Les remords du Roi-Démon

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- Ce que je fais aujourd’hui, murmura Octave, assis sur les bords du Styx, c’est quelque chose que mon père m’a appris, tout petit. Et Léa… Léa, je ne voulais pas qu’elle voit ça, qu’elle y soit forcée, comme moi, qu’elle subisse les supplices, qu’elle boive au creux du calice le jus du fruit défendu, que de ses lèvres gercées elle goûte les plaisir viciés de l’amour vaincu.

- Je ne suis pas sûr de comprendre, l’interrompit le Diable. Qui est Léa ?

Octave se tourna vers lui. Impossible de croiser son regard, mais ses poings crispés, enserrant ses genoux dans une étreinte désespérée en disaient suffisamment. Pourtant, la question fit passer sur son visage un sourire fantomatique qui l’éclaira si brièvement qu’il aurait pu ne jamais avoir été là.

- Ma jumelle. Un peu plus âgée, de quelques minutes à peine, une poignée. Si belle. Même si je ne l’aurais avoué, je n’ai jamais plus vu de telle beauté. Pendant des années, j’ai réussi à le lui éviter, je ne sais pas trop comment, je ne sais même pas si je suis arrivé à la protéger vraiment. Tout a basculé ce soir-là. Maman rentrait encore tard. C’était un vendredi, papa avait terminé plus tôt, il était venu nous chercher. Comme d’habitude, après le goûter, il m’a amené dans la chambre d’ami… Au bout de quelques minutes, j’ai entendu du bruit, un grand bruit, mais j’ai tout fait pour le dissimuler. Ma sœur savait que c’était dangereux de se faire remarquer quand on était tous seuls avec papa à la maison et elle se faisait plus discrète que de raison. On essayait tous les deux de disparaître après le goûter. Ça n’a jamais marché. On a plusieurs fois prétexté être invités chez des amis, mais il ne voulait pas nous laisser y aller, même chez mamie Betty, il voulait nous accompagner. Je savais le risque qu’il pouvait représenter, qu’il représentait pour moi, je ne voulais surtout pas y exposer ceux que j’aimais, c’est pour ça. J’ai toujours cherché à les éloigner. Surtout Léa, Léa, je ne voulais pas… Mais c’est arrivé. Par ma faute. J’avais rangé son livre sur l’étagère la plus haute. Elle est tombée. Il s’est inquiété, il m’a repoussé, trop fort. Ma tête a heurté le sol. Quand j’ai entendu les halètements d’efforts, les pleurs de ma sœur, j’ai perdu la parole, pendant plusieurs semaines. Ma mère s’est inquiétée. Mon père soutenait qu’il ne s’était rien passé. J’avais tout oublié, jusqu’à ce que ma sœur se suicide, sept ans plus tard. Et ma mère n’a jamais rien voulu savoir. Nous avions seize ans. C’est l’âge de mon départ. J’ai pris le bus jusqu’au terminus et dans ma quête illusoire de liberté, j’ai fait ce que je connaissais. C’est comme ça que tout a commencé. Si je n’avais pas oublié…

- Hé. Tu n’y es pour rien.

- Si je n’avais pas oublié, s’exclama-t-il, profondément traumatisé, si je n’avais pas fui, elle serait encore en vie ! C’est moi qui l’ai tuée, j’étais lâche, si lâche…

- Tu n’étais qu’un enfant, répliqua le diable d’une voix inhabituellement douce en cherchant à se rapprocher d’Octave, à le prendre dans ses bras.

Celui-ci secoua la tête en s’écartant. Face à son insistance, il le repoussa brutalement, avant de se prendre la tête dans les mains. Il tremblait, mais était-ce de peur, de rage, de tristesse ? Le jeune homme se replia encore plus sur lui-même.

- Un enfant. Si seulement… Si seulement c’était vrai. Si seulement j’étais innocent. Si seulement je n’étais pas responsable… Pas responsable… Mais c’est ma faute, j’aurais dû la protéger, la sauver, faire quelque chose ! Une fois les rôles inversés, une fois tout oublié, je n’ai plus rien remarqué, plus rien fait pour l’aider… J’aurais dû la soutenir…

Entre ses sanglots, d’autres mots lui échappèrent, mais il était vain de chercher à les comprendre. Ils appartenaient à un autre temps, à un absent. Une absente. Une Perséphone, une Eurydice, une Lucrèce. L’auréole d’un ange, les plumes de ses ailes, la blancheur de sa voix. Une chaise vide.

Un sentiment que le Diable en personne connaissait bien.

- Je suis désolé. Si je peux faire quoi que ce soit…

L’enfant secoua la tête. Il n’avait pas à être désolé, il n’y pouvait rien. Il n’y pouvait plus rien. Il n’y avait plus rien à faire. Plus d’espoir. Il n’avait même pas envie de se venger. Rien ne ramènerait sa sœur. Il n’y avait vraiment plus rien à faire. Il n’avait plus qu’à…

Le Roi des Enfers se rassit à côté du jeune homme. Celui-ci n’avait même pas remarqué qu’il était parti. Mais ce qu’il lui annonça lui réchauffa étrangement le cœur.

- Je l’ai condamné, déclara-t-il simplement. C’est tout ce que j’ai pu faire. Il ne se réincarnera jamais, il subira les pires tortures pour l’éternité et j’ai promis de m’en occuper personnellement dans un premier temps. Je vais surveiller les pécheurs et m’assurer qu’ils reçoivent les traitements qu’ils méritent. Je ne peux pas intervenir sur Terre, mais je peux te promettre que dans mon royaume, je ferai tout pour qu’ils paie pour leurs crimes.

Octave le fixa, bouche bée, tremblant. C’était une victoire qu’il ne s’attendait pas à acquérir, qu’il n’aurait jamais osé demander, qu’il n’avait jamais rêvé obtenir. Et cela lui faisait peur.

- Je… Merci, bégaya-t-il, mais…

- J’aimerais pouvoir le faire directement et systématiquement, soupira le Roi des Enfers, j’ai déposé une demande, mais les Dieux risquent de m’enlever toute autorité si je prends des décisions trop fortes. Ils me demandent déjà de condamner au cas par cas les meurtriers et les violeurs depuis des années, alors qu’ils voudraient que je torture systématiquement les athées. Ils sont en train de perdre la tête, de perdre de vue l’humanité et je ne peux rien faire. Plus rien...

Ils soupirèrent de concert. Leurs regards se perdirent dans la beauté flamboyante de l’éphémère langue incandescente qui coulait paresseusement de part et d’autre de leur radeau de pierre. Doucement, le jeune homme laissa tomber sa tête sur l’épaule de l’ange déchu. Il prit plusieurs longues inspirations avant de se remettre à pleurer. Mais c’étaient des pleurs doux, presque silencieux, des gémissements paisibles.

Plusieurs minutes avaient passé lorsqu’Octave releva la tête. Ses yeux, bouffis, rougis, brillaient toujours, cependant sa voix ne tremblait plus.

- Dîtes… Vous pensez que je peux voir ma sœur, ici ?

Le démon secoua la tête.

- Je n’ai pas reçu son âme.

- Mais elle s’est suicidée !

- Et cependant les Dieux ont jugé qu’elle méritait de passer les portes du Paradis. Je suis désolé…

Le jeune homme resta silencieux, les yeux fermés.

- C’est peut-être pour le mieux, tu sais, reprit le diable en lui passant un bras autour des épaules. Au moins elle ne souffre pas.

Leurs regards se croisèrent, leurs âmes se superposèrent, en vain. Rien ne parvint à les convaincre.

- Si tu veux vraiment lui parler, tenta la divinité, je peux plaider ta cause auprès des Dieux.

- C’est vrai ?

- Ne fait pas mine de te réjouir, c’est ça que tu voulais, c’est pour ça que tu ne voulais pas me donner l’anneau. Tu voulais l’échanger contre un instant avec elle, n’est-ce pas ?

Octave soupira et lança un regard à l’éclat d’or à son doigt.

- C’est exactement ça, sourit-il tristement.

- Alors lève-toi, on y va.

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