Cosaquerie

de Image de profil de Michel DelsarteMichel Delsarte

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Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?
Peut-on déchirer des ténèbres
Plus denses que la poix, sans matin et sans soir,
Sans astres, sans éclairs funèbres ?
Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?

L’Irréparable

Charles Baudelaire

Dix méprisables cahutes sans enduit, sans chaume et sans appentis croyaient constituer, avec une intolérable vanité, un hameau perdu dans la campagne slave. Du moins, seuls les riches pouvaient se targuer d’avoir un toit pour cacher leur misère. La gueusaille devait se contenter d’un trou dans la tourbe, la plupart du temps enfumé par un combustible gorgé d’une humidité omniprésente. Servir de chair à canon pour les bandes de cosaques, de Tartares de Crimée ou de Lithuaniens, semblait être la seule justification raisonnable de mener une telle existence.

Derrière le hameau, se dressait, tel un gigantesque furoncle prêt à éclore, le Mont Chauve, purulant de vice et de méchanceté contenue, enchâssé dans le manteau le plus noir d’une nuit sans étoile.

*

Interprétation : dès le début la pièce symphonique, le climat musical est très agité. Le tempo de l’œuvre est noté Allegro feroce, soutenu, rapide, brutal. La musique est haletante et angoissante. Tous les instruments de l’orchestre sont mis à contribution pour mettre en scène l’arrivée des voix souterraines, des esprits et de Chernobog, la divinité païenne.

*

Un diable à figure humaine se faisant appeler Basavriouk fait de fréquentes incursions dans ce hameau dont il ne reste plus pierre sur pierre. D’où il vient et quelles sont ses intentions, nul ne le sait. Il se fait accompagner de bandes errantes de cosaques qu’il abreuve jusqu’à plus soif et inonde d’argent par poignées. Les soiffards échauffés importunent les jeunes filles et les comblent de rubans colorés, de colliers et de pendants dorés, tous objets passés entre les pattes impures du démon.

Et à la nuit suivante, Basavriouk revenait au hameau accompagné d’autant de compères cornus que de bienfaits offerts. Et les diables de serrer les cous parés de colliers, de mordre férocement les doigts portant les anneaux souillés par le Malin ou de tirer jusqu’à les arracher sur les cheveux blonds tressés de rubans.

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Interprétation : les cordes répètent inlassablement un motif très bref, volubile, constitué de notes très rapides, presque immatérielles, se propageant avec la mortelle détermination d’un essaim d'abeilles. Les timbales contribuent fortement à l'agitation du début. La symphonie diabolique ne laisse pas de répit à l'auditeur qui ne peut qu'être épouvanté à chaque roulement de timbales.

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Et au plus fort d’une nuit tourmentée, Basavriouk revient avec son cortège obscène. Devant les débauchés marche le Grand Bouc. Son attitude lascive séduit facilement les jeunes femmes du village au grand désespoir de leurs parents terrorisés et impuissants.

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Interprétation : l'orchestre semble se prosterner dans ce qui annonce la messe noire. Les motifs brutaux s'entrechoquent frénétiquement. La musique rugit, mais l'habilité de la partition et de l'orchestration évite tout charivari un peu vain. L’harmonie de la symphonie est utilisée comme un kaléidoscope sonore pour créer une ambiance de folie démoniaque.

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Et au plus fort du tumulte, la Messe Noire est rendue par Chernobog. Les cosaques paillards, pipe aux dents, coiffés de l’immense bonnet de fourrure, revêtus de blouses du meilleur drap, serrées d’une écharpe brodée d’argent faisaient le chien couchant devant les jeunes femmes parées du casaquin bleu à crevés rouges, lesquelles battaient de leurs semelles le rythme du hopak. Et que n’inventaient-ils pas, une fois en goguette ! Quels masques abominables, Seigneur Dieu ! Et cette sarabande de membres tordus, ces pieds fourchus bondissant velus et grotesques…

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Interprétation de l’oeuvre: la musique rugit de plus belle. La messe noire se déroule dans les chuintements staccato des violons. La folie démoniaque s'empare de l'orchestre où tous les thèmes virevoltent dans une ronde instrumentale et furieuse. Le compositeur a fait appel à un staccato sautillant et à des timbres étranges voire malsains. Il recourt à de nombreuses et sauvages percussions du premier temps des hommes-bêtes. Si l’on ferme les yeux, on est le sabbat, on vit le sabbat et l’on pleure toute cette animalité perdue.

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La cloche sonne enfin. Les esprits malins, hommes-boucs et sorcières se dispersent pour disparaître dans la lande. Chernobog part se fondre dans l’univers minéral du Mont Chauve. Basavriouk est le dernier à quitter le hameau, emmenant avec lui sa horde cosaque. L’aube se lève lentement et les premières lueurs rose orangées viennent annoncer le retour timide du printemps.

*

Interprétation de l’oeuvre: loin d’être évanescent, le final est joyeux comme si les villageois avaient spontanément organisé une fête guillerette pour saluer la venue du soleil. Les harpes accompagnent un solo de clarinette qui symbolise le retour à la lumière. Une flûte reprend brièvement le même thème avant que la paix ne gagne à nouveau l’auditoire.

Ce merveilleux poème symphonique de Mussorgsky n’aura pas duré plus de douze minutes.

https://youtu.be/Lm3ZDYngBGo

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Commentaires & Discussions

Herméneutique d'une oeuvre musicaleChapitre1 message | 8 mois

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