La Vénus de Millau

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Une flûte à la main, Côme quitta un tableau sulfureux et, se faufilant entre un attroupement de smokings et de toilettes extravagantes, s’approcha d’une sculpture large et baroque. Dans un style moderne et libertin, l’artiste avait représenté une femme nue, étendue sur un lit de collines, son corps se fondant au relief. Sa poitrine, ses épaules comme ses genoux formaient les crêtes rocheuses et charnelles du paysage. Entre ses cuisses éparses, de son vagin insolemment ouvert, jaillissait un viaduc qui venait enjamber la vallée et déployer ses haubans à la face du spectateur. Un panneau titrait “La vénus de Millau”.

Près de lui, une jeune femme observait, pensive, l’œuvre d’art. Côme s’approcha et engagea la conversation.

– Vous aimez ?

Elle se retourna, le jaugea d’un rapide regard avant de laisser ses lèvres s’ourler d’un sourire énigmatique.

– C’est quelque peu vulgaire, vous ne trouvez pas ?

Côme avala une gorgée de champagne avant d’étudier l’œuvre de nouveau.

– Non, je ne trouve pas, c’est une allégorie, sans doute l’auteur a t’il voulu marquer l’impact de l’homme sur la nature. D’une part cette femme semble se fondre dans le paysage, il en ressort une certaine harmonie, pourtant il y a une forme de folie, dans sa posture, dans sa tête renversée, ses yeux qui roulent. Sans doute l’homme est-il fou par nature. Mais de l’homme, ou de la femme, naît la culture, et le progrès, qui jaillit de lui comme un génie de sa lampe. C’est ce progrès qui est symbolisé par le viaduc de Millau, merveille architecturale s’il en est, mais aussi pont, dans toute la symbolique de l’objet. Un pont qui permettra à l’humain de franchir les difficultés et d’aller de l’avant…

Elle lâcha un petit rire qu’elle étouffa en s’excusant. Il se tourna vers elle, son orgueil de critique d’art amateur blessé par son amusement.

– Vous ne pensez pas ?

– Non, pardonnez moi, vous allez chercher trop loin. Je ne pense pas qu’il faille y voir une éloge du progrès technique pour sortir l’homme de sa folie naturelle.

– Et quelle est votre théorie ?

– C’est une représentation de la mère…

Côme leva un sourcil interrogateur, invitant son interlocutrice à développer sa pensée.

– Voyez vous, il y a une notion forte d’enfantement. Elle met bas au viaduc, donc elle endosse un rôle de mère, du moins le côté génitrice. Vous avez vu la folie dans ses yeux. Il faut être folle pour vouloir accoucher d’un viaduc. Sans doute, cette folie la possédait-elle depuis longtemps. Cette idée mégalomaniaque lui trottait en tête depuis des années. Et celui qui l’aurait fait changer d’avis n’était pas encore né. C’était une femme de lubie, mais organisée. Je sais que ça peut paraître paradoxal mais elle planifiait ses lubies avec une rigueur incroyable. Sa vie devait ainsi se dérouler selon un plan parfait, préalablement établi et étudié pour ne laisser aucune chance au hasard, ou le moins possible.

La première partie de ce plan machiavélique et audacieux consistait à convoler en justes noces, mais pas avec n’importe qui. L’élu de son cœur, appelons le Richard, ce n’est pas son prénom qui est important, avait tout ce qu’elle recherchait. Elle l’avait sélectionné dans l’annuaire et après quelques coups de téléphone, quelques verres échangés et une première nuit dans les bras l’un de l’autre, elle pouvait commencer à tisser sa toile de dentelle blanche, le mariage. Il faut dire qu’elle était belle, aimante, manipulatrice c’est certain, et Richard, parfait amoureux, lui aurait tout passé. En soit le mariage n’était point essentiel, une formalité expédiée autour d’un bureau de mairie, en présence de deux témoins.

La seconde partie du plan de cette femme demandait plus de préparatifs et d’application. Mais la nature aidant, ce ne fut pas bien compliqué. Au cours d’une soirée un peu olé-olé, elle tomba enceinte. Après la joie de la grossesse, survint l’instant fatidique, où les étoiles devaient s’aligner pour lui permettre de mener ses objectifs à bien. La chance lui sourit en même temps que l’obstétricienne. “Félicitations, c’est une fille.” Richard, sans doute, aux anges avait pris la main de son épouse tandis que celle-ci murmurait à son oreille. “Nous l’appelerons Sylvia.”

L’enfant né, il restait une troisième et dernière étape dans son plan. Mais c’était dans la boîte, ou plutôt dans le carton de déménagement. Richard trouva sans peine un nouvel emploi pour suivre sa femme et sa fille et toute la famille s’installa dans cette magnifique ville, connue de par le monde pour son viaduc dont vous faisiez l’éloge il y a quelques minutes. Millau. La femme exultait, elle avait réussi, et drapée dans son plaisir égoïste, dans sa lubie consommée, elle débordait de fierté et de satisfaction.

– Attendez, vous arrivez à voir tout ça dans cette œuvre ou vous inventez ? Parce que si vous trouviez que j’allais chercher trop loin...

La femme s’ébroua, semblant sortir de son histoire comme d’un bain. Côme lui lançait un regard mi perplexe, mi amusé. Il avait écouté ses explications, ou ses élucubrations, en se demandant si elle se moquait de lui, puis il n’avait plus tenu. Cette histoire n’avait aucun sens. Elle le regarda droit dans les yeux avant de retrouver son étrange sourire de Joconde.

– Vous savez, je suis l’auteure, alors, je sais de quoi je parle. J’ai modelé cette œuvre pour rendre hommage à ma mère, à ses rêves narcissiques et à ses caprices vaniteux et fous.

– Mais, pardon, mais, c’est idiot comme histoire. Et son plan, c’était quoi ?

– Et bien moi ! Enfanter Sylvia Duc de Millau.

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