Partie 1 - 1

3 minutes de lecture

 Pour la grande majorité, nous étions des scientifiques pas des combattants. Nous avions trouvé refuge dans un terrain très accidenté, assez pour s'assurer un minimum de sécurité. En contrepartie, la marche avait été difficile et longue. Elle nous avait coûté Matthias, zoologue de notre décurie au demeurant, reconverti en guetteur. Sa blessure était trop importante pour que les systèmes passifs de sa combinaison puissent compenser. Il était parti sans douleur. Enfin, c'est ce qu'Arlord notre biologiste nous avait assuré. Pourtant, son masque mortuaire disait le contraire. C'est toujours difficile de perdre un des siens. Matthias avait pour lui d'être un chic type. Cela compliqua la phase de deuil.

 Nous étions vingt-trois désormais. Les premiers moments de l'ensemencement de notre nouveau berceau Ition-g nous semblaient bien lointains. Nous avions dépassé de loin la phase « trois » et commencions à construire de nombreuses têtes de pont à la surface de cette singulière planète, la sixième du système Ition. Je me souviens avec nostalgie de notre départ de Belgi. Nous portions l'espoir d'un nouvel horizon pour l'humanité. Le centre d'ensemencement avait formé nos esprits et l'humaniformation avait forgé nos corps. Malgré tout, nous n'étions pas préparés à fuir devant la fureur mécanique.

 Comme chaque jour depuis notre fuite du camp embryonnaire Alpha, je comptais nos rations de survie. Les parts de Matthias furent redistribuées équitablement. La nature itionnaise nous offrait quelques surplus. En chemin, nous avions récolté quelques baies comestibles. L'accès à de l'eau potable n'était pas un problème. Les systèmes passifs de nos combinaisons légères s'avéraient très efficaces. L'atmosphère d'Ition-g se distingue par son humidité plus riche que celle de Belgi. Notre souci le plus important était le froid. Nous ne pouvions ni faire de feu ni activer nos combinaisons sous peine de se faire repérer rapidement.

 Nous restions blottis les uns contre les autres à l'abri de hauts rochers, protégés du vent et cachés de la vue des sondes automatiques. Je me levais et donnais à chacun sa part. Certains me remerciaient, d'autres, les yeux hagards, prenaient par réflexe sans dire un mot. Je lançais un coup d'œil rapide au-dessus d'un rocher. Le spectacle offert par cette chaîne montagneuse était sublime, les couleurs des différentes roches étaient éclatantes tirant sur l'ocre, le noir et le blanc selon leur composition chimique. Les strates se succédaient, ondulées par la pression des roches. J'écourtais mon observation pour venir m'asseoir près de mon décurion, Olas Arbone. D'habitude, son visage respirait la bonhommie, mais depuis les événements tragiques et la perte de Matthias, ses traits étaient tirés et son teint se confondait avec les roches grises nous entourant. Je lui tendais le petit sachet contenant sa ration quotidienne.

 « Tiens Olas. Voici la part qui te revient.

 Il tenta un sourire sans succès.

 — Merci. Ça va faire deux semaines. Je ne te cache pas que mon corps commence à me faire souffrir de partout.

 — Moi aussi, répondis-je simplement.

 — Mais le plus dur. C'est de ne plus pouvoir discuter de tout et de rien avec Matthias.

 J'acquiesçais d'un mouvement de la tête.

 — Je n'ai jamais aimé les machines. Une raison de plus de les détester.

 — Quand, j'y repense, l'autre salopard de centurion nous a bien eus avec sa clique de cinglés, déclara Olas.

 — Ils avaient préparé leur coup depuis Belgi. J'en suis persuadé.

 — Tu as sans doute raison Valentin. Un truc comme ça. Ça ne se pond pas du jour au lendemain. Du coup, ils sont les maîtres d'Ition-g avec leur saloperie de robot tactique.

 — J'espère que le Markind n'a pas subi de mutinerie. Sinon, je ne donne pas cher de notre peau.

 — Non, je ne pense pas. Les derniers échanges, qui datent maintenant, laissaient penser le contraire.

 — Tant mieux, Olas. »

 D'avoir parlé un peu, ça m'avait ouvert l'appétit. Je récupérai la petite poche et attrapai deux baies. Je les mâchais longuement pour tromper ma faim.

Annotations

Recommandations

Défi
Christophe Menet

Riche idée de pisser face au panorama ! La montagne, c’est beau au clair de lune, avec la gaule. Le matin, c’est plutôt hostile. Comme cette fille. Le touriste se cueille dans les bars, et se consomme sur place. Ça ce sait pourtant ! En plus moi, la gnole maison, j’arrive pas à doser.
5
2
0
0
Dolorès
Alma aime Léon. Mais après l’ivresse de la passion, elle se réveille avec la gueule de bois. Avec ce récit, on partage quelques heures de la vie d’un cœur brisé. Sa cicatrisation passera par un tatouage. Un banal tatouage pour reprendre possession de son corps possédé.
2
1
0
2
Kero-zen

Nombre d'entre vous se sont demandés ce que pouvait bien signifier le nom porté par une de nos plus valeureuse capitaine, j'ai nommé Don Quichotte. Personne ne peut savoir ce que veulent dire ces syllabes juxtaposées qui semblent comme sans signification pour le commun des mortels. Et pourtant, comme toutes les autres ces trois syllabes ont une histoire.
 
 Il y avait, il y a bien longtemps, une jeune femme d'une grande beauté qui s'appelait Proserpine. Cette grande et belle princesse vivait dans le royaume de France,qui est une petite Principauté coincée entre le Royaume d'Angleterre et le royaume d'Espagne. Ses jours s'écoulaient paisibles dans une ambiance pleine de poésie de joie et de douceur. Mais le malheur devait s'abattre sur elle, sans prévenir comme il le fait généralement. Proserpine avait apprivoisé une huitre, un animal charmant et qu'elle chérissait plus que tout. Tous les matins elle venait la voir dans son petit parc marin qu'elle avait fait construire pour elle, et du plus loin qu'elle la voyait, l'huitre se mettait à bailler malicieusement pour accueillir sa maitresse. Et elles se faisaient des guili-guili et des gouzi-gouzi, que c'était un spectacle vraiment touchant. Dans tout le royaume, les gens se racontaient cette merveilleuse histoire, et on avait affectueusement surnommé la jeune fille Proserpine d' Huitre.
 
Le malheur vint donc de ce que l'huitre un jour mourut de sa belle mort, aprés une existence entièrement vouée à sa bienfaitrice. Elle fut exposée toute la matinée, recroquevillée dans sa petite coquille nacrée, ses jolis yeux définitivement fermés, presque plus belle qu'avant. Mais l'eau commençait à s'évaporer, et il fallut se résoudre à l'enterrer avant qu'elle ne commençât à sentir mauvais. Tout ceci aurait dû n'être qu'un moment douloureux, certes, car la vie eut pu reprendre son cours, mais notre princesse devint malade de chagrin. On eut beau lui amener d'autres huitres aussi aimables que son amie, des coquilles Saint-Jacques au corps d'albâtre, et même une Etoile de Mer du Périgord, rien n'y fit.  
 
Elle perdait le boire et le manger, et commençait à s'étioler. De tout le royaume venait des mages, magiciens et sorcières qui essayaient maints philtres et autres breuvages pour la guérir, mais rien n'y faisait. Quand un jour, un jeune troubadour  lui dit de venir en Auvergne ou il y avait une sorciere fée nommée Cloclo qui faisait des miracles sur des cas semblables.
 
 Elle prit son bâton de pèlerin et se mit en route. Arrivée en Auvergne elle s'enquit de la maison de la fée. " Pour aller chez
Cloclo ? ch'est fachile, vous chuivez le chentier, ch'est dans un cul-de-chac !" Elle ne se formalisa pas pour l'acchent, on l'avait déjà prévenue.
 
La fée Cloclo lui dit : " Je vais vous j'aider. Grâche à moi, vous réuchirez à prendre contact avec l'âme de votre amie, qui attend chette chéanche pour aller au paradis des juitres. Aprés vous cherez libérée, et chon âme retrouvera le repos."
 
Chitot, pardon, sitôt dit, sitôt fait, on disposa un guéridon au centre de la pièce plongée dans la pénombre. Aprés un bref cérémonial et quelques phrases cabalistiques, elles se donnèrent la main par dessus le guéridon et invoquèrent l'âme de la petite amie de la princesse. "Petite huitre, petite huitre, ou que tu chois, réponds nous. Nous venons vers toi pour que ton âme retrouve le repos, et ch'en aille vers ches chemblables, pour les chiècles des chiècles !" Et soudain, mû comme par une force extraordinaire, le guéridon se mit à bouger, puis à faire des bonds, à tressauter, et enfin à sauter comme un cabri. On n'imagine pas qu'une si petite huitre puisse avoir la force de faire cela. Au comble de l'excitation Cloclo criait : " Le guéridon qui chaute ! le guéridon qui chaute !"
 
Cette phrase, prononcée avec une telle intensité était entrée dans le cerveau de Proserpine qui entendait cette phrase se propager dans sa boite cranienne comme une douce musique et un chant de délivrance. "Guéridon qui chaute, guéridon qui chaute..." Cloclo, épuisée, se leva et dit : "Ton amie est maintenant chauvée, elle est avec les j'autres j'juitres, et toi auchi tu retrouveras la quiétude et la chanté" - "Je suis donc guérie ? s'enquit timidement Propro (c'était son petit nom dans l'intimité) - "Oui, ma grande tu es guérie " - " Alors, dit elle en extase, le regard tourné vers le firmament étoilé (si un firmament n'est pas étoilé, ce n'est pas un vrai firmament), alors, si je suis guérie, votre phrase...votre phrase...". Au comble de l'émotion elle ne pouvait en dire plus, les mots s'étranglaient dans sa gorge pourtant opulente. " Mais oui, Projerpine, on peut enlever guéri de chette phraje, et déjormais on dira don qui chaute uniquement."
 
Proserpine, le coeur léger, reprit d'un pas joyeux le chemin de son petit royaume. Don qui chaute, don qui chaute... Cette formule qui était le résultat de sa guérison, trottait dans son cerveau enfièvré. Elle décida ainsi de garder ce nom en hommage à sa petite copine l'huitre, qui lui avait donné tant de bonheur. Maintenant, c'est avec affection qu'elle pensait à elle. Plus tard, Don Quichotte, sur toutes les mers du globe, porta haut les couleurs de l'huitre, et jamais ne faillit.  
 
J'écrase une larme de bonheur avant de vous quitter sur cette belle et émouvante histoire.
0
1
2
4

Vous aimez lire Philippe Ruaudel ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0