Les âmes éplorées

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Tout était éclatant. Tout était éblouissant. Octave ne savait plus vraiment où il en était. Il ne voyait que du blanc, partout, tout le temps et ce fut le cas jusqu’au moment où une main se posa sur son sein.

- Octave ?

- Léa ! Oh, Léa, c’est toi !

- Octave, mon brave, mon chevalier, mon roi…

Deux bras l’étouffèrent mais malgré cette étreinte mortifère, il était heureux. Heureux, pour la dernière fois. Ou peut-être la première, il ne savait pas. Il ne savait plus. Il ne savait plus, son bonheur était absolu. Il nageait dedans comme dans la lumière, comme dans un étang. C’est-à-dire qu’il coulait comme une pierre.

Sous son poids, ses jambes cédèrent. Il lui sembla que s’atténuait la lumière tandis que devant ses yeux se dessinait la silhouette gracile du membre de sa famille qu’il comprenait le mieux. Sans ailes, elle s’était abaissée jusqu’à lui. Sans elle, il s’était laissé tomber au fond du puits. La honte le foudroya, mais il refusa de fuir. Son regard, qu’il releva, fut guidé pour offrir à celui qu’il rencontra le plus grand des plaisirs. Il fut cependant troublé par des larmes, des larmes de joie, sur lesquelles la clarté jetait des reflets parme. Les reflets des cernes, des nuits ternes passées sans elle, mortelle. Si belle.

- Léa. Excuse-moi. Excuse-moi, je suis si… Si... je ne te mérite pas. Ça n’aurait pas dû être ainsi. Ça n’aurait pas dû être toi. C’était moi, c’était moi, jusqu’à…

Il tomba à genoux, sa parole se brisa, mais de sa sœur la voix, la main sur sa joue, la douceur lui réchauffa le cœur. Elle releva son menton et lui fit la leçon :

- Octave, tais-toi. Nous ne sommes pas responsables. Ce qu’il s’est passé cette fois-là n’est de la faute que de ces incapables. Celle qui nous a donné naissance et qui n’a pas su nous faire confiance. Celui qui en a profité pour commettre ces atrocités. La suite, c’est la suite qui importe. Ne pas prendre la fuite, ne pas claquer la porte. J’ai eu peur, tu sais. Que tu fasses ce que j’ai fait. Que tu fasses cette erreur. Tu me manquais, tu m’as toujours manqué et tu me manqueras toujours, mais je ne voulais pas que tu choisisses cette voie sans retour. Quelque part, je suis rassurée, mais la voie que tu as choisie ne t’éloigne pas du passé. Au contraire, elle t’en rapproche et je m’en fais le reproche. J’ai choisi de mourir au lieu de te soutenir. C’est de ma faute si tes souvenirs…

- Seul compte l’avenir, maintenant, la coupa-t-il doucement. Tu as raison, j’ai agi comme un enfant. Regarde-moi, s’il te plaît. Sache-le, ce que j’ai fait n’était pas pour souffrir, pour compatir, te torturer ou m’excuser. La vie que j’ai choisie n’avait d’autre but que de me placer au début.

- Au début de quoi ?

- Au début de ma voie. Prendre un nouveau départ, même si c’était un peu tard, je te l’accorde. Même si je n’ai fait que me passer la corde autour du cou…

- Tout ça, ce n’était pas pour nous ?

- C’était… le seul métier qu’on m’offrait. J’ai erré, longtemps arpenté les rues vides et j’ai vécu la vie ardue de tous ces gens sans argent. Je refusais de rentrer chez nos parents. J’ai vu des gens voler, se faire arrêter, je crois bien que quelques un avaient tué. Moi, je ne pouvais pas. Je refusais tout ça, l’illégalité, j’ai failli basculer dans la foi. Mais Dieu… Les Dieux n’ont pas voulu de moi. C’était comme ça, c’était la loi. Je n’étais pas suffisamment pur, je souffrais de mes blessures. À cette époque, j’ai cédé à la torture. Et puis, le choc. On m’a proposé ce métier. J’ai dit non. J’ai erré, sans raison. Sans maison. Perdu. Jusqu’à cette réalisation inattendue. Au coin d’une rue, un homme m’est tombé dessus. Décharné, sans doute un peu trop bu, il m’a poussé, frappé, moi qui ne supportais plus le contact de la peau nue. Je me suis défendu, je l’ai touché, de mon plein gré. Ma peau a brûlé, brûlé, longtemps, jusqu’à craquer, laissant apercevoir le sang. Et je m’y suis habitué. J’ai commencé, doucement, à m’adapter à la réalité. J’ai respiré profondément, puis j’ai organisé l’affrontement. La légalité s’est estompée, j’ai volé, discrètement. Pas suffisamment. Puis j’ai retrouvé cet homme, celui qui m’avait offert un rôle dans son affaire. J’ai croqué la pomme, une seconde fois.

Le regard droit de Léa ne le perturba pas. Toujours agenouillé sur l’immaculé, il avait l’impression de le tacher. Irrémédiablement. Il sentait ses mains trembler, ses poings serrés… Il baissa la tête.

- Octave…

- Je suis si bête…

- Ne dit pas ça. Certes, ce n’était pas la décision la plus sage, mais tu étais une épave et pour une épave, tu as été brave. Crois-moi, tu as été courageux, tu es bien plus valeureux que nombre de ceux qui te rendent malheureux. Ce qu’ils disent avoir de décence, tu l’as en prévenance. Si ça n’avait pas été un sacrifice, tu n’aurais pas eu de cicatrice. Et la tienne est si profonde que le Diable lui-même t’a accueilli en son monde. C’est une chance, petit frère. Une chance. Ne laisse ni la méfiance ni les commères critiquer ton passé. Le futur, maintenant. Parle-moi du futur, de ce que tu attends.

- Je ne… Très bien. Au vu des récents évènements, je sais que certains penseraient qu’il faudrait… Que je rejoigne Béatrice. Que c’est inscrit dans la matrice. J’ai peur de faire une erreur en refusant, mais…

- Je crois que ce n’est effectivement pas le bon chemin pour toi.

Elle sourit et, avec un geste qu’il avait oublié, rougit derrière sa clarté. Mais la lumière qui l’habillait ne cachait pas ce regard qu’il connaissait. Au-dessus de sa blancheur, il y avait un je-ne-sais quoi de rieur, un mouvement un tant soit peu moqueur. Elle savait quelque chose, mais elle voulait qu’il ose. Qu’il lui dise en face. Soudainement, son cœur se changea en glace.

- Léa ! Tu m’as vu faire… Ça ?

- Quoi, ça ! Ne va pas me faire dire ce que je ne dis pas ! Avec toi, c’est toujours le pire ! s’exclama-t-elle en éclatant de rire. Ce ne sont que des dessins, rien de malsain !

- Léa ! Je… Oh, mon dieu… Je suis tombé bien bas…

- Bien bas, je veux ! Et tu n’y échapperas pas !

Elle se jeta sur lui, le renversa et le prit dans les bras. Lui qui ne s’y attendait pas se laissa faire sans comprendre. Mais sa chaleur sur son cœur était si tendre qu’il lui rendit son étreinte.

- Tu sais, murmura-t-il, je veux laisser mon empreinte, je veux laisser une trace dans la ville. Je ne veux pas disparaître comme un parfum fugace. Mais je ne peux pas non plus oublier ces histoires de religion. J’ai comme l’impression... que je ne pourrai pas m’en détacher. Jamais. Et pourtant je voudrais dessiner, comme je voudrais respirer, simplement, sans cette sensation d’étouffement. En fait… Je veux être, à la fois pour moi et pour ce monde en soie. Parfois, j’ai l’impression d’être une couture. De vouloir deux futurs, sans qu’aucun autre ne puisse jamais faire la jointure.

- Ce n’est pas grave, Octave. Fais ce que tu penses devoir faire.

- Mais, les dieux…

- Ils fermeront bien les yeux, va. Comme s’ils n’avaient pas déjà tout vu de toi…

Son sourire narquois fit fleurir la nostalgie au bout de ses doigts, sans qu’il ne sache pourquoi. Mais cette sensation lui arracha un frisson. Il la serra plus fort dans ses bras.

- Prend soin de toi.

Son souffle se coupa. Étouffés par un sanglot, ses mots furent avalés par ses efforts pour respirer. Il avait oublié sa force de dragonne.

- Et que les dieux nous pardonnent.

Leurs étreintes se desserrèrent. Seules restaient les empreintes de leur vie sur les cieux infinis.

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