Marty, tu vas déchirer le continuum espace-temps !

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Enfin, j’y étais. Le Jour J, 6 janvier 2015. Le jour où Frédéric Lammour allait se prendre la honte de sa vie et perdre toute crédibilité aux yeux du public. J’avais hâte de voir la presse lui tirer dessus à boulets rouges. Seul le plan comptait. L’idée m’obsédait à un tel point que la mésaventure de la veille n’était plus qu’un lointain souvenir.

Oui, aujourd’hui nous étions à l’aube du huitième jour, qui serait le départ d’une société plus humaine. Le monde commencerait à penser différemment. Il ouvrirait les yeux sur cette société injuste et malsaine. Il se détournerait de ces politicards et médias qui nous martelaient ces infos tronquées et morbides.

J’avais bien préparé mon emploi du temps. Pour Marie, ma femme, je participais à un dîner d’affaires durant la soirée. Je lui avais servi cette excuse pour mes escapades de superhéros un nombre incalculable de fois. Je lui ai tellement donné de consignes pour ces soirées qu’elle a l’impression qu’ils sont d’une importance capitales pour mon job (mon Dieu, qu’est-ce qu’on peut faire avec cette capacité, vous ne pouvez pas imaginer) et que je serai injoignable, je ne serai donc pas dérangé.

J’ai suivi les déplacements de ce type rachitique, mais bouffi de haine presque toute la journée. Si seulement les journalistes, en rédigeant leur live-tweets, savaient à quel point ils me rendaient service ! La filature, grâce aux technologies de communication mobiles, est devenue un concept bien has-been. On peut presque suivre tous les déplacements d’une tête connue rien qu’avec les grattes papier avides de sensation à revendre qui balancent tout sur le net.

Rapidement, je me rendis compte que le petit Lammour et Fililivres nous avaient menés en bateau. Il s’était bel et bien rendu dans la librairie, rencontrant certains de ces fans, certainement des membres du groupuscule Nation et autres nazillons triés sur le volet. Dès que je vis l’info sur Twitter, je fonçai sur place.

Si j’étais arrivé quelques minutes plus tôt, je n’en serais peut-être pas là. Mais lorsque mes pieds atteignirent la porte de Fililivres, il était trop tard. J’eus juste le temps de le voir s’engouffrer dans une bagnole, entouré de deux gorilles. Je stoppai net mon avancée. Les deux malabars ressemblaient en tout point au type à l’entrée du Country Club la veille. Des vraies copies conformes, à croire que le clonage humain était réalisé en série : boule de billard, regard sombre, traits figés, tous classes dans leurs costards-cravates tout black. Je ne pus rien faire si ce n’est constater la voiture s’éloigner à toute vitesse.

Alors que je m’apprêtai à reprendre la route et me diriger finalement vers le Country Club, une main agrippa le bras et me tira en arrière. En pleine rue, devant tout le monde, quelqu'un me malmenait sans aucune discrétion. Pourtant, personne ne sembla remarquer quoi que ce soit. Je fus tiré dans une entrée d’un building, et me retrouvai face à un type bien bizarre.

J’avais l’impression de m’être fait chopper par Emmett Brown, qui à force de voyage à travers le temps, avait perdu la boule : le front dégarni, avec des cheveux gris mi-longs complètement désordonnés. À bien le regarder, je suis sûr que cela devait faire plusieurs années qu’il avait abandonné le concept du peigne dans les tifs.

Son visage, en grande partie masqué par de vieilles lunettes de soleil en plastique bon marché, était parsemé de rides. Il était fringué d’un grand par-dessus beige, un peu comme Columbo, mais fermé à la manière d’un peignoir de bain. Il ne semblait pas avoir revêtu de pantalon ni de chaussettes, et portait de vieilles baskets déchirées. Certainement un SDF qui allait me tenir la grappe pendant longtemps pour avoir quelques pièces pour sa bouteille du soir. Mais il ne me demanda pas l’aumône. Sa voix était grave, assez autoritaire lorsqu’il s’adressa à moi.

« Je ne sais pas ce que tu es en train de mijoter, mon gars, mais à ta place, je me tiendrais à distance de ce type. »

Je voulus rétorquer, mais aucun son ne sortit de mes lèvres. Ce type m’avait, en une phrase, ôté tous les mots de la bouche. Finalement, j’osai un baratin basique pour que ce clodo me lâche la grappe.

« Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, Monsieur »

Je fis mine de reprendre mon chemin, mais à nouveau il me tira par le bras. J’essayais de me démancher, mais rien n’y fut. Bien qu’il soit maigre comme un clou, ce type avait une force bien supérieure à la mienne. Je tentai de me débattre comme un diable, pendant qu’il continuait de serrer son emprise, sa main devenant aussi écrasante qu’un étau. La douleur ne put m’empêcher d’échapper un cri. J’avais l’impression qu’il allait me broyer le bras. Mais curieusement, personne dans la rue ne se retourna vers la source des hurlements. C’était comme si j’étais là sans réellement y être.

« Calme-toi, écoute ce que j’ai à te dire et je lâcherai mon emprise »

En tout désespoir de cause, j’essayais de forcer son esprit pour qu’il me lâche. Comme la veille, je me retrouvai face à une forteresse impénétrable. Mais cette fois, pas de boule au ventre, pas de panique qui m’envahit.

« Ton tour de passe-passe ne marchera pas avec moi, désolé. Je ne vais pas te faire de mal, promis, alors calme-toi. »

Tout en me disant ces mots, la force qui me broyait le bras continuait de croître. Je hurlai à nouveau, et, ne pouvant supporter ce calvaire, mis un genou à terre.

Finalement, je décidai d’obtempérer. Alors que l’idée me traversait simplement l’esprit, sans m'être encore résigné, la douleur commença à diminuer et le type me lâcha.

« Cela fait déjà quelque temps que je t’observe, Monsieur de Meesmaeker. Oui, tu vois, je suis bien renseigné. Je sais qui tu es. Tout comme je sais de quoi tu es capable. »

Il me laissa me relever. Je regardai tout autour de moi, les gens passaient à côté de nous sans même se rendre compte de notre présence. Comme si nous étions invisibles à leurs yeux. Devinant ma pensée, il continua :

« Oui, ne t’inquiète pas, nous ne serons pas dérangés. Même ici, en pleine rue. Personne ne nous entendra. À moins que tes actions ne les aient attirés. On ne peut pas dire que tu es dans le genre très discret.

— Attirés ? Qui ça ?

— Les types en noir. Comme celui que tu as rencontré hier. Tu te rappelles, il a failli te foutre la gerbe. »

Rien qu’à son évocation, la boule commença à se reformer dans mon bide. J’avais l’impression que j’allais tourner de l’œil.

« Hé, tu m’écoutes, Chris ?

Ce type me connaissait vraiment. Mon nom, mon prénom. S’il en savait autant, il pouvait trouver ma maison et deviner que j’avais femme et enfants. Cette idée me parcourut d’effroi.

« Je ne sais pas qui vous êtes, Monsieur, mais si vous vous approchez… »

Il mit un doigt devant sa bouche, m’intimant de me taire.

« Ne t’inquiète pas pour ta femme et tes mômes, je ne leur veux aucun mal. Mais si tu ne fais vraiment pas gaffe, un jour c’est toi qui leur attireras des bricoles. »

Il attendit que je me calme un peu, puis il continua :

« Je suis venu en ami. Tu as été repéré. Hier, je ne sais pas ce qui t’as pris d’aller voir ce lieu sordide, mais le fait d’avoir voulu jouer avec ce gars à l’entrée t’as totalement grillé.

— Repéré ? Par qui ?

— Les types en noir. »

Je reprends confiance en moi. Ce type est complètement parano. Je tente de reprendre la direction de la discussion.

« C’est cela, oui. J’ai l’impression que vous tremblez de peur. Vous pourriez peut-être m’en dire en plus, non ?

— Tu ne veux pas savoir. Moi non plus. Mais ce dont je suis sûr, c’est que ces types sont dangereux. Et très balèzes. S’approcher d’eux, c’est jouer avec le feu. Alors, je ne sais pas ce que tu as l’intention de bricoler, mais courir après Lammour, ce n’est vraiment pas une bonne idée. Je te conseille de t’arrêter. En tout cas, si tu tiens à ta vie et à ta famille. »

Je me mis à le toiser. Je tirai mon bras vers moi, lui faisant lâcher la dernière prise qu’il avait dessus. Je m’éloignai de lui, en adoptant un air dédaigneux.

« Je crois que vous avez abusé de l’alcool ou d’autres substances. Ou alors la rue vous a rendue totalement maboule. Faut arrêter un peu la parano, mon gars !

— À toi de voir, je t’ai prévenu. »

D’un coup, il disparut, invisible à mes yeux.

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