Chapitre 40 : Aaron - Partie 3

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  Le regard toujours braqué sur moi, il prit l'une de ses franche inspiration qui précède toujours une intense période de réflexion. Son corps se figea soudain en plein geste. Dans la seconde, ses muscles se tendirent et une lueur que je voyais souvent dans les yeux de Michael envahit les siens : du désir à l'état pur. J'eus un mouvement de recul.

  –Monsieur Joseph ? murmurai-je incertaine.

  Sa pomme d'Adam se souleva avec difficulté alors que le désir dilatait ses pupilles. Qu’avait-il ? De plus en plus inquiète par ce changement brutal d'attitude, je fis un pas en arrière, sur mes gardes.

  La porte s'ouvrit au même moment. Les nerfs à fleurs de peau, je me tournai par réflexe dans sa direction et mon regard tomba sur une étrange petite fille que je pus m'empêcher de dévisager.

  Non... pas une petite fille, une jeune femme !

  Juchée sur des escarpins de dix centimètres, elle devait tout juste culminer un mètre quarante. Cependant, contrairement à la plupart des personnes atteintes de nanisme, son corps était parfaitement proportionné. Elle donnait juste l'impression d'avoir arrêté de grandir beaucoup trop tôt et ne possédait d'ailleurs que de très discrètes formes. Seuls les traits adultes de son visage trahissaient sa vingtaine d'années. Ses cheveux, un camaïeu de couleur allant du noir le plus sombre au blanc le plus pur et passant par différentes teintes de gris et de crème, étaient noués en une longue tresse qui tombait sur ses frêles épaules.

  Tout aussi bariolés, ses yeux vairons, l'un ambré et l'autre brun sombre, me fixaient en retour. D'une démarche assurée en totale contradiction avec son physique délicat, elle pénétra dans la pièce sans me quitter des yeux, un plateau de service avec deux verres haussé à hauteur d'épaule. Après avoir refermé la porte, elle m'observa encore une seconde, puis se tourna vers l'autre côté de la pièce.

  –Tout va bien, boss ?

  Perturbée par le point qu'elle fixait, je me tournai à mon tour pour suivre son regard. La surprise me frappa en découvrant qu'Aaron n'était plus du tout en face de moi, mais collé au mur derrière son bureau, la tête posée à quelques centimètres d'une fenêtre entrouverte. Quand avait-il bougé ? Je ne l'avais pas du tout entendu se déplacer.

  –Emma ? s'étonna-t-il en posant des yeux toujours dilatés sur la nouvelle venue. Que fais-tu là ?

  –J'étais venue passée la soirée avec un groupe d'amies et disons que je n'ai rien raté de ton intervention, donc je suis allée demander aux autres ce qu'il se passait. Suite à leurs explications, nous avons tous convenu qu'il valait mieux que je remplace Pablo.

  –En effet, c'est mieux, reconnut-il.

  En quoi était-ce mieux ? Que se passait-il à la fin ? Qu'avait eu Aaron ?

  Le regard vairon de ladite Emma jongla entre son patron et moi, puis elle se dirigea vers moi. Lorsqu'elle fut suffisamment proche, je remarquai que son œil brun était étrangement voilé, comme mort.

  –Voilà ton jus de fruits, déclara-t-elle en tendant le verre rempli d'un liquide orangé opaque.

  –Euh, merci.

  Sans ajouté un mot, elle pivota sur ses talons aiguille, puis se rendit auprès de Aaron pour lui donner son bourbon. Il le porta à son nez et prit une profonde inspiration. Même si ce geste n'arrangea pas son teint encore plus pâle que d'habitude, ses épaules se détendirent.

  –Où en est la situation à côté ? s'enquit-il après une première gorgée.

  –Encore un peu tendue, mais plus calme.

  –Bien... (Ses yeux, de nouveau dotés de pupilles normales, se tournèrent vers moi.) Vous devriez appeler quelqu'un, qu'on vienne vous chercher.

  –Je peux rentrer toute seule, répliquai-je.

  –Dans votre état ? intervint Emma. Hors de question qu'on vous laisse reprendre le volant. Vous empestez l'alcool à plein nez.

  Sans blague...

  –De toute façon, repris-je, je ne peux joindre personne puisque je n'ai pas mon téléphone.

  Et même si je l'avais eu, je ne m'en serai pas servi. Je ne voulais voir personne avant d'avoir décidé quoi faire de la super nouvelle que j'avais eu plus tôt.

  Ils haussèrent des sourcils perplexes.

  –Vous venez en boîte sans portable ? fit la fille. Ce n'est pas très prudent.

  –Je l'ai oublié, marmonnai-je. Ça arrive à tout le monde.

  Elle concéda d'un hochement de tête tandis qu'Aaron sortait son portable.

  –Tenez, vous n'avez qu'à vous servir du mien.

  J'affichai un air sceptique.

  –Vous ne me croyez pas capable de conduire, mais vous pensez sérieusement que je peux sortir un numéro de mon chapeau ?

  Irrité, il ferma les yeux et passa une main dans ses cheveux blond platine. Son regard glissa ensuite vers sa petite employée.

  –Em, peux-tu la déposer chez elle ?

  –Sans problème, je suis venue avec ma voiture.

  –Parfait.

  Et mon avis, il compte pour du beurre ?

  Emma pivota vers moi.

  –Où habites-tu ?

  –Et si je n'ai pas envie de rentrer avec vous ?

  –Ce n'est pas négociable, contra-t-elle avec une sévérité qui ne collait pas avec son apparence de poupée grandeur nature et qui me mit mal à l'aise. Tu ne peux pas rester ici, puisque tu n'es de toute évidence pas en âge d'être dans une boîte de nuit, et tu ne peux pas prendre le volant.

  –Je peux appeler un taxi.

  –Ça prendrait trop de temps. Tu dois partir. Maintenant. Alors, ton adresse ?

  Dans un soupir excédé, je lui en donnai une fausse. Son regard se durcit.

  –Ta vraie adresse, précisa-t-elle. Aaron m’a dit de te déposer chez toi.

  –Je viens de vous la donner !

  –Non, ce n'était pas le tienne. Donc ?

  Je lui servis un autre mensonge, qu'elle décela avec autant de facilité. Dépitée, je fronçai les sourcils et recommençai encore deux fois, avant de passer à l'adresse du loft de Michael.

  –Bon, pas que ce petit jeu ne m'amuse pas, mais je n'ai pas toute la nuit, déclara-t-elle d'une voix sombre.

  Comment faisait-elle ça ? Après le coup de l'hypnotiseur, je devais me coltiner la mentaliste ?

  –Donc une bonne fois pour toute, poursuivit-elle, peux-tu me donner ta vraie adresse que je puisse te ramener chez toi ?

  –Il n'y pas de vraie adresse, car je n'ai plus d'appartement ! m'emportai-je. Voilà, contente ?

  Surprise, elle cilla plusieurs fois, puis se tourna vers son patron, qui comprit tout de suite qu'il s'agissait de la vérité.

  –Et vos parents ? s'enquit-il.

  –Ne me parlez surtout pas d'eux, rétorquai-je avec hargne. Je ne veux plus jamais en entendre parler.

  –Très bien, dans ce cas, votre sœur ? Vous vouliez la rejoindre lorsque nous nous sommes croisés au Golden Glass.

  –Je n'ai pas envie d'impliquer ma sœur ni qui que ce soit dans mes problèmes. Donc cette fois, c'est vous qui allez m'écouter. Soit vous me déposer à l'hôtel le plus proche, soit je reste ici !

  Une pointe de satisfaction me gagna en voyant la belle mâchoire marquée d'Aaron se serrer à cette idée. Qu'il était bon d'avoir le dessus sur cet homme plein d'aplomb qui me servait ses sourires horripilants, avait contrôlé toute la situation jusqu'ici et que rien ne semblait pouvoir ébranler. Il n'aurait pourtant pas dû s'étonner. Après tout, c'était lui qui m'avait obligé à rester dans son bureau ; j'avais simplement décidé de prolonger le séjour. Mais visiblement, ça le dérangeait. Dans le jargon, on appelait ça un parfait retour de karma.

  Récupérant un peu de mon assurance, je croisai les bras sur ma poitrine et les toisai de haut.

  –Alors, marché conclu ?

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