La descente aux Enfers

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La pluie frappait le sol. Tout était couvert de boue. Des tentes s’élevaient de part et d’autres de l’armée de démons, eux-mêmes stationnés en cercle parfait autour de l’endroit où avait disparu Octave. Il n’avait échappé à personne qu’ils avaient battu en retraite pour protéger ce qu’ils savaient être l’entrée de leur monde, ce qui avait laissé aux humains le temps de s’organiser. La presse était à peine contenue par le cordon de sécurité déployé par l’Église, leurs flash crépitaient bruyamment tandis que les chevaliers blessés et les fidèles épuisés prenaient un peu de repos. Au sol, aucun cadavre. Dans sa grande magnanimité, le diable avait épargné tout le monde. Sans doute les Enfers étaient-ils déjà un peu trop peuplés à son goût.

Parmi eux, Beatrice, assise sur une chaise de fortune, tentait de ravaler sa colère, son dégoût, son horreur, en vain. Tout son être rejetait ce dont elle avait été témoin. Tout ce qui la composait abhorrait cet énergumène. Clairement, elle avait failli à sa tâche. Si le monde était détruit, ce serait de sa faute. Il allait falloir l’éliminer, ce pécheur, récupérer l’anneau sacré.

Les premiers cris de joie démoniques s’élevèrent. La jeune femme se releva également. Le portail réapparaissait. Ça voulait dire…

- Que tout le monde baisse les armes ! tonna la terrible voix du Roi des Enfers.

Sa masse rougeâtre et ses cornes de chèvre s’extirpèrent tant bien que mal de l’étroit portail, sous les yeux plissés de l’Envoyée. Elle joignit les mains et un halo de lumière jaillit devant elle. Il prit forme un instant, puis avec un cri strident disparut dans un nuage de fumée.

- Ça ne sert à rien d’invoquer vos divinités, elles n’oseront pas l’attaquer, dit Octave en surgissant de derrière l’immense démon. Essayez de nous écouter, nous ne voulons pas vous blesser, je vous dis ça en son nom. On peut trouver un compromis, un moyen d’épargner vos vies…

- Traître ! C’est pour ça que tu es allé retrouver ton maître !

La voix de Beatrice ne fit même pas sursauter le jeune homme. Il se contenta de secouer doucement la tête et de lui montrer sa main.

- Tout est encore possible. J’ai toujours l’anneau.

- C’est impossible… C’est un faux ! Tu mens, tu mens, pécheur, tu mens, tu n’as même plus d’honneur, plus de sentiments, tu n’es qu’une marionnette au service d’un proxénète, tu vends ton corps, ton cœur, tes morts, tes sœurs…

- Je ne te permets pas ! gronda le Diable, tandis qu’Octave, figé, choqué, était incapable de bouger. Tu ne sais rien, sale…

- Hé… Ce n’est pas grave, murmura Octave. De toute façon, elle a été mal élevée, elle s’est imaginée en esclave, dépravée par les Dieux, ils ont ébloui ses yeux de leur grande beauté, tout ça pour mieux dissimuler leurs propres méfaits. Elle est aveugle, désormais.

Son sourire ambigu ne convainquit pas son compagnon. Il voyait bien que sa colère ne s’éteindrait pas avec de simples paroles. Mais il y avait plus important. Les croyants les encerclaient, psalmodiaient, l’air s’illuminait, les silhouettes divines finissaient par se convaincre d’apparaître, à force d’invocations. Ils virent passer les démons, en position défensive. Mais Octave le savait, l’humanité convulsive se débarrassait toujours de ses convives, sa fièvre destructrice se répandait avec malice dans le cœur des hommes. Pas besoin d’astronome pour savoir qu’ils n’avaient aucune chance.

Les nuages de lumière les invectivèrent. Sifflements, menaces, ricanements, insultes salaces, rien qu’ils n’aient déjà vu, vécu, entendu. Rien qui ne les fasse souffrir, rien qui ne les fasse sourire. Mais les armées frémirent.

- Déposez vos armes, tous.

Le Roi des Enfers, les mains en l’air, faisait signe de se calmer.

- Je ne veux pas me battre avec vous. Pour être tout à fait honnête, je m’en fous, de vous. Les seuls qui m’intéressent, ce sont ceux que vous appelez vos Divinités supérieures. Je veux parler à Junon et à Celui qui Apporte la Lumière.

- Pourquoi ici ? siffla Seth. Pourquoi descendraient-ils du Paradis pour cette terre imparfaite ? Tu veux en faire un champ de bataille ? Traiter les humains comme du bétail ? Tu veux simplement…

- Je veux simplement parler à mon frère et à sa femme, soupira son interlocuteur en baissant les bras. C’est trop demander, peut-être ? Vous voulez quoi en échange ?

- L’assurance que tu ne feras rien. Rien de plus que parler. Et pour ça, j’ai besoin de ton petit protégé. Comme ça, au besoin…

L’être glissa son pouce sous sa gorge. Les deux pécheurs échangèrent un regard. Octave hocha la tête, leva les mains et se plaça de lui-même sous le dieu-serpent. Autour de sa gorge s’enroula son corps et il frissonna. Il n’aimait pas le contact de cet être froid.

Mais il ne sentit pas la morsure des écailles qui le fit saigner. Il était trop occupé à se protéger de l’insoutenable clarté qui l’éblouissait, celle du soleil faite personne, de la flamme première. Et puis elle s’atténua brutalement, plongeant les alentours dans ce qui lui paraissait être l’obscurité, mais qui n’était en réalité que la douce lumière terrienne tamisée par les nuages.

Les Trois Dieux Primaires, ou du moins était-ce comme cela qu’on les appelait, pour la seconde fois depuis le début des temps, se rencontrèrent sur la Terre. Satan, roi du néant, Lucifer, celui qui apporte la lumière, Junon, maîtresse de la famille et de la maison, celle qui tient lieu de mère à toute une famille divine. Trois personnalités éclatantes, brillantes, au point de s’éclipser les unes les autres. Trois personnages incroyables, supérieurs, en tout. Et pourtant, Octave en aurait mis sa main au feu, il n’y en avait plus qu’un qui lui était inconnu.

Puisqu’il connaissait Junon. Et même…

Intimement.

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