Breaking point

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Cet étrange énergumène me laissa seul sur le trottoir de la petite ceinture brux'helloise. J’étais abasourdi, quelques secondes, me demandant ce qu’il venait de se produire. J’eus beau le chercher aux alentours, aucune trace de ce type bizarre. Je devais certainement avoir rêvé, rongé par la peur de mon aventure de la veille, assailli par la crainte qu’elle se reproduise. Cela ne pouvait être rien d’autre.

Quoiqu’il arrive, rien ne m’empêchera de mettre Lammour hors d’état de nuire. Il serait mon dernier test grandeur nature, mon cobaye ultime. Après, je m’occuperai de ces dinosaures partouzeurs de droite qui nous servent de gouvernement. Ces vieux monolithes vivant encore au siècle passé qui écrasent le peuple de tous leurs poids.

Je repris la route, je devais récupérer ma bagnole. Même si Bruxelles est bien desservie en transport en commun (si, bien sûr, les charmants conducteurs n’ont pas décidé de se lancer dans une opération Bière-Saucisse-Braséro, nous sommes bien d’accord), me pointer en bus au Country Club n’était pas la méthode la plus appropriée pour approcher la haute Belge. J’espérais juste ne pas tomber sur un de ces types en noir à la réception des invités.

Trop facile. Pas de semblant de skinheads bodybuildés à l’entrée. J’aurais dû me méfier. Mais toujours sur mon petit nuage, je me disais qu’il devait y avoir un chic type au-dessus de ma tête, à croire que ma prière avait été entendue.

J’inceptionnais les portiers en un tour de main, en leur suggérant que j’étais un habitué. Dès qu’un membre du club ne semblait pas me reconnaître ou se posait une question à mon sujet, hop une petite poussée dans la tête et j’étais ce brillant businessman qui avait aidé à remporter des contrats avec beaucoup de zéros à son business.

Je me fondais rapidement dans la masse. Lammour n’était pas encore présent, il devait certainement se faire mousser quelque part et arriver pile à l’heure pour bien marquer le coup. Hormis quelques discussions ci et là, la majorité de son audience se dirigeait vers ce grand salon où nous pourrions l’entendre débiter ses conneries sur le multiculturalisme bousillant l’héritage français et autres.

En me faufilant, inaperçu, je constatai la présence de plusieurs gorilles dans la salle. Ils devaient bien être cinq ou six, quoique comme ils se ressemblaient vraiment tous, j’en avais peut-être compté l’un ou l’autre deux fois. En tout cas, ils ne me remarquèrent pas le moins du monde, ce qui me mit encore plus en confiance. Je choisis une chaise dans les dernières rangées, près d’une allée, histoire de pouvoir facilement me carapater si l’opération tournait mal.

Le public, composé du gratin de la société belge, me donna envie de vomir. J’y aperçus ces grands chefs d’entreprises, ceux qui virent leurs employés à tour de bras sous prétexte de crise alors que leur salaire augmente d’année en année. Sans étonnement, je reconnus une belle partie de l’entourage de notre gouvernement : des mecs de l’extrême droite flamande, mais aussi cet avocat juif qui s’était lancé dans la politique en martyrisant les différentes communautés minoritaires. Tous les types qui insinuaient la haine, la peur et le rejet de l’autre dans le cœur de ses futurs électeurs. Le public idéal pour Lammour. Il venait boire goulûment ses paroles pour mieux les adapter au peuple belge.

Finalement, Frédéric Lammour fit son entrée, sous les applaudissements tonitruants de l’assemblée. Il était suivi de deux de ses fameux gorilles, qui se placèrent à distance sur l’estrade, prêts à bondir sur une quelconque menace. Lammour était vraiment minuscule, il devait juste dépasser un hobbit de quelques centimètres. On ne s’en rendait pas compte, installés confortablement derrière notre petit écran.

Nous eûmes droit, bien sûr, à l’habituel mot d’introduction prononcé par le fondateur du Club qui semblait honoré de sa présence (faux-cul, je sais que tu l’as invité pour la gloriole, même si tu embrasses certaines de ses idées). Ensuite, l’intervenant tant attendu se leva et s’apprêta à prendre la parole.

Je tentai une première poussée. Impossible de rentrer dans son esprit, comme avec le malabar que j’avais croisé la veille. La boule commença à se former automatiquement dans mon bide. Mais là, cette sensation horrible s’immisça bien plus vite en moi. Je retentai, encore et encore, tout en luttant contre la nausée qui montait crescendo. Rapidement, les gorilles s’activèrent et se mirent à scruter la salle. Et d’un coup, son regard se tourna vers moi et ne me lâcha plus. Ses yeux dénués de toute émotion rencontrèrent les miens. Lammour, par je ne sais quel sortilège, m’avait repéré. Impossible de détourner les mirettes, j’étais comme figé sur place.

Je n’arrivais plus à bouger, comme si une force invisible m’empêchait tout mouvement. Avec terreur, je ne pus que constater que deux des gorilles se dirigeaient vers moi. L’un d’entre eux beuglait quelque chose dans une langue qui m’était inconnue dans un petit micro planqué dans la doublure de son costard.

J’étais pris au piège. Mon pouvoir avait disparu. J’avais beau essayer de pénétrer l’esprit de qui que ce soit, je me retrouvais face à un mur. Pire, j’eus la nette impression que mes tentatives d’inception se retournaient contre moi. Mes essais de manipulation me revenaient dans la tête comme un écho, et j’eus de plus en plus de mal à ressentir l’espace environnant.

L’arrosé devenu arroseur, quant à lui, ne détournait pas son regard. Je le sentais comme un poids m’écrasant la boite crânienne, prêt à la défoncer pour en extraire je ne sais quoi. Je ne sais pas combien de temps je subis cette pression, il me sembla une éternité.

Finalement, les deux malabars arrivèrent à ma hauteur. Ils me demandèrent, d’un ton extrêmement grave et menaçant, de quitter la salle et de ne pas faire d’esclandre. Je ne bougeai pas d’un iota, à vrai dire, je pense que la force qui m’assaillait y était pour quelque chose. Aucun son ne voulut sortir de ma bouche bien que je tentai de baratiner quelques mots.

Au bout d’une longue minute, les deux gaillards, visiblement excédés par mon inaction, me prirent par les bras et me tirèrent hors de la salle, dans un couloir de service. J’ai du mal à me rappeler les murs. Je ne voyais que le sol, qui n’était que du béton armé recouvert d’une sorte de laque. Le lieu était faiblement éclairé par des petites lampes qui pendaient du plafond, donnant à ce passage un air plutôt lugubre. Hormis nous trois, il n’y avait pas un chat.

Quelques secondes après que la porte du couloir de service se fut refermée derrière nous, la salle retrouva sa plénitude et Lammour commença à déblatérer son discours. Un bonjour, suivi d’une salve d’applaudissements. Je profitai de la cohue pour essayer de me débattre. J’avais à peine tenté de bouger un bras que je sentis un coup me vriller les côtes. La douleur était si forte que ma vision se troubla quelques secondes. Mes jambes arrêtèrent de me soutenir. Me voyant défaillir sous un simple coup de poing, les deux malabars se mirent à rire. L’un deux me parla, avec un accent qui prouvait bien que le français n’était pas sa langue natale :

« On fait moins le malin, maintenant, monsieur le comique ! »

Un deuxième coup me transperça. Je ne pus me retenir, le contenu de mon estomac remonta. Une partie de ce beau dégueulis jaune-orange éclaboussa le type qui venait de me parler. Son regard devint complètement fou, et son poing alla se fracasser en plein milieu de mon petit nez tout chétif. Je sentis les os se craquer sous l’impact puis un liquide chaud et visqueux commença à dégouliner de mes narines.

« Dummekopf ! »

Une pluie de coups s’abattit sur moi. De l’allemand. Ces types étaient allemands. Pour quelle raison Lammour s’était-il entiché d’un service de garde étranger, surtout lorsqu’on aligne des discours sur la France profonde et véritable ? Mon esprit se troubla par la suite, je n’arrivais plus à émettre la moindre pensée cohérente. Ils s’acharnèrent sur mon pauvre petit être allongé sur le béton. Les coups de pieds atterrissaient dans mes côtes, se succédant pendant un bon bout de temps. En plus, je les entendais se marrer. Un punching-ball vivant, voilà ce que j’étais devenu. Je n’arrivais pas à piper le moindre mot, à faire quoi que ce soit, sinon prier qu’ils s’arrêtent. Je n’avais jamais été battu de la sorte. Je m’étais bien pris quelques roustes, étant gamin, mais rien de comparable au déluge de coups actuels. Au bout de quelques minutes qui me semblèrent une éternité, ils se lassèrent. Les deux malabars me soulevèrent et me tirèrent vers le fond du couloir.

Ils me traînèrent quelques mètres comme un vulgaire sac à patate, comme on dit par chez moi. J’essayais une dernière tentative de manipulation mentale. Toujours ce mur, toujours cette sensation qui me prenaient aux tripes. Ils avaient bien capté mon petit manège et l’un deux me parla d’un ton plein de mépris :

« Tu n’as toujours pas compris ? Arrête ton cinéma ! »

Il clôtura son monologue en m’envoyant un dernier direct dans l’estomac. J’abdiquai. Je ne pouvais rien faire. Le moindre pet de travers signifiait une pluie de coup. Voyant ma résignation, ils semblèrent satisfaits et se remirent à me tirer.

Nous étions plus ou moins arrivés au milieu de ce couloir lorsqu’un coup de feu retentit dans la salle de réception.

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