Tu as perdu ta langue, Blanche-Neige?

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Frédéric Lammour, pour un journaliste politique, entretenait donc des relations bien étranges. Il fricotait de près ou de loin avec toute l’extrême droite européenne, sous couvert de diverses organisations. Jamais ouvertement : il ne participait à aucun meeting politique. Plusieurs fois, la justice s’était intéressée à ses relations, et à chaque fois les enquêtes furent classées sans suite, faute d’éléments concrets. La seule enquête un peu plus poussée fut stoppée par la perte des pièces à convictions dans des conditions plus qu’obscures. L’article poussait également le vice à insinuer que la presse ne parlait que très peu des déboires judiciaires de Lammour. Je pus lire que les réseaux avec lesquels il fricotait étaient tentaculaires et touchaient la plupart des grands groupes de presse. Cependant, ces réseaux feraient l’objet de plusieurs articles tant il y avait à en dire.

L’enquête que j’étais en train de lire n’en était donc qu’au début. Cependant, impossible de trouver la suite. Visiblement, le journaliste, un certain EF, avait stoppé la publication dès le premier numéro. J’eus beau chercher, aucune trace d’un quelconque communiqué sur l’abandon de son enquête. Au contraire, en continuant mes fouilles à la Sherlock, je remarquai qu’il avait été muté comme correspondant en Italie juste après la publication de ce billet.

L’Italie. L’étape suivante. Il fallait absolument que je rencontre cet E.F. Même s’il avait abandonné l’enquête, il pourrait m’aiguiller, m’indiquer une piste.

Je fus réveillé en pleine nuit. Des chuchotements se faisaient entendre de l’autre côté de la porte, suivi d’un bruit. On chipotait à la serrure. J’avais retenu la leçon : mon sac m’attendait, fin prêt, à côté de l’oreiller. Ma planque était déjà tombée. Comment était-ce possible ? Personne ne m’avait suivi, je ne m’étais connecté à rien avec mes vieux pseudos, alors quoi ?

Je n’eus pas le temps de gamberger plus longtemps. Les bruits derrière la porte se firent plus insistants. Je sautai illico du lit, en embarquant mon sac au passage. La chambre était au premier, je me laissai pendre par le rebord de la fenêtre puis je me lâchai. J’atterris sur le trottoir et me mis à marcher dans la rue, comme si de rien n’était.

Le temps du saut, ils avaient réussi à pénétrer dans la chambre. Un des malabars passa la tête, scanna la rue et hurla, en me pointant du doigt.

„Da ist es ! fangen Sie es !“

Deux autres malabars, postés un peu plus loin, se mirent à me courser. Je courrai du plus vite que je pouvais, à nouveau en prenant moult détours dans les rues parisiennes.

Je fonçai vers le métro. Mais une fois la première volée d’escalier de la station, je vis avec horreur deux grandes barrières m’obstruer l’entrée. Fuck. Ils commençaient à gagner du terrain. Je remontai quatre à quatre, m’engageant sur un grand boulevard. Sur l’allée centrale, en piétonnier, des groupes de jeunes étaient parqués à chaque banc, enveloppés par une fumée dont l’odeur me faisait me rappeler mes escapades à Amsterdam. Les premiers groupes furent facilement évitables, les suivants, de plus en plus massifs et massés, nécessitaient une esquive digne d’un film de Bruce Lee (ou jet li, ou Jackie machin, bref, vous m’avez compris). L’inévitable arriva, je trébuchai sur un gars et m’étalai de tout mon long sur deux de ses potes.

Des gros bras. L’exemple parfait du gang de rue, armé jusqu’aux dents de battes de baseball, de coups de poings américains et autres armes fabriquées avec tout et rien. Quand il s’agit de faire mal aux autres, l’être humain peut particulièrement se révéler imaginatif. Le mec sur qui je m’étais ramassé me releva d’une main, en m’attrapant par le col. Mes pieds ne touchaient même plus le sol. J’étais maintenu en l’air par une armoire à glace, le genre sorteur de boîte de nuit que tu trembles dans ton froc lorsque tu passes à côté, espérant ne jamais le contrarier.

" Qu’est-ce que tu fous là, Blanche Neige ? »

Rapide coup d’œil. De fait, dans cette rue, j’étais le seul blanc dans cette rue. Que de blacks et que des beurs, comme ils disent. Pour moi, ce ne sont que des humains. Mais le préjugé racial est aussi monté à l’extrême chez ces jeunes. Ce serait peut-être ma chance. Je tournai le regard vers mes poursuivants. Ils s’étaient arrêtés et regardaient la rue de loin, hésitant à s’y enfoncer.

« Alors, tu as perdu ta langue, Blanche Neige ? »

Je pointais mes poursuivants du doigt.

« T’as des emmerdes avec ces bouses-là ? Et les mecs, regardez ce qui se pointe par là-bas !

Tous les groupes aux alentours tournèrent le regard. Des noms d’oiseaux forcément pas très ragoutants commencèrent à fuser. Quelques secondes plus tard, des bouteilles volèrent en leur direction. Les deux malabars reculèrent juste d’un pas. Un mec mis le feu aux poudres en hurlant :" putain, il faut les crever les skins ! »

La course commença, la majorité des autochtones se lancèrent sur mes deux tortionnaires.

Les deux grosses brutes furent rattrapées en instant et débordées de tous les côtés. Une rage humaine s’empara de la foule qui se mit à les démolir. Les coups pleurèrent, les types se bousculaient pour « avoir leur morceau de skin » qui se prenaient coups de pieds et coups de battes à n’en plus finir.

Quant à moi, le type ne m’avait toujours pas relâché. Poussée. Son esprit était accessible. Je le tenais.

« Je leur ai dit que j’étais un ami de Mélanchouille et qu’il pissait à la gueule des nazillons dans leur genre. Et qu’une greffe de cerveau leur ferait le plus grand bien. Cela ne leur a pas plu, ils ont voulu me faire la peau, faire de moi un exemple. Et montrer aux autres bobo-gaucho-communistes ce qui leur arriverait prochainement. J’ai réussi à échapper à leur embuscade. Mais cela fait bien longtemps qu’ils me courent après.

Mon kidnappeur se mit à rire

« Tu me plais, toi. J’ai pas pigé un mot de ce que t’as bavé, mais je trouve que c’est bien tourné. Et comme on a des ennemis en commun, je vais pas t’amocher. »

Il me posa sur le sol. Ses potes, eux, étaient toujours occupés à tabasser les deux skins.

« Je te conseille de dégager au plus vite. Mes potes sont chauds là, ils aiment pas beaucoup les types dans ton genre. Passes par la cette rue-là, tu éviteras tous les autres groupes.

Il me fit une tape amicale sur le dos qui me fit l’effet d’une grosse claque lacérante. Encore un peu et je m’étalais face contre terre une nouvelle fois. Ce type avait vraiment de la force. Je lui dis un merci et détalai sans demander mon reste.

Le reste de la nuit, je zonai dans des petites ruelles. J’attendais que le métro rouvre. M’y engouffrer, rester planqué pendant un petit temps. Cela ne pouvait plus durer, je devais quitter Paris le plus vite possible.

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