer un peu de temps avec elle, puis de la laisser se reposer et d'aller déjeuner. Au restaurant, nous sourions et discutons normalement. Nous ne savons pas encore. Je ne l'ai pas vu depuis plusieurs années. Je ne la verrais plus jamais. Nous rentrons à la maison blanche. Ma cousine est arrivée entre temps. Puis mon oncle, ma deuxième tante et mon deuxième oncle. Il y a beaucoup de monde. Est-ce que cela a joué ? Je préfère me dire qu'elle aura été contente de nous voir, autant que nous étions. De Paris, de Bretagne, nous sommes venu nombreux, lui montrer que nous tenions à elle, à notre façon. Nous ne sommes pas tous présents dans son quotidien, mais cela n’empêche pas de l'aimer. A notre manière.

En milieu d'après-midi, mes parents, mon frère et moi sommes partis. Elle était assise dans son canapé, à sa place habituelle. Elle toussait. Elle nous regardait. J'ai cru voir dans ses yeux qu'elle était un peu perdue. Fatiguée, essoufflée, épuisée. Je lui ai souris une dernière fois, derrière mon masque. Je blâme la pandémie pour avoir gardé mon masque tout du long alors que la vérité est pathétique. Quelques jours avant, j'ai rasé ma barbe et laissé une moustache qui ne ressemble à rien. Donc davantage que par soucis de sécurité, j'ai gardé mon masque pour ne pas me montrer ainsi.

Hier, elle ne s'est pas sentie bien. Elle est retournée à l’hôpital. Son état s'est aggravé. Aujourd'hui elle est partie. Elle ne sourira plus. Elle ne s'occupera plus de son jardin. J'essaye de me dire qu'elle est allé ailleurs. Mais je n'y crois pas. Elle n'est simplement plus là. Je ne la connaissais pas bien. Je ne l'avais pas vu depuis plusieurs années. Je l'aimais à ma manière. Elle me manque déjà. Il fallait que je l'écrive, avant d'oublier ce souvenir. Ce dernier souvenir d'elle.

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